Travailler Seul ou en Compagnie
G∴ P∴
A la Gloire
du Grand Architecte De L’Univers
Ordo Ab Chao
Deus Meumque Jus
Au nom et sous la juridiction du Suprême Conseil pour la
France
Des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du 33ème et dernier degré
Du Rite Ecossais Ancien et Accepté pour la France
Travaillez-vous seul ou en Compagnie?
Le Premier Excellent gardien répond : « tantôt seul, tantôt en compagnie dans une Archi-loge. Mais que je sois seul ou en compagnie, j’ai toujours des collaborateurs. Les éléments que je mets en œuvre ont été élaborés par d’autres, et le produit de ma pensée sera matière première pour les ouvriers de demain ».
Seul, je l’ai été lors de mon initiation pour devenir Apprenti, lors de mon accès à la Maîtrise et pour devenir Maître Secret…
Mais aussi en Compagnie pour l’accès au grade de Compagnon, devenir Maître Elu des 9 et Grand Maître Architecte.
Le Grand Maître Architecte est un géomètre chevronné, maître de l’épure, concepteur de plan à l’image de Maître Hiram, l’Architecte disparu. Ce spécialiste du tracé utilise l’étui mathématiques et conçoit des plans. Après que la justice ait été rendue, les travaux interrompus peuvent reprendre. Le Grand Maître Architecte se substitue en quelque sorte à Hiram pour achever l’œuvre en cours de réalisation conformément aux plans qu’il est devenu apte à concevoir et à tracer.
Le Grand Maître Architecte n’est plus un exécutant, mais un concepteur qui va réellement commencer à construire le Temple en traçant lui-même les plans. En les exécutant lui-même, il va donner une âme à ce temple. Il est devenu, par sa volonté, dans ce lieu « où l’on veut » (la Boulomie), l’Architecte de son existence.
Mais que construire après l’achèvement du Temple de Salomon ? Le Grand Maître Architecte est pleinement conscient qu’il s’agit de son Temple intérieur, et que s’il veut que le monde change, afin de travailler au perfectionnement moral de l’humanité toute entière, il doit encore et toujours se changer lui-même, sachant remettre sans cesse en cause sa construction qui ne sera jamais parfaite « C’est la compréhension, par le jeu de l’intelligence, de l’œuvre du Grand Architecte de l’Univers, c’est-à-dire la construction en nous d’un Temple à sa mesure et à sa Gloire, en un mot : la Connaissance ».
Le vouloir ouvre le champ de sa conscience, les degrés précédents l’ont quelque peu perturbé, mais Johaben sort grandi de ses épreuves, et le deuil du Maître étant définitivement «consommé», il repart à la tâche plus radieux que jamais… Oui, il retrouve ses outils, outils qui avaient disparu des précédents degrés.
A ce grade, les outils précédemment employés au travail d’exécution sont remplacés par les instruments propices au travail sur la planche à tracer. Le Compas devient l’axe essentiel du travail qui permet de tracer le centre et la circonférence du cercle.
Le compas est aussi un instrument de mesure, qui permet de reporter des grandeurs et les comparer, c’est l’instrument des mathématiques par excellence.
Le Compas, c’est le symbole des sciences exactes, nous dit le sage. Le Grand Maître Architecte excelle dans l’utilisation du Compas. RAGON (F.M. et écrivain du 18ème siècle) disait : « le compas est l’image de la pensée dans les divers cercles qu’elle parcourt ; les écartements de ses branches et leur rapprochements figurent les divers modes de raisonnement qui, selon les circonstances, doivent être abondants et larges, ou précis et serrés, mais toujours clairs et précis ».
Le Compas sert pour figurer l’art du raisonnement, le raisonnement du philosophe : la Logique ! Transposée en art… l’art de penser !
En liant son geste à sa pensée, par son action intérieure, le Grand Maître Architecte chemine vers son perfectionnement en tendant vers la beauté de son Temple intérieur, sachant en toute humilité « qu’il balayait la chambre des dessins et qu’il y délayait l’encre de chine », ce qui signifie également qu’il analyse et délaye les mots et l’idée, pour en extraire une pensée mesurée et limpide.
Il avance prudemment, conscient qu’il est inclus dans ce grand tout, que son Temple intérieur n’est que le reflet microcosmique de cet Univers qui l’environne. Il est tout simplement en train de prendre conscience, ou plutôt sa conscience est en train de le prendre et de le servir.
Surmontant définitivement la matière, il s’élève en esprit par-delà cette dernière, atteignant une lucidité sur lui-même comme jamais il n’avait pu l’entrevoir. Il est l’artisan de sa destinée… désormais, le Génie parle en lui.
Le Grand Maître Architecte n’est plus un ouvrier. En homme libre et volontaire, il projette les plans de la construction sur son propre être et se rapproche un peu plus de la connaissance. Il distingue le vrai du faux, il remet en question, il interroge, il cherche… il devient l’être de Platon, sortant de sa caverne, cet être animé de la volonté de savoir…il est en pleine mutation, en rupture avec le vieil homme du passé, il devient un être raisonnable, appartenant au monde du possible.
A l’instar des représentations de l’art roman, le Grand Maître Architecte, porteur du compas, est un expert, un sage, comme Saint-Thomas représenté avec cet outil appelé par les Compagnons « l’outil du Seigneur ».
Le Grand Maître Architecte a 45 ans, l’âge de la plénitude. Il est parfaitement conscient qu’il est l’axe qui relie le Ciel et la Terre, sachant pertinemment, ainsi que l’écrit Jean-Pierre BERTHELON (auteur d’ouvrages sur la Franc-maçonnerie), que « si sa base est dans l’Équerre, monde manifesté et délimité, sa tête est dans le Compas, domaine de l’universel et de la spiritualité, ceci étant peut-être l’expression du symbolisme de la croix qui est à la fois le signe de l’expansion, mais aussi celui de l’exaltation ».
Ce douzième degré m’apparait comme un degré de consécration qui définit à mon sens l’apogée des Maîtres. Pour ce faire, il devra donc suivre les enseignements de la grande école d’Architecture qui lui procureront non seulement la science la plus avancée mais également la vertu la plus initiatique : celle de l’acceptation de l’autre.
Mais au fur et à mesure que je tente d’approfondir ma réflexion, la complexité et la difficulté de ma tâche apparaît, tant ce degré est riche.
– Il est riche, tout d’abord, par le sujet : dans ce degré, le thème légendaire n’est plus la construction du Temple, mais l’entrée en une École d’Architecture, pour y recevoir son enseignement.
– Il est riche par le symbole : le Maçon n’est plus en possession d’outils de la construction, comme les Apprentis, Compagnons ou Maîtres1ni de bijoux, comme les titulaires des grades précédents de la Loge de Perfection il possède un étui de mathématiques.
– Il est riche enfin par sa finalité car ce degré n’est plus de dispenser un savoir-faire, comme dans les grades précédents, mais de façonner un certain savoir-penser qui sublimera le savoir-faire que les Loges symboliques des trois premiers grades ont dispensé.
Ainsi, fondé sur la connaissance, et sur la transmission de cette connaissance au travers de l’École ainsi créée, le grade de Grand Maître Architecte, apparaît comme la fin d’un cycle, et peut-être l’annonciateur d’un cycle nouveau.
Selon la
tradition maçonnique, le grade de Grand Maître Architecte aurait été
fondé par Salomon. Il voulait, par cette création, récompenser ceux qui
ont surmonté les épreuves antérieures des grades de Justice
(ou de vengeance).
La recherche et la transmission de la connaissance, thèmes essentiels
du grade, voire fondamentaux, m’apparait tout d’abord dans l’existence
de cette École d’Architecture. L’École a pour mission
la consécration du Maître, sous l’appellation de Grand Maître
Architecte, dont la formation a été entreprise à partir du
3e degré, de manière fort symbolique, et s’est développée du
4e au 8e degré.
Cette École, selon la légende du grade, devait recruter ses élèves dans le monde entier et enseigner les principes devant régénérer l’Humanité. Au savoir architectural et scientifique, elle devait ajouter les principes moraux régissant l’universalité des hommes.
La formation aurait-elle été différente si Hiram était décédé de mort naturelle… Peut-être bien, répondrais-je, mais en est-on sûr ? Et en tout état de cause, si Hiram était décédé de mort naturelle, la dramaturgie des conséquences de cet acte et de cette formation en eût été changée. En effet, le meurtre d’Hiram dévoile l’affrontement de deux sentiments contradictoires l’agressivité de ceux qui exigent l’obtention d’une faveur, l’angoisse de celui qui refuse d’accorder cette faveur. Et chacun des antagonistes éprouve une souffrance intérieure qui, pour être commune, n’en est pas moins douloureuse. Devant cette souffrance, Hiram, après avoir tenté de se protéger, se met à fuir ; mais il est rattrapé et subit une seconde attaque : la souffrance se transforme alors en peur. Et là se produit un événement lourd de conséquences : Hiram, qui comprend qu’on lui demande le Mot de Maître, ou le Mot du Maître, se tait, et se tait même lorsqu’il subit la troisième attaque. Par ce silence, qui entraîne la mort, il brise sa peur et se libère. La conquête de cette liberté est un fort enseignement de la formation du Maître. Certains auteurs, constatant que cette formation repose, non seulement, sur la connaissance, mais surtout sur la transmission de la connaissance, ont cru voir, dans le degré de Grand Maître Architecte, un degré de pédagogie et ont qualifié le Maître enseignant, de pédagogue.
Tel n’est point mon avis, car le pédagogue, dans son enseignement, va tenter de modeler l’esprit de son élève, au nom de l’apprentissage de la liberté intérieure. A l’École d’Architecture, au contraire, le Grand Maître ne peut enseigner que dans le respect absolu de la liberté de l’élève. Le Maître, dans l’enseignement initiatique, se contente d’aider l’élève à trouver son chemin, ne lui fournissant, non les réponses, mais les questions et les moyens pour trouver son chemin. La méthode de l’architecte remplace la technique du Maçon. Ce meurtre est peut-être imaginé pour amener un thème sacrificiel… Et c’est là l’essentiel, qui donne ce sens si particulier à la formation initiale du Maître-Maçon ; lutter contre les symboles que représentent les trois mauvais Compagnons et conquérir sa liberté. Ce fait montre, à l’évidence que le travail reste encore à faire, car l’existence de ces mauvais Compagnons indique, de manière évidente, que l’enseignement d’Hiram ou bien n’a pas été achevé, ou bien n’a pas été compris. D’autre part, depuis la mort d’Hiram, on est en droit de se demander comment s’effectue la transmission de la connaissance, car jusqu’au 11e grade, d’autres tâches ont absorbé les Maîtres : organisation des obsèques, remplacement d’Hiram dans les tâches matérielles du chantier, recherche et arrestation de ses meurtriers, jugement, condamnation et exécution. On manque donc d’un guide. De toute façon, le flambeau doit être relevé et l’œuvre poursuivi. C’est pour cela que l’acte novateur et important a été la création de cette Ecole d’Architecture.
Le Maître, parvenu à ce degré, et recevant l’enseignement de l’École, n’est plus un artisan, il devient étudiant-chercheur, il quitte son état opérationnel pour atteindre le domaine spéculatif. La formation du Maître ne change pas seulement de niveau, elle change de nature et il y a rupture dans le cycle de formation. La rupture est dans le rythme, dans l’aspect qualitatif, pas dans la conception de l’enseignement dispensé sur ce point. Il y a complémentarité à l’enseignement pratique auquel s’est substitué un enseignement plus théorique, ou théorisé. Mais il s’agit toujours d’armer le Maître pour les combats futurs contre les perversités déployées par les mauvais Compagnons. C’est pourquoi la connaissance acquise au 12e degré est de transmettre, avant tout, avec le désir de se questionner soi-même « Vous ne serez jamais initié que par vous-même ».
Le symbole premier du grade de Grand Maître Architecte, instrument nécessaire pour l’acquisition de la connaissance est l’étui de mathématiques. La signification de cet étui est importante et fait l’objet d’une définition dans le rituel d’ouverture : si le Grand Maître Architecte a étudié la Mathématique, ce ne peut être que la Philosophie, affirme le 1er Excellent Gardien, et encore, il s’agit d’une branche particulière de la Philosophie : la Logique. Or, l’on sait que la Logique est l’Art de bien raisonner et prend une part importante dans le savoir-penser que façonne, en l’esprit du Maître ce degré. Dans ses travaux, le Grand Maître Architecte se sert aussi du papier, de l’encre de chine, de la planche à tracer. Ces instruments destinés au travail intellectuel se retrouvent symbolisés dans le signe d’ordre du grade : Poser la main droite sur la gauche, comme si l’on tenait, de l’une, un crayon, de l’autre, une planche à tracer ; on fait le mouvement d’y dessiner un plan, en regardant, par intervalles, le Grand Maître qui est censé en indiquer le sujet.
On discerne l’usage que l’on peut tirer de l’utilisation de l’étui de mathématiques : dessiner des plans, de plus en plus complexes, de plus en plus élaborés. Dans quel but ? Dans le but d’édifier son propre édifice, son propre Temple intérieur, à la fois intellectuel et moral, mais aussi, mais surtout pourrions-nous dire, en tracer les voies d’accès, en choisissant l’ordre d’architecture qui convient, au cours d’une redescente en soi, véritable conquête intérieure, véritable étude pour une maîtrise de plus en plus complète de ce moi caché qui préside à notre propre destinée. Ce sera là l’effort de chacun, lorsque le Grand Maître Architecte aura tendu, à chacun des élèves de l’École, l’étui de mathématiques, pour l’ultime enseignement initiatique du grade de Maître.
Ce dépassement, fruit de l’étude et de l’acquisition de la connaissance, permet à l’Architecte étudiant, une approche nouvelle de la qualité de Maître : il a conscience que, maintenant, son enseignement fait partie du sacré, le préparant certainement aux grades suivants.
La suprême ambition du Grand Maître Architecte est triple – mais chacune de ces ambitions est la suite et la conséquence de celle qui précède. Il est intéressant de s’arrêter quelques instants sur cette triple ambition, car elle va éclairer mes recherches :
– Faire vivre en lui la vérité mais le Grand Maître Architecte, dans sa sagesse, va bien vite s’apercevoir qu’en ce domaine, il va lui falloir faire la distinction entre la Vérité, qui est Connaissance absolue, ou Connaissance de l’Absolu, et la connaissance, qui est simple rapport entre un objet et un sujet ; en d’autres termes, entre quelque chose qui se trouve à l’extérieur de l’homme et l’esprit humain qui appréhende cette chose ; entre l’homme et ce qui est apparence.
– Manger du fruit de l’Arbre de la Connaissance et nous voici replongé à l’origine de l’Humanité où l’homme n’avait aucune conscience – c’est-à-dire connaissance de son état, de sa condition. Il ne savait pas qu’il était prédéterminé. Ce n’est qu’après avoir mangé du fruit de l’Arbre de la Connaissance qu’il se rendit compte qu’il était nu, c’est-à-dire habillé de lumière, comme l’Apprenti qui venant de triompher des épreuves de l’initiation, n’est plus que vêtu de Lumière. Et si Adam a honte de cette connaissance, c’est qu’il en ignore la richesse. C’est alors que prend tout son sens la phrase prononcée à l’entrée du profane, juste avant les épreuves capitales « Ni dévêtu, ni vêtu ; non point parce qu’on ne sait comment définir son habillement, à moitié vêtu, à moitié dévêtu » ; cette phrase doit être entendue au son symbolique ni dévêtu, le profane n’a pas encore ôté la tunique du vieil homme il est encore prisonnier de la vie profane, des préjugés, des valeurs factices, il possède encore ses métaux ; ni vêtu, il ne renaît pas encore à sa vie nouvelle, il n’a pas encore revêtu l’habit de lumière. C’est ce vêtement que recherche le Grand Maître Architecte.
– Être un Dieu et il nous faut modérer la portée de cette dernière ambition ; Le Grand Maître Architecte n’est Dieu que dans la mesure où il modèle l’espace, dans la mesure où il opère le passage de l’indifférencié à la forme ; il organise plus qu’il ne crée mais cette organisation demandera à l’élève de l’École d’Architecture un effort de tous les instants, animé par une constante et inaltérable volonté. Il doit pénétrer le mode intelligible par l’approche du savoir absolu, intégrant tous les savoirs acquis, afin de construire, patiemment, le Temple spirituel. C’est en ce sens que certains ont voulu voir, dans le Maître Architecte, le Grand Architecte de l’Univers.
Ainsi, c’est par ses qualités, par son savoir, par sa recherche, par sa tentative de liaison entre le visible et l’invisible, que le Grand Maître Architecte retrouve, en le dévoilant, le lien mystérieux qui unit la conscience macrocosmique de l’Univers et la conscience microscopique de l’homme, dans une unité réaffirmée. Ce secret de la connaissance a, jadis, été gravé sur la table d’Émeraude, dont la transmission a été attribuée à Hermès Trismégiste et qui fondait l’unité de l’univers, faisant retrouver à l’homme son essence originelle. De la sorte, l’Être intérieur s’unit à l’Être extérieur, comme un écho intemporel à la Parole biblique tirée du Livre de la Sagesse et qui marque, de manière non équivoque, l’unicité du Grand Oeuvre « Nous avons créé le monde par poids, volume et mesure ».