13° #410012

Le Centre de l’Union

Auteur:

J∴ L∴ B∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué
A la Gloire du GADL’U


Très Respectable Grand Maître Provincial,


Et vous tous mes FF en vos grades et qualités



Le Centre de l’Union


« Ma plus grande joie, – c’est le Colonel Edgar Mitchell de la mission Apollo 14 qui parle –

c’était pendant le voyage retour. Dans la fenêtre du cockpit, toutes les 2 minutes : la Terre,

la Lune, le Soleil. Ensemble, devant moi. Et autour, un panorama à 360° des Cieux.


Ca a été une expérience très forte.


J’ai soudain eu conscience que les molécules de mon corps, les molécules du vaisseau, les

molécules du corps de mes équipiers, avaient été fabriqués au cours d’une génération

ancienne d’étoiles.


J’ai été submergé par l’évidence de cette unité, de ce lien. Il n’y avait pas eux et nous. Nous

formions un Tout. Une seule et même chose ».



Je ne vais pas rentrer dans le détail de cette notion de poussière d’étoile à la fois romantique

pour le côté « étoile », et effrayante pour le côté « poussière », parfaitement développée par

l’astrophysicien Hubert Reeves qui écrit qu’il a fallu que des générations d’étoiles naissent,

vivent, « travaillent » et meurent, en éjectant la matière qu’elles ont créées dans l’espace, pour

que puissent se constituer les éléments chimiques qui, plus tard, ont formé le Soleil, la Terre,

la croûte terrestre, la glace des comètes — donc l’eau des océans où la vie est apparue —, les

volcans, la biosphère, le monde animal et… nous-mêmes.


Nous sommes des « poussières d’étoiles ». Lorsque nous touchons notre corps, nous

rencontrons des tissus composés d’atomes de carbone, d’azote et d’oxygène, fabriqués par ces

étoiles géantes rouges dans un passé lointain…



Je ne vais pas rentrer dans le détail car je n’entends rien à l’astrophysique.


Mais, lorsque cet été, au cours du 40e anniversaire de la conquête de la Lune , j’ai vu et lu

différents reportages, j’ai été frappé par ces mots de Colonel Edgar Mitchell de la mission

Apollo 14.



Cette soudaine prise de conscience qu’il a, alors qu’il contemple, chose inouïe, depuis sa

navette, la Lune, le Soleil ET la Terre, cette prise de conscience que tout appartient à tout,

l’évidence de cette unité, cette seule et même chose dont nous sommes issus et, peut-être, où


nous retournons.


Ni plus ni moins la Genèse, avec beaucoup d’avance sur la conquête de la Lune : Gn.2/7

« Alors Dieu modela l’homme avec la poussière prise du sol. Il insuffla dans ses narines une

haleine de vie, et l’homme devint un être vivant ». Gn.3/19 « …jusqu’à ce que tu retournes au


sol car c’est de lui que tu as été pris. Oui, tu es poussière et à la poussière tu retourneras ».


Oui, tu es poussière d’étoile – pourrait-on paraphraser – et à la poussière d’étoile tu

retourneras.


L’expression « le centre de l’union » est issue Constitutions d’Anderson. Des Constitutions et

non de la Constitution car ce texte a été au cœur d’une lutte entre Modernes et les Anciens.


Les Modernes qui ont en fait l’antériorité de l’âge puisqu’ils représentent la Grande Loge de

1717, et les Anciens qui sont les plus récents à l’époque, réunis dans une Grande Loge rivale

fondée en 1753.



Les Modernes, partisans de la religion naturelle de Noé. Et les Anciens, avec l’irlandais

Laurence Dermott qui accusent les andersonniens de ne plus prendre en compte dans les

rituels les Anciens Devoirs et de « déchristianiser » le rituel maçonnique.


A la suite de ces tensions, La Grande Loge unie d’Angleterre publia enfin, en 1815, deux ans

après sa réunification, une nouvelle et dernière version des Constitutions :


« Les Franc-maçons apprennent à considérer les erreurs humaines avec compassion et à tâcher de démontrer, grâce à la pureté de leur conduite, la très haute supériorité de la foi qu’ils peuvent professer. Ainsi la maçonnerie est le centre de l’union entre des hommes bons et vrais, et l’heureux moyen de concilier l’amitié entre ceux qui auraient dû, autrement, rester


sans cesse éloignés les uns des autres ».



Il n’est pas inutile de s’intéresser bien entendu à ces différentes luttes d’influence puisqu’elles

existent encore aujourd’hui. Il ne faut pas y voir uniquement des querelles politiques et

partisanes. Car il s’agit de savoir ni plus ni moins de quel centre d’union on parle. Quel est ce

centre ? Comment le définit-on ? Quel est ce dénominateur commun ? Le Centre de l’Union

est-il sociétal ? Est-il philosophique ? Religieux ? Fraternel ? Symbolique ? Politique, au sens

de l’organisation de la Cité ? Le Centre de l’Union peut-il être multiple ?


Si l’on veut tenter d’apporter quelques réflexions sur ce sujet, il faut mettre en valeur, me

semble-t-il, deux points fondamentaux.



D’abord, et il est mathématique, il ne peut y avoir qu’un centre. Au même titre qu’un cercle

n’est défini que par un seul centre, mais qu’un même centre peut définir une infinité de

cercles, nous ne pouvons pas, dans la perspective d’une union parfaite, nous accorder

d’inventer plusieurs points de convergence. Nous partageons donc une valeur commune

fondamentale et une seule. Cela ne veut pas dire qu’il n’y en a pas d’autre, mais une seule

valeur est partagée par la totalité des Frères qui participe au Centre de l’Union.


Et cette valeur n’est pas fondamentalement une valeur morale, elle est avant tout une valeur

géographique : cette valeur, c’est l’existence même du Centre que l’on place au cœur de notre

démarche. C’est pour cela que les profanes ne sont pas admis ici.



Quelque soit notre religion, à la Grande Loge Nationale Française, on initie pour rendre un

profane compatible avec un espace sacré. Cela peut paraître simpliste et réducteur, mais c’est

le point de départ de tout. Tout le travail d’initiation consiste à faire en sorte de faire passer un


individu de l’état physique d’être profane, c’est à dire pro fanum, devant le Temple, à un état

spirituel sacré qui lui permette d’évoluer dans le Temple, en harmonie avec ses Frères qu’il ne

perçoit pas comme étranger à lui-même mais comme une expression de sa propre diversité, de


sa propre « étrangeté ». Il n’y a pas moi et les autres, il y a une unité dans la multiplicité

autour d’un centre commun qui est, dans la Loge le fil à plomb.



Le centre de l’union, c’est le centre de la Loge.



Nous désirons, ensemble, nous réunir dans nos Temple car « toute demeure véritable se situe

près de l’Axis Mundi. Nous désirons, ensemble, nous réunir dans ce Temple car l’homme

religieux désire vivre « au Centre du Monde », c’est à dire dans le réel ».


Et nous sommes bien, ici et maintenant au Centre du Monde.



Mircéa Eliade nous permet de comprendre qu’il s’agit de quelque chose de bien tangible :


Pour l’homme religieux, l’espace (géographique) n’est pas homogène ; il présente des

ruptures, des cassures : il y a des portions d’espace qualitativement différentes des autres.


« N’approche pas d’ici, dit le Seigneur à Moïse, ôte les chaussures de tes pieds, car le lieu où

tu te tiens est une terre sainte » (Exode, III, 5). Il y a donc un espace sacré, des espaces sacrés,

et pour l’homme religieux, cette cassure dans l’espace se traduit par l’expérience d’une


opposition entre l’espace sacré, le seul qui soit réel, qui existe réellement, et tout le reste,

l’étendue informe qui l’entoure.


Ici le cosmos, autour, le Chaos.



Et qu’est-ce qui définit le sacré ? Et bien c’est un élément géographique. Le sacré possède un

Centre. Un point fixe.



Voici l’élément capital : « rien ne peut se faire (entendez par là s’accomplir, se révéler) sans

une orientation préalable, et toute orientation implique l’acquisition d’un point fixe ». Et c’est

bien entendu valable pour nous Francs-Maçons, société initiatique parmi d’autres : pour que


l’accomplissement de nos Êtres puisse se faire il y a bien ici un centre et donc une orientation, l’orient où siège le Vénérable Maître de la Loge.



Essayons de comprendre le rôle capital de ce centre pour l’Homme avec un exemple parmi

des centaines d’autres. Dans le rituel védique de la prise de possession d’un territoire, celle-ci

ne devient effective que par la construction d’un autel du feu consacré à la divinité Agni. Par

cet autel du feu, Agni est rendu présent sur terre et la communication avec le monde des dieux

est alors assurée : l’espace de l’autel devient un espace sacré, et tout s’articule désormais

autour. « Mais la signification du rituel est beaucoup plus complexe, et si l’on tient compte de

toutes ses articulations, on comprend pourquoi la consécration d’un territoire équivaut en fait

à sa « cosmisation ». En effet, le fait de construire un autel à Agni n’est pas autre chose que la

reproduction, à l’échelle microcosmique de l’Origine du Monde, reproduire la Création. L’eau

dans laquelle on trempe l’argile est assimilée à l’Eau primordiale ; l’argile servant de base à

l’autel symbolise lui la Terre ; les parois latérales représentent l’Atmosphère, l’Air, etc. Et la


construction est accompagnée de stances qui proclament explicitement quelle région

cosmique vient d’être créée. Bref, l’élévation d’un autel du feu, qui seule valide la prise de

possession d’un territoire, équivaut à une cosmogonie ».



Autre exemple. Selon les traditions d’une tribu nomade, les Achilpa, l’Etre divin, Numbakula,

a « cosmisé », si l’on peut dire, dans les temps mythiques, leur futur territoire : il a créée leur

Ancêtre, sorte d’Adam, et a fondé leurs institutions. Puis, à partir du tronc d’un gommier,

Numbakula a façonné le poteau sacré et, après l’avoir joint avec du sang, y a grimpé et a

disparu dans le Ciel. Ce poteau représente un axe cosmique, car c’est autour de lui que le

territoire devient habitable. D’où, même des années plus tard, des siècles plus tard, le rôle

rituel considérable du poteau sacré : durant leur pérégrinations de nomades, les Achilpa le

transporte avec eux et choisissent la nouvelle direction à suivre d’après son inclinaison. Cela

leur permet de se déplacer continuellement, sans cesser d’être dans “leur monde”, dans le

sacré, il n’y a pas de cassure, et en même temps d’être en communication avec le Ciel où a

disparu un jour Numbakula”. Que l’on brise le poteau, et c’est la catastrophe, c’est en

quelques sorte la fin du Monde”, la régression dans le Chaos. Il est dit qu’un jour le poteau

sacré s’est cassé, et la tribu entière devint la proie de l’angoisse, ses membres vagabondèrent

quelques temps et finalement s’assirent à terre et se laissèrent mourir”.



Cet exemple qui pourrait ressembler à une fable révèle une chose : on ne peut vivre sans une

ouverture vers le ciel, la transcendance, et on ne peut pas vivre dans le Chaos. Ce n’est que

lorsque le sacré se manifeste dans l’espace, par la construction d’un autel ou l’érection d’un

poteau que le réel se dévoile. Cette irruption du sacré n’est pas qu’un point fixe, un centre au

milieu du Chaos. Elle effectue également on l’a vu, une rupture de niveau : le sacré ouvre la

communication entre la Terre et le Ciel et rend possible le passage.



A travers les symboles, la Loge et les initiés participent à une cosmogonie en ouvrant un

espace sacré (qui est même un espace-temps sacré puisque nous travaillons quoi qu’il arrive

de midi jusqu’à minuit). En ce sens, nous somme des hommes religieux, tels que les définit

Mircéa Eliade, c’est à dire des ouvriers du Cosmos, “des collaborateurs de Dieu dans

l’Oeuvre de la Création ”.



Aucun doute n’est en effet possible. Nous nous réunissons bien autour d’un centre. Autour du

Tableau de Loge qui prend place dans nos Ateliers au milieu du temple. Autour de lui, et dans

son prolongement, le fil à plomb, qui indique ce qui monte et ce qui descend, qui marque

l’immobilité du centre, l’Axis mundi, l’Axe du Monde. Et par nos rituels, nous sacralisons

l’espace autour de lui.



C’est peut-être cela le message de ces Constitutions d’Anderson qui ont connues pour diverses

raisons de multiples formes mais véhiculant malgré tout une même notion : la maçonnerie est

le centre de l’union et le moyen de nouer une amitié sincère entre des hommes qui n’auraient

pu que rester perpétuellement étrangers.



Mais qui est l’étranger ? Parle-t-on uniquement d’un autre individu, qui n’est pas de mon

quartier, qui n’a pas exactement les mêmes valeurs que moi mais parce que l’on est ensemble

dans une même Loge sympathique et bien on boit un verre ensemble à l’agape en dissertant de

manière courtoise et respectueuse de la marche du monde et des difficultés et des bonheurs de

la vie ? Oui, certainement. Mais avons-nous besoin de la maçonnerie pour ça ? Avons-nous

besoins de nous mettre à nu, de subir des épreuves, d’être ramenés de la circonférence vers le

centre de nous-même pour porter un jugement bienveillant sur quelqu’un qui m’est étranger ?


Je repose la question : qui est l’étranger ? N’est-ce pas plus probablement une partie de moi-même qui, sans cette démarche maçonnique, sans ce travail quotidien de perfectionnement

aurait été relégué dans mes propres oubliettes, ne désirant vivre au final qu’avec la partie la

plus simple de moi-même, la plus accommodante, la moins contraignante possible ?


Ainsi, le Centre de l’Union n’est pas seulement le rassemblement d’hommes bons et vrais qui

auraient dû, autrement, rester sans cesse éloignés les uns des autres.


Le Centre de l’Union, c’est la possibilité pour chacun d’entre nous, tout au long de notre

parcours initiatique, de trouver la part d’unité de soi à travers le regard de Mes Frères, et d’être

soi même, à travers son engagement et son rayonnement, un élément de réconciliation pour

ses Frères.



Très Respectable Grand Maître Provincial,



J’ai dit.

Vous devez être abonné pour accéder à ce contenu


S'abonner

Retour à l'accueil