12° #409012

Le zèle n’est permis qu’aux sages

Auteur:

H∴ D∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Depuis mon initiation au grade d’apprenti, j’ai cru comprendre, de par les travaux demandés, les épreuves et les sollicitations diverses, que le courage et le zèle pouvaient constitués mes meilleurs atouts pour dégrossir ma pierre, la tailler convenablement et prendre toute ma place
sur le chantier. Et, chaque fois que nos travaux dans le temple reprenaient force et vigueur, ma détermination et ma volonté me poussaient à d’avantage de zèle sur le chantier, ne devant pas oublier qu’il faut « nous hâter de gravir les pentes abruptes de la montagne, de crainte que la
Mort ne nous surprenne avant que nous n’ayons approché du sommet ».

Curieusement, arrivé au 6ème niveau, j’apprends, tel un avertissement ou une mise en garde, que « Le zèle n’est permis qu’aux sages ». Que devrais-je donc faire, moi qui suis bien conscient d’être encore si loin de la sagesse.

Ceci dit, je me propose d’ordonner cette planche autour de trois points qui partent de la définition du zèle (qu’est-ce que le zèle ?) et celle de la sagesse (qu’est-ce qu’un sage ?) pour finir par une approche de réponse à la question fondamentale : pourquoi le zèle n’est permis qu’aux sages ?

  • QU’EST-CE QUE LE ZELE ?

Avant d’aborder cette partie, un bref apercu de la légende du 6ème grade paraît nécessaire.

En échange des bois du Liban et des pierres taillées fournies par Hiram, Roi de Tyr, pour la construction de son temple, le Roi Salomon s’était engagé à lui donner une province. Hiram de Tyr, en visitant la province promise, n’y trouve qu’un sol aride et une population inculte, pauvre et sordide. Arrivé au palais de Salomon, il traverse furieux la salle des gardes et fait irruption dans la chambre d’audience où se trouvait Salomon qu’il accusa de mauvaise foi et de violation de sa promesse royale. Craignant pour la sécurité de son maître, Johaben, le plus dévoué des serviteurs du roi Salomon, l’a suivi et écoute à la porte. Hiram de Tyr le découvre et se croyant espionné, veut le mettre à mort. Salomon le retient et le raisonne. Les deux rois après avoir entendu Johaben, font de lui leur Secrétaire intime pour combler le vide laissé par la mort du Maître Hiram Abi.

Revenons maintenant aux significations du terme zèle.

Le Zèle, du grec « zelos», jalousie ou ferveur, puis du latin « zelus », est une vive ardeur pour appliquer les consignes et les règlements à la lettre ou, plus généralement, pour le maintien ou le succès de quelque chose, en poussant à l’extrême le travail sans prendre la moindre initiative pour l’alléger en l’interprétant. Il est une manière qu’a un individu d’agir dans le monde, l’empressement ou la ferveur pour défendre une cause souvent sans même savoir si elle est bonne ou mauvaise, ciblée ou erronée.

De là toute l’ambiguïté et la contradiction de perception et d’interprétation des deux expressions les plus courantes sur le zèle : « avoir du zèle » et « faire du zèle ». « Avoir du zèle » c’est avoir de l’ardeur, du dévouement et de l’enthousiasme. On dit de celui qui est zélé qu’il est également ardent, actif, attaché, devoué, attentif, chaleureux, enthousiaste, passionné ; rien de péjoratif. Au contraire, l’expression « faire du zele », traduit bien communément l’attitude de quelqu’un dont le zèle est plutôt mal perçu et sujet à de l’ironie. Dans le même ordre d’idée, le rituel du 6ème grade illustre la différence entre deux formes de curiosité, l’une négative, vaine et condamnable, l’autre utile et positive. Il démontre ainsi que la curiosité au service d’une cause juste peut être un facteur stimulant pour l’intelligence et utile sur le chemin de la Vérité ; la curiosité la plus noble étant celle de l’initié qui cherche sans cesse. Pour ce faire, l’initié est appelé à être constamment vigilant.

Pour celui qui est sur le chemin initiatique, être zélé c’est être un serviteur humble, sage et prompt à obéir fidèlement à son maître intérieur en tout temps, dans toutes les circonstances, en surpassant les envies de la chair pour marcher par l’esprit. C’est un effort au quotidien, un effort dans la communication avec son moi intérieur pour savoir ce que sa conscience lui dicte avec amour et fermeté. En effet, au fond de chaque homme, quelle que soit son origine, son ethnie, son âge, sa religion, se trouve sa conscience qui lui indique et lui fait ressentir au plus profond de lui-même, le bien et le mal, la justice et l’injustice. A ce titre, le zèle se présente au maçon comme un devoir, celui d’agir en conformité avec cette conscience, sans attendre de cette action une récompense, ni craindre une sanction. Il s’agit de faire ce qui doit être fait parce qu’il s’agit d’une exigence de cette partie intime de nous-mêmes.

En accomplissant ses devoirs, sa vie s’harmonise de manière que tout concourt au développement de son être. L’être humain peut être tiraillé dans son quotidien par ce que lui dicte son devoir et ce que lui dicte sa conscience. Seul avec lui-même, il doit oser affronter le miroir pour accepter le combat avec le plus terrible des ennemis : lui-même. En ce sens, le zèle sera une exigence morale sur le chemin de la vérité, une exigence des intentions pures. C’est cette pureté d’intention, dont l’essence est la liberté, qui permet de conserver la dignité humaine en accomplissant ce que l’homme reconnaît être juste et équitable.

  • QU’EST-CE QU’UN SAGE ?

La définition que l’on donne de la sagesse est habituellement établie en référence à une personne que l’on considère comme sage.

Dans notre vie de tous les jours, nous rencontrons et comprenons presque naturellement diverses expressions qui mettent l’accent sur l’une ou l’autre des qualités du sage :

  • Avoir la réputation d’un homme sage, c’est faire preuve de sûreté dans ses jugements et dans sa conduite, sans excès et avec un brin de conformisme ;
  • De sages résolutions, ce sont des résolutions qui sont prudentes, réfléchies, conformes à la mesure et au bon sens ;
  • Un enfant est sage quand il est gentil, tranquille, calme, docile.

Pour Platon, la sagesse est l’une des « quatre vertus cardinales » avec le courage, la tempérance et la justice. Celles-ci reposent sur la contemplation des idées et déterminent une conduite prudente et avisée. Un sage est quelqu’un qui est avisé, mesuré, réfléchi, modéré, prudent, équilibré, sérieux, raisonnable. C’est un individu qui se possède pleinement, qui peut dépasser les facultés ou dispositions de la nature humaine, tant en ce qui concerne la connaissance que l’action. Mais la sagesse est également définie comme le caractère de l’homme parfaitement accompli, dont la pratique procède d’une connaissance assurée de toutes les sciences. La sagesse comprise comme l’unité de la science est d’abord une qualité pratique qui a souvent tres peu de contenu moral. La sagesse est en ce sens, un savoir-faire, une habileté dans la pratique d’un art ou d’un métier. Pour fabriquer les objets du culte, Salomon engage Hiram un artisan « plein d’habileté, d’adresse et de savoir ».

Un sage représente donc l’idéal de vie humaine la plus haute, l’excellence dans le savoir ou dans la disposition au savoir, et le jugement sur toutes choses, en particulier sur les valeurs morales et les actions qui leurs sont liées. Le concept prend alors une forte connotation morale, voir spirituelle. Pour Confucius, la sagesse fait partie des cinq principes de base avec la bonté, la droiture, la loyauté et la bienséance qui doivent régir la société pour la rendre plus juste ; cela nécessitant la connaissance d’un ordre cosmique supérieur et universel et la reconnaissance d’un ordre intime propre à chaque individu. C’est en se cultivant ainsi que l’homme trouvera une sagesse qui lui permettra de rayonner et de propager celle-ci autour de lui. On reconnaîtra aussi la sagesse d’une personne, a l’expérience acquise, à sa capacité de discernement, à son jugement droit sur les situations de la vie.

En pratique, le sage peut être défini comme celui qui montre sa pensée, non par la parole, mais par l’agir, c’est ainsi qu’il démontre le bien-fondé de sa pensée. Ainsi, la vie du sage est-elle la demonstration de sa pensée, la force du sage est dans ses actes, et non dans le verbe, réservé au philosophe. Dans l’antiquité, l’exemple de Thalès et les moulins à huiles ou encore la vie de Gandhi, permettent de comprendre comment par l’agir, le sage démontre la pertinence de sa philosophie. Socrate à ce titre, est l’archétype du sage antique, sa pratique de la maïeutique sur l’agora vaut toutes les démonstrations.

On dit que les Sages de la Grèce antique ont gravé sur le temple d’apollon à Delphes les maximes bien connues de tous « connais-toi toi-même » et « rien de trop ». La connaissance de soi ne signifie pas acquérir un savoir sur un objet, mais seulement prendre conscience de soi. Et la prise de conscience de soi est susceptible de provoquer en l’homme une transformation. La connaissance de soi qui rend sage, n’est pas un savoir objectif, elle n’est rien d’autre qu’un constant éveil, une constante lucidité.

Pour y parvenir, l’homme doit (I) acquérir la connaissance essentielle, (II) utiliser cette connaissance pour le bien des autres et de lui-mËme afin d’être utile dans l’oeuvre divine et (III) transmettre la connaissance aux autres afin d’en assurer la pérennité et le développement. L’acquisition de la connaissance et sa mise en pratique rendent l’homme pur et propre dans le coeur. Elle lui dicte les bons comportements à avoir dans la vie envers son Créateur et envers ses semblables ainsi que toute la Créature. La connaissance essentielle conduit l’homme à maîtriser ses pensées, comprendre ses émotions et améliorer ses comportements. Elle l’incite à tout faire pour faciliter la vie de chacun, tout en amenant chacun à devenir libre et autonome.

L’homme sage est donc proche du Divin, car le rituel d’ouverture en loge bleue nous rappelle que c’est par sa conscience que l’être est relié au divin. Il vit pleinement sa vie, il s’harmonise avec la nature et l’univers d’ou il tire sa sagesse, sa force et sa beauté.

  • LE ZELE N’EST-IL PERMIS QU’AU SAGE ?

De par les définitions et développements qui précèdent, il y aurait une apparente contradiction à rapprocher l’idée d’être zélé avec celle d’être sage. Le sage, en effet, cherche à mettre en adéquation sa pensée et son action, il agit en fonction de ses convictions et en connaissance de cause, ce qui n’est pas toujours le cas chez le zélé qui peut agir sans tenir compte des situations et sans prendre de précautions.

Nous pouvons alors nous demander si l’attitude du zélé peut etre compatible avec celle d’un sage. En d’autres termes, le zélé peut-il être sage et, vice versa, le sage peut-il avoir du zèle ? Et enfin, pourquoi le sage devrait-il avoir le monopole du zèle ?

« La sagesse est d’être fou lorsque les circonstances en valent la peine » a dit Cocteau. Toute la question est donc de savoir quand est-ce le bon moment, quand est-ce la bonne cause. C’est en cela que les deux concepts se rejoignent et se complètent. Les deux questionnent la conscience qui dicte et instruit le Zèle, mais qui est élevée par la Sagesse.

Dès le 1er degré, la méthode maçonnique nous donne différents outils nécessaires pour effectuer les exercices spirituels nous conduisant à un peu plus de sagesse, cela demandant du zèle dans les travaux et modération dans la réflexion afin de trouver une harmonie entre ce qui nous transcende et ce qui nous est immanent, entre notre partie céleste et notre partie terrestre. En loge de perfection, les légendes nous guident sur le chemin de la Sagesse et de la Connaissance, en nous montrant que le zèle, par exemple, celui du Secrétaire intime (6ème degré) et celui du Maître élu des neuf (9ème degré), puisqu’ils sont récompensés, est parfois nécessaire pour avancer sur le chemin initiatique et dans la vie. Il nous est demandé de faire
notre Devoir, même au prix de notre vie si nécessaire. Comment donc y parvenir sans zèle ? Mais comment reconnaître le Devoir sans la Sagesse ?

Le zèle apparaît donc comme une nécessité pour le cherchant et pour celui qui marche vers la Vérité et la Sagesse. Chaque pas qu’il fait est un franchissement d’obstacle, une victoire sur l’ombre et les ténèbres qui voilent sa Lumière intérieure. Il faut du courage et de la détermination pour tailler sa pierre et y retirer toutes les aspérités. Il faut ensuite de la fougue, de l’enthousiasme, parfois jusqu’à l’excès, pour bien polir sa pierre. Les excès sont parfois inévitables et comme l’enseigne une sagesse populaire, « l’expérience enseigne mieux de les conseils » et « c’est celui qui va chercher de l’eau au marigot qui casse la jarre ». William Blake, romantique anglais du XVIIIème siècle est formel : « la route de l’excès conduit au Palais de la Sagesse ». Ainsi, la crainte de l’erreur ne doit pas inhiber la nécessité d’agir et d’agir vite, car nous ne sommes pas maître du temps. C’est donc à juste titre qu’à chaque fois, la légende finit par récompenser le zèle.

Néanmoins, la sagesse doit modérer le zèle car l’homme peut se tromper : il peut faire le mal en désirant le bien. Le rituel du 6ème grade par cette sentence « le zèle n’est permis qu’aux sages » veut nous mettre en garde, non seulement contre les mobiles de nos actions, mais aussi nous encourager à être fidèles à notre maître intérieur, et surtout à être vigilant, prudent et persévérant. Le zélé doit être prudent et prendre des précautions avant d’agir. Le desir de bien faire ne doit pas nous faire oublier qu’il n’est rien de fécond hors de notre action loyale et sincère. Sans ces précautions le zélé se met en danger. C’est ce que Johaben n’a pas compris avant le 6ème grade et il a mis sa vie en danger. Sans l’intervention de Salomon, archétype de la Sagesse, son zèle aurait été vain. Johaben a donc été récompensé et il fut nommé Secrétaire intime, mais uniquement grâce à la sagesse des deux rois. De même, son zèle parmi les neuf élus (légende du 9ème degré) a failli encore une fois lui coûter la vie. Mais
cette fois, il fut sauvé par la solidarité et l’amour de ses frères qui ont plaide pour lui. Puisse donc ces expériences de Johaben nous enseigner la modération, la tempérance et l’intelligence dans notre zèle et ainsi nous rapprocher davantage de la Sagesse.

CONCLUSION

Si par le zèle le maçon est appelé à être un homme d’action, ardent, attaché et dévoué, sa curiosité doit être au service de la recherche de la vérité et de la connaissance de soi qui doit l’amener à la Sagesse.

La Sagesse nous inspire des sentiments qui doivent faire de nous des hommes capables d’apprécier, avec discernement, le monde qui nous entoure sans préjuger. Elle doit être le régulateur de nos instincts et de nos élans, elle doit nous maintenir dans une juste appréciation des situations qui se présentent à nous et nous forcer à agir avec justice vis-à-vis de tous et de tout, en nous évitant les impulsions préjudiciables à notre bon raisonnement. Si, malgré tout, nous cédons à une mauvaise attitude, la sagesse devra nous faire découvrir nos errements et nous obliger à reprendre le bon chemin.

Mais « la sagesse est réservée aux dieux » a dit Platon. Elle représente l’idéal de vie humaine le plus haut vers lequel nous devons tendre mais que nous savons ne jamais atteindre. Pour s’en approcher, il nous faut du zèle, ne serait-ce que pour entendre et exécuter la voix de notre conscience, car c’est par sa conscience que l’être est relié au divin.

En définitive, « le zèle n’est permis qu’aux sages » est une mise en garde, un avertissement donné à ceux qui, dans la précipitation, voudraient forcer les secrets de la nature, quels que soient les dangers. Qu’ils sachent que le zèle sans la sagesse est comme la science sans la conscience, une ruine de l’âme.

Notre quête a besoin de zèle mais notre zèle doit être sage.

J’ai dit !

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