Emeth
P∴ A∴
A la Gloire du Grand Architecte de
l’Univers
ORDO AB CHAO
DEUS MEUMQUE JUS
Au Nom et sous la juridiction du suprême conseil pour la
France
La punition des trois assassins d’Hiram s’est accomplie à l’occasion des 9ème et 10ème degrés. Salomon récompense douze élus en les nommant à un grade plus élevé et en leur donnant le titre d’excellent Emeth. Le onzième degré consacre la clôture du cycle de la vengeance. Salomon, à cette occasion, montre aux Sublimes Chevaliers Elus les tables de la loi et le contenu du tabernacle. Puis il les arme d’une épée de justice en leur donnant pour mission de rendre la justice. Le mot Emeth concentre un champ de signification très dense. Le rituel le traduit à la fois par « vérité » et par « homme vrai, véritable en toutes circonstances ». Le seul concept de vérité est, en lui même, particulièrement riche et complexe. De nombreux courants philosophiques l’ont développé. Par ailleurs l’idée « d’homme vrai » soulève, à elle seule, la question de la nature de notre humanité et consécutivement des modalités de son accomplissement. Je vous propose donc d’avancer dans cette réflexion en évoquant la problématique de l’essence de l’homme, puis de dégager les apports de la démarche maçonnique dans cette quête. J’essaierais ensuite de dégager les modalités du rapport de l’homme à la vérité et d’esquisser quelques conclusions personnelles. Enoncer le principe d’un homme vrai, comme le suggère Emeth, suppose implicitement que notre humanité soit renvoyée à une essence. En effet utiliser le qualificatif de vrai implique la recherche d’une conformité entre l’idée et le réel ou, pour reprendre les scolastiques, « l’adéquation entre l’énoncé et la chose ».
La problématique de l’essence de l’homme ne rencontre pas une réponse évidente et univoque. En parodiant Sartre on peut d’ailleurs se demander si l’être humain est prisonnier de quelques concepts préalables. Dans un univers ordonné et hiérarchisé par un théocentrisme, la réalité humaine est directement reliée à son principe créateur. L’existence de la créature, dans un tel contexte doit tendre vers l’accomplissement de son essence contenue entièrement dans la perfection divine. Mai la question de la relation essence/existence prend une nouvelle inclinaison avec les courants de pensée de la Renaissance. L’anthropocentrisme des humanistes déplace l’interrogation en renvoyant à l’homme la question de sa propre essence. Je citerais Pic de la Mirandole, qui déclare dans un discours entre Dieu et l’homme : « aucune restriction ne te bride, c’est ton propre jugement auquel je t’ai confié qui te permettra de définir ta nature » ou encore Erasme qui, d’une façon plus lapidaire, affirme : « l’homme ne naît pas homme, il le devient ».
On voit bien comment d’une question
d’adéquation, la problématique de
« l’homme vrai »,
prend à la lumière des humanistes une forme plus
personnelle mais aussi un caractère plus
énigmatique. En effet si la dignité de l’homme
tient dans l’exercice de sa liberté, elle lui
confère surtout la terrible responsabilité de
devenir homme. Etre « vrai »
c’est pour l’homme tenter une adéquation en abîme
entre lui-même et l’idée qu’il se fait de
lui-même. L’exercice est périlleux et Montaigne
nous met en garde : « et si de fortune
vous fichez votre pensée à vouloir prendre son
être, ce ne sera ni plus ni moins que qui voudrait empoigner
l’eau ; car tant plus il serra et pressera ce qui de sa nature coule
partout, tant plus il perdra ce qu’il voulait tenir et empoigner ».
Le statu « homme vrai »
devient ainsi clairement problématique puisqu’elle implique
tout d’abord de : saisir en soi, dans un exercice
auto-réflexif, la nature de l’être et dans un
second temps, tenter d’être et de devenir. Face à
cette situation de l’humanité qui cherche à
saisir une hypothétique essence on peut s’interroger sur
l’apport du parcours maçonnique. La question de la nature de
l’être est à la cour des préoccupations
du maçon. Il est clair que l’initiation nous enjoint, en
tout premier lieu, à plonger au plus profond de notre
humanité. Le travail d’introspection engagé au
seuil du cabinet de réflexion amène
l’initié a ré-interroger son propre
système de représentation. L’apologie du travail
est liée à une tentative d’élucidation
de soi-même, selon la célèbre
prescription de Socrate : « connais-toi
toi-même ». Prescription qui
sous-tend la possibilité d’un perfectionnement,
lui-même annonciateur d’un inachèvement. La
quête envisagée sous l’angle de la parole perdue
ouvre de riches perspectives pour le maçon. Cette parole
disparue avec la mort d’Hiram est une source d’interrogation. En effet
signifie-t-elle : la possibilité de la restauration d’une
connaissance originelle (ce qui impliquerait de la retrouver) ou au
contraire la tentative d’accéder à une parole
devenue définitivement inaccessible ?
Les trois compagnons ont envisagé le mot comme une
connaissance extérieure à eux-mêmes ;
une idole. Malgré l’avertissement
d’Hiram « insensé ce
n’est pas ainsi que je l’ai reçu »,
ils persévèrent dans cette voie avec les
conséquences que nous connaissons tous. Le travail en loge
de perfection est un travail de re-ingénierie (excusez le
terme) car si la vérité n’est pas dans l’objet,
elle ne peut que se situer dans le jugement porté sur
l’objet. Ce changement de perspective est explicite dans la progression
proposée par les degrés de perfection. L’enjeu
est bien de développer l’intuition que l’esprit a de son
état et de ses actes, devenir en clair un être
conscient. « Et quand votre esprit
fonctionnera bien, ce sera en vous-même que vivra la
vérité ».
La maçonnerie nous apprend empiriquement et
nous permet d’éprouver à quel point la
pensée entretient un rapport étroit avec le
fondement de toute chose. Il s’agit d’une incitation magistrale
à se situer comme sujet. Sujet qui devient la source
même du vrai. La cour du travail maçonnique
devient dés lors l’injonction à dire et penser
l’être. Car si comme l’affirme les scolastiques la
vérité est dans l’adéquation entre
l’énoncé et la chose: l’énonciation
qui précède l’énoncé est au
centre du processus qui conduit au vrai. L’ambivalence entretenue par
le terme de parole perdue laisse une marge d’interprétation
dans l’issue de la quête : une parole retrouvée ou
une parole recherchée. Personnellement cette quête
je la vis comme un
cheminement profondément existentiel qui place la
vérité non pas sur un argument
d’autorité (de l’ordre de la
révélation) mais sur une sacralisation de
l’expérience vécue (qui serait plutôt
du coté de l’éveil). La responsabilité
du vrai repose dés lors sur le travail de transformation de
l’homme sur lui-même. La quête du vrai est une
tentative pour franchir la distance apparemment infranchissable entre
le dire et l’être, la parole et la chose.
Dans le rituel d’apprenti il est dit « la raison humaine divise ce qui est un et sans limites ». Ce mouvement est impératif car il permet à l’homme de sortir de l’informe ou tout est dans tout. Cette division permet la prise de distance nécessaire à la conceptualisation. Distanciation qui est fondatrice et nécessaire à notre condition humaine. J’ai une certaine défiance à l’égard de l’ineffable « en réalité l’ineffable c’est la pensée obscure, la pensée a l’état de fermentation, et ce qui ne devient clair que lorsqu’elle trouve le mot » (Hegel). L’exigence de vérité, symbolisée par l’épée de justice dans le rituel du 11ème n’est elle pas cette tentative de la parole juste, du regard juste, et consécutivement de l’acte juste Il aurait été difficile de conclure ce travail sur Emeth sans évoquer la légende du Golem du Sepher Yetsirah. Le Golem est cette créature artificielle créée par le rabbin Jérémie et son fils Ben Sira. Il s’anime en gravant sur son front de glaise le fameux mot « Emeth » composé des trois lettres hébraïques : Aleph, Mem et Tav. La destruction du Golem s’opère en effaçant Aleph transformant « Emeth » en « Meth » qui signifie mort. Cette légende exprime de façon synthétique l’ensemble de la problématique que nous venons d’évoquer. C’est à dire celle de la question de l’être et des modalités de sa création. Le mot « Emeth » se rapporte à l’animation de l’homme. Animation qui est traditionnellement envisagée sous l’aspect de sa faculté de parole. La traduction en araméen du verset de Gn 2, 7 rend « l’homme devint une âme vivante » par « l’homme devint un esprit doté de parole ».
La parole est précisément ce qui
constitue l’essence vivante de l’homme. « Emeth »
c’est pour moi le symbole de l’être humain,
humanité en quête de l’être, et qui tel
Sisyphe avec son rocher, remonte inlassablement le lourd fardeau de la
question de son essence. Et ceci en sachant à la fois que ce
labeur est le fondement même de sa dignité et que
l’espace entre la vie et la mort peut tenir dans l’élision
d’une lettre… J’ai conscience de ne pas avoir
épuisé le contenu de l’équation
« homme/vrai ».
Et qu’importe car si au terme de cette réflexion
j’étais arrivé à sa
résolution c’est sans nul doute que ma pensée se
serait arrêtée sur quelques certitudes flatteuses
sur la nature humaine. Rassurez vous il n’en est rien. Ce travail me
rappelle à quel point la dignité humaine repose
sur sa tentative de s’élever au-dessus de ses
déterminations et a quel point l’agilité de
l’esprit nous renvoie des relents d’infini.
J’ai dit