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#409012
Le Temple est le symbole de l’univers dont l’homme est l’image
D∴ H∴
Quand j’ai lu le titre de la planche, je me suis demandé aussitôt : « Puisque l’essentiel est déjà dit dans le titre, par quel biais vais-je aborder le sujet ? » Soudain, les noms de deux personnages célèbres ont traversé mon esprit, Narcisse et Hiram ! Alors l’idée m’est venue de le traiter sous l’angle des deux microcosmes contradictoires qu’ils représentent : Celui de Narcisse, où il est aux prises avec « l’ombre » de son image et celui d’Hiram, où il s’efforce de refléter la « lumière ».
Dire que le Temple est le symbole de l’Univers, dont l’homme est lui-même l’image, soulève d’embléeune foule d’interrogations, d’abord, sur l’idée que l’on se fait du Temple et, ensuite,sur l’univers de l’homme lui-même.
De quel Temple parle-t-on, du temple visible ou du temple invisible ?
De quel homme s’agit-il, de l’homme aux prises avec ses pulsions, dont on sait qu’elles représentent la source, l’objet, la poussée et lebutde notre rapport à soi, à l’autre et au monde ou de l’homme dit «nouveau», dont la quête spirituelle le faitrenaître à une autre forme d’existence, dans à travers une pluralité des « morts symboliques »?
Je vais tenter de dire quelques mots sur les questions soulevées en portant l’attention, brièvement, sur lespoints suivants :
-Narcisse est-il l’image du Temple ?…
-Hiram est-il le reflet du Temple Universel ?…
-Par quels chemins l’hommecherche-t-il le Temple ?…
Quand on sait qu’un enfant meurt de faim tous les sept seconds, quand on pense aux millions d’hommes, de femmeset d’enfants assassinés à cause des fantasmes de toute-puissance et des intérêts personnels de quelques hommes, bref, quand un homme tue, symboliquement ou réellement, son frère, il n’est pas juste de dire qu’il est l’image du Temple, mais celle de la Tour de Babel en pleine confusion. Force est de constater que cet homme-là n’est autre que « Narcisse » devant le reflet de sa propre image, l’hommepurement « pulsionnel », égocentrique, l’homme qui marchande avec lui-même et avec les autres dans l’enceintedu Temple … Cet homme-là se situe aux antipodes d’Hiram, « l’homme initié », reflet flou, tâtonnant et perplexe certes, maisplein d’Espérance vis-à-vis d’une réalité qui le dépasse, vers laquelle il chemine.Narcisse, lui, ilest l’amoureux de sa propre image ; Hiram est, peut-on dire, le témoin, l’aspirant, le randonneur vers un « ailleurs »… Le « temple »de « Narcisse » est un miroir où il se complait à regarder sa propre image, mais, il estaussi, et surtout, unlieu de projections de lui-même, où il s’y perd dans la contemplation d’un « architecte », qui n’est autre que lui-même. Voilà pourquoi il se prend pour la cause première de sa beauté et de son bonheur…Voilà pourquoila possession du monde et l’emprise surl’autrefont partie d’une quête où il ne doute de rien, ni de son éthique ni de sa morale, ni de sa loi ni de son droit. Dans son esprit,rien ne lui préexiste, alors il devient l’incarnation du temple lui-même. Comme chacun sait, quand la Loi symbolique manque, la loi arbitraire prend sa place. Or, c’est la loi symbolique qui manque cruellement aux « narcisses »… il n’y a rien d’étonnant à les voir s’autoproclamer« Maîtres détenteurs de la vérité », c’est pourquoi ils se donnentle droit de décider qui doit exister et qui ne doit pas exister ! Ces Maîtres-là, quelque soit leur plumage, sont purement et simplement des imposteurs, mais quand ils frôlent la mégalomanie, ils deviennentipso facto les « Maîtres » tyranniques duTemple !
Contrairement aux « narcisses », Hiram ne s’intéresse pas au jeu du pouvoir au sein du Temple, il cherche à vivre une vie de vérité et à connaître la vérité de la vie. Sa position vis-à-vis du Temple est celle d’un homme conscient de la nécessité de son édification, de rechercher la parole perdue, de mettre un terme aux illusions qui frappent l’esprit et le cœur de ses compagnons, d’ouvrir des nouvelles portes, de tracer des nouveaux plans… A cause de tout cela il sera la victime du fanatisme, de l’avidité et de l’ignorance des « narcisses »…
La forme d’existence d’Hiram se prolonge, symboliquement, dans tous les degrés maçonniques où il sera question de perte, de deuil et de réinvestissement, c’est-à-dire de naissance. En d’autres termes, Hiram est le prototype exemplaire de la vie, de l’histoire et du destin de tout homme désireux de tisser une belle histoire au sein du Temple Universel. Autant Narcisse casse et pulvérise les pierres du temple, autant Hiram les taille et les polit indéfiniment. Il s’agit là de deux modes d’approche diamétralement opposées comme celles de l’ombre et de la lumière. Bien sûr, Narcisse et Hiram n’existent pas à l’état pur, pas plus que Caïn et Abel. S’il fallait rapprocher Hiram d’une figure biblique, celle de Moïse parait convenir le mieux, en ce sens que Moïse est, par définition, un « Caïn abelisé ». Que l’on parle de Moïse ou d’Hiram, ils découvrent une seule et même exigence : L’homme est contraint d’être libre et libre de choisir ses contraintes. Contraint d’être libre et libre de choisir les contraintes…ce sont sans doute les deux plus belleslueurs de notre rapport au Temple, en nous et en dehors de nous !
Un homme sans temple serait comme un lapin sans terrier. Mais, contrairement au lapin, il construittoutes sortes d’abris pour tous les usages. Celui qui nous intéresse ici, le temple, est un lieu sacré, destiné à protéger et accueillir les travaux à vocation spirituelle. Sans le Temple, comme dirait Bachelard, l’homme « serait un être dispersé« . Le temple est un point fixe, un point de ralliement, il est là, immobile dans l’espace, toujours prêt à accueillir, à protéger, il est point de repère,phare, point d’appui, lieu de rendez-vous, il attire, réunit, retient. La première fois que l’homme pénètre dans le Temple, c’est généralement pour y vivre une cérémonie d’intégration à sa future communauté spirituelle. Qu’il s’agisse du baptême ou de l’initiation, il va symboliquement y mourir au passé et y renaître à une forme de vie nouvelle. C’est donc un lieu de naissance. Bachelard a écrit que la maison est le « premier monde de l’être humain », elle est un rempart où la vie « commence bien, elle commence enfermée, protégée, toute tiède dans le giron de la maison ».
L’homme a besoin de donner un sens à sa vie, de communiquer, d’échanger, de transmettre, de chercher ce qu’il a perdu, de construire la « nouvelle Babel ». C’est quoi une vie d’homme ? Sinon une conscience du monde, un trajet à parcourir, une conduite à tenir et un projet à accomplir… Un destin, quoi ! Cela ne va pas sans rappelerl’histoire de l’ancienne Babel dont le destin était d’atteindre le ciel…mais, les constructeurs,à force de faire concurrence à Dieu, tombèrent dansle grand bordel, dans la confusion… Ils étaientincapables de communiquer entre eux et de s’accorder. La « Babel » pulsionnelle « en nous » présente des analogies troublantes avec la Babel de jadis, il suffit de regarder vivreles enfants et les « narcisses » pour s’en apercevoir. Construire une nouvelle « Babel » est le propre des hommes qui éprouvent le besoin d’un Centre d’union, d’harmonie, d’instaurer des rapports fraternels.
Par quels chemins cherche-t-on le Temple ? Imaginez la grande vallée de la vie. Que voit-on ? Le chemin de l’identité,le chemin des croyances, le chemin de la pensée, le chemin de l’art, le chemin des illusions, le chemin de l’initiation… Tous ces chemins débouchent sur desnouvelles ouvertures, des anciennes impasses, des mirages flamboyants, des lueurs de vérité. En marchant dans la grande vallée de la vie l’on croit voir ici et là le Temple mais il n’apparaît réellement nulle part. Pourtant, il est quelque part car nous entendons l’écho de sa présence, en nous-mêmes, chez l’autre, « ailleurs ».
J’aurais bien aimé vous amener faire une balade sur tous les chemins évoqués, mais ce serait trop long. Tous les chemins, sauf celui des illusions, entretiennent des rapports intimes avec le Temple, surtout, le chemin de l’identité et le chemin de l’Initiation.
Sans vouloir faire de la psychologie, il me parait important de dire, symboliquement, quelques mots sur le chemin de l’Identité. C’est le chemin qui conduit à « soi-même » à travers le contact avec « l’autre ». Pour y arriver, il y a, peut-on dire, plusieurs « temples » à visiter où l’ony fait les expériences, dites, structurantes : le temple maternel, le temple paternel, le temple de la loi et du Sacré,le temple de la puissance du désir et du désir de puissance…Au bout du chemin apparaît le « temple de soi-même », pas toujours en accord avec« l’autre », la source où le constructeur est allé puiser son inspiration… « Soi-même »… c’est le résultat d’un cheminement, d’une aventure, d’un processus que Socrate appelait « connais-toi toi-même », mais,parfois,« soi-même » brille par son fanatisme, son avidité ou son ignorance. Il n’est pas facile d’être « soi-même », d’autant plus que c’est une réalité inséparable de l’autre.
Sur le chemin de l’initiation, celui qui nous intéresse ici, rien n’est plus facile qu’ailleurs, même si on demande la « lumière » à l’entrée. C’est peut-être plus difficile encore car les « zones d’ombre » sont là, les « métaux » pèsent lourd et, parfois, nous avons beaucoup de mal à les déposer au seuil du chemin. L’initié n’est pas un « pur esprit », il chemine vers le Temple, souvent, d’un pas interrogatif, tâtonnant, perplexe, avec son identité, ses croyances, ses illusions, sa pensée et ses aspirations initiatiques. Quelquefois il entend des bruits internes et externes qui sèment dans son esprit la confusion et le doute. Cela pour dire, qu’il n’est pas toujours simple de progresser sur le chemin de l’initiation, où nous sommes confrontés, inévitablement, à l’angoisse du silence, au pouvoir de l’avoir et à l’euphorie éphémère de l’être… Les « morts symboliques » nous guettent ici et là et sans elles l’élan initiatique rejoint vite celui des illusions. Malgré tout, nous marchons ensemble en direction d’un Temple dont nous parlons sans cesse sans jamais réussir ni à nous le représenter réellement ni à l’édifier totalement…S’agit-il d’un temple éternellement inachevé ? Le Temple achevé, s’il existe, où est-il ? Voilà des questions, incontournables pour tout initié.
Nos ancêtres nous ont ouvert des voies d’exploration, des « laboratoires » où nous aurons à expérimenter nos intuitions et observations. Moïse, le conducteur, reçoit, sur le Sinaï, les ordres pour la construction du temple. Il y a eu bien d’autres, adversaires résolus de la confusion, qui prirent le même chemin, surtout Salomon.
Dans notre quête, nous recherchons la parole perdue…C’est une façon de réunifier et d’harmoniser en soi toutes les potentialités de l’être, de réédifier le temple intérieur, de purifier nos désirs, nos sentiments, nos idées, nos aspirations, bref de nous élever vers un « ailleurs » que le Templesymbolise bien.
J’ai dit G.M.A