Le zèle n’est permis qu’au sage
S∴ O∴
« La route de l’excès conduit au Palais de la Sagesse ». Je remercie William BLAKE, romantique anglais du XVIIIème siècle qui, par cette citation, me permet d’introduire d’une manière poétique ce travail qui m’a été proposé.
Doit-on aborder le sujet de cette planche comme une affirmation ou comme une interrogation ? Pourquoi le zèle nous serait interdit à nous tous ici qui manquons de sagesse ? Doit-on mettre une limite au zèle, à la sagesse, ou bien aux deux ? Et puis aujourd’hui, parler de sagesse, n’est ce pas un peu « dépassé » ?
Commençons par essayer de définir ces 2 termes :
Le mot « zèle » vient du grec « zélos » qui signifie ferveur mais aussi, bizarrement, jalousie. Si vous le permettez, je laisserai de coté cette 2ème signification, hors-sujet, j’ose l’espérer, dans ce lieu. Communément, « avoir du zèle », c’est avoir de l’ardeur, du dévouement et de l’enthousiasme. Un être zélé est ardent, actif, attaché, dévoué, empressé, attentif, enthousiaste, enflammé, fougueux et passionné.
Le zèle n’est pas quelque chose qu’on autorise ou pas. Il est une manière d’agir dans le monde. Ainsi, on ne permet pas d’être ou non zélé, on constate qu’une personne l’est. Souvent négativement d’ailleurs car l’expression « faire du zèle » est plutôt mal perçue et sujette à pas mal d’ironie.
Il y a dans le zèle une notion d’excès, apparemment en contradiction avec la sagesse.
« Sois sage ! » Tout enfant comprend ces mots : il doit être discipliné et obéissant. Pourtant la définition du sage est complexe et mérite d’être développée.
Le sage est un individu qui possède pleinement, qui accomplit, voire dépasse les facultés de la nature humaine, tant en ce qui concerne la connaissance que l’action. Il représente l’idéal de vie humaine la plus haute, l’excellence dans le savoir ou dans la disposition du savoir et le jugement sur toutes choses, en particulier sur les valeurs morales et les actions qui leur sont liées. En pratique, le sage peut être défini comme celui qui montre sa pensée par l’agir et pas seulement par la parole. Aussi la vie du sage est-elle la démonstration de sa pensée, sa force est dans ses actes et non dans le verbe. Si le sage agit, c’est qu’il sait que seule la démonstration fait école, alors que les mots s’envolent.
Il y a donc apparemment une contradiction à rapprocher l’idée d’un être zélé avec celle d’un sage. Il y a pourtant un point commun : ils se situent tous deux dans l’action : « faire du zèle » est une manière d’agir et le sage cherche à mettre en adéquation sa pensée avec son action : il agit en fonction de ses convictions.
Prenons les définitions qu’ont données quelques illustres philosophes de la sagesse :
Pour PLATON, la sagesse est une des « 4 vertus cardinales » avec le courage, la tempérance et la justice. Celles-ci reposent sur la contemplation des idées et déterminent une conduite prudente et avisée. La sagesse est également définie comme un idéal de l’homme parfaitement accompli, dont la pratique procède d’une connaissance assurée de toutes les sciences.
Pour EPICURE, si la vie d’un sage consiste à distinguer les désirs vains et ceux qui peuvent être réalisables, si elle permet d’atteindre un équilibre, si elle conquiert la liberté grâce à la connaissance, si elle permet de regarder la mort sans crainte, alors la vie d’un sage mérite d’être prise comme modèle pour tous ceux qui souhaitent la vie la plus heureuse possible.
Pour SPINOZA, la sagesse, c’est la liberté au sens large, celle de l’esprit, celle du cœur, du corps et du temps mais avec raison : ne pas trop s’attarder sur le passé et ne pas s’angoisser sur l’avenir.
Définition la plus moderne probablement car, la sagesse est considérée comme un art de vivre, comme l’attitude mesurée d’hommes capables de se délivrer des préjugés et des craintes qui hantent le commun des mortels.
Beaucoup de philosophes ont donné une définition de la sagesse, y compris de nos jours, notamment Luc FERRY et André COMTE SPONVILLE dans « LA SAGESSE DES MODERNES » où, malgré leurs divergences, ils se retrouvent au niveau de la sérénité, notion inhérente à celle de la sagesse.
La sagesse est donc empruntée de modération, ce qui est parfaitement contradictoire avec l’attitude de quelqu’un de zélé. Dans ce cas, pourquoi la rapprocher du zèle ? Une partie de la réponse se trouve dans la définition donnée précédemment de la sagesse : Si le sage agit, il sait que la démonstration fait parfois école, ceci pouvant aller jusqu’au sacrifice.
L’exemple du procès de SOCRATE en est une bonne illustration :
La haine qu’il inspira à nombreux de ses contemporains en les mettant face à leur ignorance et leurs contradictions n’est surement pas étrangère à cette condamnation mais SOCRATE est allé jusqu’au bout de son engagement en faisant preuve d’un attachement fervent et enthousiaste à ses propres convictions mais aussi d’un excès de zèle qui lui couta la vie. Le zèle jusqu’au sacrifice ? « Mourir pour des idées mais de mort lente » a chanté « BRASSENS ». La sagesse n’est-ce pas justement savoir où et quand s’arrêter ?
Si nous prenons l’exemple d’un autre sage CONFUCIUS, la sagesse fait partie des 5 principes de base avec la bonté, la droiture, la loyauté et la bienséance qui doivent régir la société pour la rendre plus juste. Cela nécessitant la connaissance d’un ordre cosmique supérieur et universel et la reconnaissance d’un ordre intime propre à chaque individu. C’est en se cultivant ainsi que l’homme trouvera une sagesse qui lui permettra de rayonner et de propager celle-ci autour de lui. Peut-on mettre une limite à la culture si elle a pour but une élévation de l’individu ?
Pour nous F M, le but de notre quête est-il de parvenir à la sagesse ? Je ne pense pas, le sage étant celui qui possède, voire dépasse les facultés de la nature humaine, tant en ce qui concerne la connaissance que l’action. « La sagesse est réservée aux dieux » a dit PLATON. Elle représente l’idéal de vie humaine le plus haut vers lequel nous devons tendre mais que nous savons ne jamais atteindre ; l’excellence dans le savoir, le jugement sur toutes choses, en particulier sur les valeurs morales et les actions qui leurs sont liées.
En loge de perfection, du 4ème au 12ème degré, notre rite nous guide sur le chemin de la sagesse et de la connaissance pas comme une fin mais comme Voie de Lumière, en nous montrant que le zèle, par exemple, celui du secrétaire intime (6ème D) pour son dévouement ou celui, nécessaire aux grades d’Elus.
9ème, 10ème et 11ème D qui en est récompensé, est parfois nécessaire. Dès le 1er D, notre rite nous donne les outils nécessaires pour effectuer les exercices spirituels nous conduisant à un peu plus de sagesse, cela demandant zèle dans les travaux et modération dans la réflexion afin de trouver une harmonie entre ce qui nous transcende et ce qui nous est immanent, entre notre partie céleste et notre partie terrestre.
Toutefois, si le chemin de la sagesse demande modération, je ne pense pas qu’il faille renoncer à nos passions et à nos désirs. Assouvir nos passions et combler nos désirs, n’est ce pas être heureux ? Et puis, pourquoi le sage devrait-il être le seul à faire du zèle ? Le zèle c’est aussi la fougue, l’enthousiasme parfois jusqu’à l’excès. Il arrive à tout le monde de l’être quel que soit le domaine, sans que cela soit critiquable.
« La sagesse est d’être fou lorsque les circonstances en valent la peine » a dit COCTEAU. Sans toutefois imiter Icare dont le Mythe est un exemple édifiant à ce sujet : il a fait preuve d’excès de zèle sans écouter la sagesse et l’expérience de son père mais, n’était-ce pas aussi une volonté légitime du fils voulant se « libérer » de l’autorité paternelle en essayant de le dépasser en voyant le monde d’encore plus haut ? Y a-t-il une limite à la sagesse ?
Peut-on dire que le zèle n’est permis qu’au sage ? Ou se révolter comme Voltaire qui a dit : « n’est-il pas honteux que les fanatiques aient du zèle et que les sages n’en aient pas ? ». Le sage, par ses années passées à méditer, réfléchir, analyser a compris que l’on ne peut arriver à l’essentiel que par l’action et non par la parole. Il n’est pas nécessaire d’avoir recours au zèle pour cela. Si l’on admet que le sage a une valeur d’exemple, on ne peut lui reconnaître le droit d’être zélé. Si l’on admet que la Sagesse est inaccessible à l’être humain car, elle n’est réservée qu’à Dieu, ce questionnement est inutile.
De nos jours, la notion de sagesse a beaucoup évolué car personne ne peut se prévaloir du titre de Sage : notre société est en pleine mutation tant pour nos valeurs morales que sociales : chacun est libre de se déterminer selon sa conscience. Reconnaître un individu comme sage, serait lui reconnaître une supériorité intolérable dans le monde d’aujourd’hui. D’autre part, la réussite professionnelle étant subordonnée à la notion de performances, comment être performant sans être zélé ?
Est-il possible, de nos jours, de parvenir à la Sagesse, fut ce par zèle ? N’est-elle pas devenue un produit de consommation à la mode (livres, cinéma, conférences…) dont le seul but est d’améliorer notre image en société, bien loin des préoccupations des sages antiques ? Dans le journal qu’a laissé Montaigne suite à son voyage à travers l’Europe, il écrit que « l’art de vivre doit se fonder sur une sagesse prudente, inspirée par le bon sens et la tolérance », phrase que je garderai comme conclusion, tant elle relativise la notion de sagesse et de condition humaine.