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Comment comprenez-vous la citation rituelle : « Lumière et Ombre sont les deux éternelles voies du monde » ?
P∴ B∴
« Entre ombre et lumière » parce que nous sommes tous faits de cette intime complexité, parce que toute vie, qui s’élabore dans les ténèbres, se déroule entre ces deux pôles ultimes. La dialectique Lumière – Ombre est symbole universel.
Symbole de séparation lors de l’émergence de la nuit, du chaos, de l’indifférencié, là ou se trouvent toutes nos virtualités.
Symbole de fécondation lorsque notre créativité, du plus obscur et du plus profond de soi, émerge en pleine Lumière.
Symbole d’orientation sur le chemin de la découverte de ce que nous sommes. Nous savons que seule l’Ombre est révélatrice de la Lumière : la démarche vers soi suggère la descente dans les profondeurs car le monde de l’obscurité est aussi celui ou s’opère la régénération du monde éclairé.
Lumière et obscurité ont donc besoin l’une de l’autre pour être fécondes : c’est dans la noirceur que peut être perçue une clarté soudaine, fragile et vacillante mais porteuse de vie, et qui impulse l’élan de la remontée pour une mise au monde d’autres facettes de soi-même, ignorées jusque là.
Cette image donne traditionnellement un aspect positif à la lumière et négatif à l’ombre. Platon oppose le soleil de la Vérité à l’Ombre de la caverne, Racine associe la Lumière avec le Bien et l’obscur avec le Mal, le siècle des Lumières désigne l’époque où la pensée des philosophes eut une influence décisive sur l’organisation de la société. Inversement l’obscurantisme est le fait de choisir l’ignorance de préférence au savoir.
La « part d’Ombre » d’une personne est ce qu’il peut y avoir d’inquiétant en elle. Faire de l’Ombre à l’autre est l’empêcher de s’épanouir. Aussi certains d’entre nous s’étonnent que l’on puisse avoir peur de « notre Lumière ».
Je peux être effrayé par ma propre Lumière. Je peux craindre la mise à jour de certaines zones obscures qui sont en moi et que je préfère ne pas connaître, même si ce refoulement me gêne dans ma vie.
Évoquer l’idée que je n’ai pas peur de ce que je peux cacher mais plutôt de ce qui est en Lumière, exposé à la vue et au jugement des autres, est aussi une nécessité lorsqu’on s’éloigne de soi. Lorsqu’on se lache la main pour se réveiller un matin sur la mauvaise voie. Lorsqu’on se demande comment venir à bout de ces efforts inhumains qui nous ramène à nous.
Si je pense que ma Lumière peut désigner mes capacités, mes talents, laissant ainsi ma médiocrité et mes faiblesses enfuies dans les entrailles de mon Ombre, dans ce cas, ma Lumièrem’appelle à prendre des responsabilités, me crée des devoirs, donc des efforts et des contraintes, me mène vers l’amour de soi et des autres, pour me pousser à utiliser ma force, ma Lumière, au service des autres et dans l’accomplissement courageux de nous-mêmes.
Mais alors que dire de cette Lumière crue, aveuglante, celle qui vous jette à la figure toutes vos imperfections sans aucune complaisance, cruelle et parfois sans vérité, difficile à supporter ?
A contrario, l’Ombre peut être douce et confortable. Un refuge, la malle secrète de mes désirs, de mes craintes, de mes déceptions, de mes blessures. Un espace de liberté, havre de paix de ma conscience, mais aussi parfois lieu d’oubli. Cette idée jette une autre base par le fait qu’elle va à contre courant de la métaphoretraditionnelle dans laquelle l’Ombre fait peur et la Lumière rassure.
On voit bien que la pensée est dominée par l’équivalence qu’elle établit entre la Lumière : la vérité, la beauté, le bon et par l’Ombre : le mensonge, le laid, la peur.
La Lumière, c’est l’astre de la vie, une douce chaleur, la clarté, le foyer protecteur, l’Ombre c’est les ténèbres, le noir, la nuit, la peur, L’angoisse devant l’obscurité, c’est la peur atavique, celle que ressent l’homme, la nuit, attendant que le soleil renaisse.
Pourtant la Lumière c’est aussi le feu qui ravage et qui sème la mort, l’aveuglement qui tue les courants de pensée humaniste. L’ombre, on s’y repose, elle soulage des brûlures de l’âme et protège des regards quand sourdent les larmes d’une vie de désespoir.
Lumière et Ombre supposent un troisième élément qui permet le passage de l’une à l’autre : L’Ombre a besoin, pour exister, non seulement de Lumière mais de l’autre. L’autre qui va permettre de mieux « voir » mieux appréhender, mieux (co) n naître.
Ma part d’Ombre est moi. Mon ignorance, mes faiblesses, mes blessures sont tapies dans l’Ombre. Mes trésors cachés et l’Amour de l’autre se révèlent dans l’Ombre ou plus précisément dans ce que j’appelle ma Lumière d’Ombre.
Quelle est la part de l’Ombre aujourd’hui ? Peut-on vivre dans un monde sans Ombre éclairé uniquement par les Lumières de la raison sur lesquelles l’homme fonde tout son espoir ?
Un monde sans Ombre est-il un monde au sens où l’entend la citation du rituel du 4eme degré, c’est-à-dire un topos où l’on peut habiter ensemble ?
Comment le monde peut-il lutter aujourd’hui contre la violence de la Lumière en nous ramenant sans cesse à l’inconnaissable d’une réalité qui ne va jamais sans son Ombre ?
Ce sont ces questions que nous devons nous poser, avec les outils de la littérature, la psychologie, les langues, la philosophie, la sociologie, réunir ces outils pour réfléchir à un thème qui mobilise et concerne tout particulièrement la société d’aujourd’hui et qui me questionne.
Cette opposition convenue de La Lumière à l’Ombre ne me correspond pas car elle ne laisse place à d’autres alternatives. A observer la rotation de la terre ce qui est Ombre devient Lumière. Cette transfiguration et cette alternance montre bien qu’il ne peut y avoir d’opposition entre ces couleurs primordiales de l’univers.
En supposant qu’il n’y ait que Lumière donc sans Ombre. Comment affirmer qu’il y a Lumière ? Comment constater l’Ombre s’il n’y a pas le troisième élément ? Et que dire de la Lumière d’Ombre ? Notre part d’Ombre est-elle si difficile à percevoir, à accepter, à comprendre ? La Lumière rassure et conforte, mais est-elle sans danger ?
Tel le peintre qui essuie la vitre entre le mondeet nous avec unchiffonde lumièreimbibédesilence. En chambre de Compagnon l’Apprenti ne découvre t-il pas l’Etoile alors éclairée dans un lieu où la pénombre c’est installée provisoirement ?
Il faudraitparvenir à cette sagesseélémentaire de considérer les ténèbresoù nous allons sans plus d’angoisse que les ténèbres d’où nous venons. Ainsi, la vieprendrai son vraisens : un moment de Lumière.
A bien observer, la nature nous propose une autre lecture, une autre vision des choses par ce tryptique Lumière Ombre et élément.
Dans l’affirmation du TFPM : « Lumière et Ombre sont bien les deux voies du monde », nous comprenons bien que toutes deux sont nécessaires à la vie et il n’y a pas d’autres voies. Elles sont bien éternelles, nous devons comprendre que l’Ombre ne peut, ne doit pas être un simple état provisoire avant d’atteindre l’état de Lumière : Elle est à part entière un élément indispensable à la Vie.
L’Ombre ne serait-elle pas l’envers du visible et ainsi révéler l’autre moitié de nous-mêmes et non une négation de la Lumière ?
A une époque où la Lumière artificielle prolifère telle une pandémie dévastatrice, il me semble nécessaire de rappeler que nous ignorons plus que nous savons, qu’il ne suffit pas de faire le tour des choses pour en connaître les fondements, mais bien de faire le détour, prendre les sentes de travers tel le Compagnon dans sa (dé) marche vers le questionnement et enfin emprunter les chemins qui nous mènent à nous.
Si la vie est changement, mouvement, si elle n’est même, pour chacun de nous, que ce que notre mémoire en garde, que ce que notre conscience en fait. Elle l’est de toute éternité.
« Ombre et Lumière sont les deux éternelles voies du Monde » ne signifie pas que ces voies soient figées, car Eternel ne signifie pas immuable. Eternel doit s’inscrire comme un principe de vie.
Le voyage de la Lumière à l’Ombre
Les fausses clartés n’engendrent que confusion, fatigue et errance. Les vertus créatrices du clair obscur révèlent l’extraordinaire faculté à l’esprit humain de concevoir la finalité d’un rêve inachevé. Car l’homme bâti ses espoirs dans l’unité et la multiplicité des choses. Ainsi l’Ombre est-elle force créatrice, berceau de l’imaginaire.
Depuis le cabinet de réflexion lors de l’initiation, l’impétrant est dans l’ignorance du sacré, dans l’Ombre, cette (peine ombre). Puis une lueur, celle d’une bougie, révèle la parcelle de Lumière enfouie en nous. Réfugié dans sa conscience profonde, l’impétrant rédige son testament philosophique, témoin des derniers instants de vie profane. Toujours dans l’Ombre, il courbera l’échine, subira les épreuves avec la démarche hésitante de l’homme aveuglé par cette Lumière crue, sans retenue, qui nous frappe parfois dans le monde profane et par ce bandeau qui nous plonge dans les ténèbres de nos incertitudes où vacille tout nos acquis, dans l’Ombre du doute où se déverse la douleur et l’abandon.
Si la Lumière révèle, l’Ombre propose. L’ombre m’invite à un début de lecture, une autre lecture – charge à moi de traduire, décrypter, de questionner le sens de la vie, de ma vie. Et à ce titre, en Franc- maçonnerie, à quelque degré que ce soit, les rituels évoquent cette alternance de la Lumière et de l’Ombre, de la pénombre distillant ainsi l’idée que le mystère ne s’abolit pas mais qu’il s’approfondit quand nous l’éclairons.
Dans ce voyage sans bagage, Ombre et Lumière sont notre chemin de vie. Les méandres de mon chemin initiatique. La route du « déjà plus » au « pas encore » dans mon monde où tout est recommencement où tout est « passage », un dialogue de soi à soi qu’il faut puiser au plus profond de notre être, « du fond du cœur ».
Parce que nous sommes des fils de Lumière ; poussière d’étoile intime, parcelle de cette vraie Lumière qui maintenant me guide, me raconte mon histoire, celle des hommes.
Principe de dualité mais de réciprocité aussi, cette Lumière d’Ombre existe en moi, dans mes ressentis, dans mes perceptions, dans mes comportements. La façon dont l’autre se comporte avec moi ou réagi à mes actes va être le miroir de la Lumière que j’émets ou de l’Ombre qui se manifeste en moi. Il m’appartient alors, et c’est un devoir de façonner, de ciseler, de travailler à mains nues ma Lumière d’Ombre.
Ma conscience commence là où Lumière et l’Ombre se mêlent. C’est le chemin du milieu, savamment dosé et évolutif du bien et du mal, le pavé mosaïque, tel l’échiquier où se joue le jeu de la vie qui se chuchote ou se hurle. Où en chutes et en choques il se conjugue. En jets de temps forts éclaboussant de brûlures. De cette Ombre qui noue aussi les plus belles intrigues, courses vives aux débordants limpides. Mais en plein vol la grande Lumière vous foudroie. L’aventurier large d’épaules se noie. Alors elles arrivent de toutes parts. Les Ombres oblongues de la nuit ne sont jamais en retard. A noyer la Lumière, A salir les étoiles, à renier mes Ombres. Seul je titube, égaré, à l’abandon dans ces marécages boueux, échiquier et sale pion. Alors la question – de l’Ombre à la Lumière, laquelle des deux nous éclaire ? Sont-elles les couleurs de l’univers ? L’interrogation est sans demi-teinte. L’important pour moi n’est pas d’être dans la Lumière ni de rester dans l’Ombre, non, l’important est de ne pas s’éteindre.
J’ai dit…