Comment travaillent les chevaliers à la construction du temple ?
L∴ D∴ K∴
Je dois avouer qu’en ce jour ensoleillé du 29 mars 2014, ère vulgaire, je me sentais glorifié d’être couronné Chevalier dans un Chapitre, devant une auguste assemblée de F F et cherchais vainement à comprendre le sens profond de la légende du grade qui venait d’être dialoguée. C’était dans cette expectative qu’aux termes de mon admission à ce degré, l’Ill G M ordonna l’instruction rituelle dans laquelle, à la question : « Comment travaillent les Chevaliers à la reconstruction du Temple ? ». La réponse est : « Avec l’épée d’une main et la truelle de l’autre ». Afin de m’essayer dans une introduction à ce niveau où je suis encore « Apprenti », le développement se fera selon le plan ci-après :
- essais de définitions ;
- contexte légendaire du Chevalier d’Orient et de l’Epée ;
- la problématique du travail de reconstruction du Temple ;
- la conclusion.
1-Essais de définitions
Certains mots du thème, à mon avis, nécessitent quelques clarifications par rapport au contexte ésotérique de la Franc-maçonnerie à savoir : travailler, chevalier et construction du Temple.
Travailler : le travail est vu ici non pas sous l’angle mécanique mais, plutôt sous la forme intellectuelle ou d’actions à mener individuellement et/ou collectivement. C’est une décision volontaire visant des actions à mettre en œuvre pour développer la nature spirituelle et morale de l’homme. C’est le « creuser un tombeau pour les vices et construire le Temple à la vertu ».
Chevalier. C’est le premier degré des grades capitulaires. C’est le Maître Maçon couronné. Il est un homme libre par excellence et possède peu de droits. Le seul qui lui est reconnu est celui de porter les armes. Les devoirs sont plus nombreux.
Le Chevalier doit agir en fonction d’un état d’esprit et de choix personnels afin de réaliser harmonieusement sa vocation spirituelle et temporelle.
La chevalerie est une manière d’être, un style, une tradition et une culture qui enrichit la Franc-maçonnerie.
Construire le Temple peut se définir comme l’ensemble des travaux menés sur le plan physique, financier et intellectuel en vue d’atteindre l’objectif de l’édification d’un immeuble pour les adeptes, les initiés. Dans le domaine ésotérique, construire le Temple s’entend travailler sur le moi-intérieur ou l’Etre selon la parapsychologie. Construire le Temple, c’est donc agir pour transformer l’Homme (espèce humaine) sur le plan horizontal et sur le plan vertical.
2-Contexte légendaire du Chevalier d’Orient et de l’Epée
Vous connaissez tous mes V V F F en vos grades et qualités, la légende du grade à tel point que je n’oserais pas faire l’affront de la présenter à nouveau. Mais pour les besoins d’analyse, je voudrais succinctement la rappeler.
Elle est empruntée aux Livres d’Esdras et de Néhémie, livres faisant partie du même ensemble que les Chroniques car ils sont l’œuvre d’un seul auteur, dit le Chroniste qui est un lévite de Jérusalem. Esdras, prêtre et scribe est l’un des principaux artisans de la restauration de la communauté Juive à Jérusalem au Vème siècle avant Jésus-Christ.
Après la destruction du Temple de Salomon par Nabuchodonosor, les juifs ont été conduits en captivité à Babylone. 70 ans plus tard, le roi Cyrus eut un songe au cours duquel le Dieu des Hébreux, lui apparut et lui dit : « Rends la liberté à mon peuple ou tu mourras ».
Zorobabel, Prince hébreu, éprouvé à plusieurs reprises par Cyrus refuse de dévoiler ses secrets pour retrouver la liberté. Malgré cela, Cyrus lui permet de retourner à Jérusalem afin d’y rebâtir le Temple. Zorobabel est sacré Chevalier, reçoit de Cyrus une épée, une bague et est décoré d’un cordon. Il part avec son peuple vers Jérusalem. Ils doivent à Gadara, franchir un fleuve par le seul pont existant. Alors qu’ils s’y préparent, ils sont attaqués par des ennemis et livrent combat. Leurs vivres, leurs trésors et la plupart de leurs armes sont enlevés.
Les travaux du Temple à peine commencés, les Samaritains voulaient leur faire la guerre afin d’empêcher de reconstruire le Temple. Zorobabel ordonna alors que tous les ouvriers fussent armés, tenant la truelle d’une main et l’épée de l’autre.
Le second Temple fut consacré de la même manière que Salomon avait dédié le premier.
De cette légende allégorique, différents thèmes se dégagent et permettront d’analyser comment les Chevaliers travaillent à la construction du Temple. Il s’agit, par exemple, de l’exil, de la captivité, de la libération, de la victoire sur l’oppression, de la volonté, etc.
A travers la volonté, voyons surtout la volonté de se libérer, la volonté de retourner à Jérusalem, la volonté de passer le pont de Gadara au bord du fleuve Starbuzanai, de reconstruire le deuxième Temple de Jérusalem, de rester dans la continuité entre le premier et le second Temple et ce, dans le renouvellement de l’alliance. C’est la poursuite de l’œuvre du Maître Secret, du Grand Maître Architecte, du Parfait et Sublime Maçon ; homme de devoir, bâtisseur et couronné; maintenant jeté dans l’action, avec dans une main l’épée, dans l’autre main la truelle. C’est également dans la continuité du travail d’Apprenti, de Compagnon et de Maître.
C’est justement pour montrer que la loyauté à la Franc-maçonnerie et particulièrement à notre Rite constitue l’essence du comportement chevaleresque, autrement dit le refus du mensonge, le rejet de la perfidie avec le sentiment du devoir et de l’honneur poussé à un paroxysme qui exclut toute forme de lâcheté.
En effet, franchir le pont de Guadara, souhaiter quitter un monde en sachant que vont surgir des difficultés, laisse entendre que le Maçon a pris conscience de son état d’exilé mais que pour rejoindre l’univers de l’autre rive, il lui faudra oser se frotter à l’inconnu. Dès lors, l’initié devra faire preuve d’humilité et de fermeté alliés à une fraternité de cœur.
Passer le pont, c’est véritablement rejoindre le monde invisible du Grand Architecte de l’Univers. C’est un acte sacralisateur et cette démarche vers la sacralisation de l’œuvre est d’autant plus prégnante que Zorobabel affiche bien de vertus suffisantes. D’abord, pour n’avoir pas révélé à ses geôliers aucun secret, gardant intacte, malgré ses chaines, sa liberté de conscience et en marquant une totale exemplarité dans la pratique de son serment, le faisant digne successeur du Maître Hiram. Zorobabel a là tous les atouts pour passer le pont à la tête de ses Chevaliers.
C’est aussi le lieu de mentionner que certains d’entre nous n’apprendront jamais à passer le pont pour la simple raison qu’ils refusent de se remettre en question ; d’admettre l’existence de leur vie intérieure. Or le monde n’existe pas uniquement dans notre forme de percevoir les choses du moment où ce que nous voyons est de loin inférieur à ce que nous ne voyons pas.
Pour le Chevalier, il s’agit bien là d’un passage vers la lumière, vers la transcendance. C’est aussi le passage de la terre au ciel, de l’état humain aux états supra-humains.
Il convient d’insister tout particulièrement sur le symbolisme du pont c’est-à-dire passer d’une rive à l’autre dégage deux aspects à savoir le passage et le caractère périlleux de ce passage qui est du reste celui de tout voyage initiatique. Le Chevalier d’Orient et de l’Epée n’y échappera pas.
Aujourd’hui, la Liberté De Passer (LDP), « Ya’Avorou Hamaim », les Chevaliers d’Orient et de l’Epée l’ont déjà reçu de Cyrus, mais vont la conquérir définitivement lors du combat livré pour passer le pont enjambant le fleuve Starbuzanai. Ce pont devient un obstacle sur leur passage et entrave leur liberté retrouvée à Babylone. Pour qu’ils soient des Maçons très libres, il leur faudra donc combattre ; passer le pont en vainqueur, passer d’une rive à l’autre. C’est tout autant une victoire physique que spirituelle. On ne progresse pas sans peine et Zorobabel accompagné de ses Chevaliers ne pouvait pas ne pas sortir transformer de ce combat.
Le Chevalier est à la fois un combattant qui défend de son épée sa liberté et celle de ses F F ; mais défend également un projet, à savoir reconstruire le Temple. Il est donc un constructeur qui assemble les pierres de l’édifice en lissant le ciment de sa truelle.
C’est du moins cette totale liberté à recouvrer qui prédispose à l’acte de reconstruire le Temple. Zorobabel a prouvé sa force de caractère et son courage. D’abord, face au Roi des Perces et des Mèdes, Cyrus ; puis à la tête de ses troupes. N’oublions pas que Zorobabel et ses Chevaliers emmènent avec eux le trésor du Temple restitué par Cyrus. Ce trésor, autrefois à l’abri dans le Temple, va se trouver en pleine lumière, acheminé par l’homme qui, certes, le transporte dans les fontes de son cheval, mais aussi et surtout à l’intérieur de lui-même, au plus près de son cœur, de sa lumière intérieure et qu’il devra défendre au péril de sa vie.
Il faut donc avancer ! Et qu’est ce qu’avancer ? C’est bâtir, c’est aimer, c’est aussi oublier peut-être. Oublier les dangers, parce que la perspective de bâtir n’est-t-elle pas stimulante pour l’épreuve et le combat lorsque l’on sait être en train de travailler à la recherche de la Parole Perdue ?
Le Chevalier d’Orient et de l’Epée doit plus que jamais savoir écouter l’autre, savoir penser l’autre. Passer le pont avec le désir d’aller vers la Parole Perdue, c’est se dire que nous sommes conscients non seulement de l’existence de l’autre, mais aussi de notre propre énergie intérieure, notre énergie spirituelle. Nous nous sommes débarrassés de certains maux, de certaines images, de certaines formes de penser avec le désir de laisser les métaux à la porte du Temple.
Pour construire le Temple, ne serions-nous pas prêts à nous disposer à passer d’une dimension ordinaire à une dimension véritablement initiatique ? Dans ce cadre, passer le pont implique de souhaiter avoir une relation avec le monde divin étant donné qu’il s’agit d’un acte sacré, d’un acte personnel et précieux comme le résultat d’un ultime coup de maillet ou d’un coup d’épée.
Ici, notre action ne se situe pas dans l’individualité. Le succès dans le combat passe par l’union dans l’action. Le Chevalier est un combattant prêt à construire, à reconstruire, à relier par le ciment les pierres entre elles. C’est dans cet état d’esprit et de penser que le Chevalier d’Orient et de l’Epée pourra poursuivre individuellement à l’extérieur le travail entrepris collectivement dans le Temple.
3 -La problématique du travail de reconstruction du Temple
Pour mieux décrypter ce thème, il faudrait revenir à la signification ésotérique de la chevalerie dans le parcours initiatique du Franc-maçon. Le Chevalier symbolise l’Etre intérieur totalement épris de l’idéal du ciel et combattant la lourdeur de la terre. Le Chevalier n’a peur ni des monstres ni des dragons qu’il doit détruire pour atteindre la vérité.
L’Etre-Intérieur-Chevalier a été déporté sur terre où il est en captivité dans le corps. L’Etre est l’esclave des despotismes du mental, de l’affect et de la motricité imparfaite et hypnotique, l’Etre éloigné de sa terre depuis longtemps souffre des terribles épreuves qu’il subit dans un monde de ténèbres. L’Etre-Chevalier humblement soumis, mais maintenant devenu conscient que sa souffrance est due à son éloignement de la terre promise, aspire à s’échapper des ténèbres pour rejoindre la Lumière. L’Etre-Chevalier est une entité, un corps subtil, qui a quelque chose à voir avec le corps matériel et s’il n’acquiert pas la liberté et la force de retourner s’abreuver à sa source, dans un monde spirituel, lorsque le corps mourra tel le roi Cyrus, il ne restera plus rien de l’amalgame corps-être.
Les meilleures des âmes sont impuissantes à survivre si elles n’ont pas acquis de l’indépendance et de la force par rapport au corps mortel. Changer la mort en vie, c’est atteindre la vie spirituelle. L’âme ne l’ignore pas et elle veut se mettre en route pour atteindre son indépendance absolue vis-à-vis du corps physique.
Le paradoxe, c’est que l’âme seule ne peut rien. L’homme est composé de plusieurs corps notamment d’un corps matériel visible et d’un corps spirituel invisible, son Etre. Tous deux sont captifs de ce que l’Eglise appelle Satan, que nous appellerions les énergies négatives de l’homme et que le rituel maçonnique nomme symboliquement le roi Cyrus de Babylone. Seul un message divin, ici sous forme de rêve, peut faire luire la Lumière dans les ténèbres du corps et inciter l’âme à saisir l’occasion pour agir et s’enfuir vers la liberté, la Lumière.
Pour s’aventurer dans le monde invisible, il faut avoir confiance et écouter le langage du rêve. Le rêve est certainement la manifestation d’une activité libérée des limites des formes, le rêve est aussi l’expression d’une activité supra-sensorielle, expérience de notre vérité inconsciente.
Il est essentiel pour le franc-maçon d’être adapté aux structures du temps, de l’espace, de la société et aussi d’être conscient qu’il peut sentir en lui une matière vivante par la méditation. En s’arrachant à ses habitudes de penser, le chercheur sera projeté hors de son univers mental et parviendra dans un univers où il ressentira l’exaltation d’une liberté reconquise.
Si le franc-maçon n’est pas capable de transcender son égo et les phénomènes sociaux pour aller à l’essentiel, il restera prisonnier à Babylone de son passé ordinaire. Pour avancer, il faut se séparer de tout, quitter tout, décapiter même l’idée d’avancer vers Dieu, puis avancer vers soi-même, s’enfoncer de voûte en voûte pour parvenir à la voûte sacrée, porte du sanctuaire donnant accès à la Lumière et à une intelligence supérieure d’ordre divin.
La perfection des œuvres déjà réalisées en Loge bleue et en Collège sont des richesses qui aideront l’Etre-Chevalier à reconnaitre son chemin et à combattre ses ennemis.
En Loge, le Chevalier combat pour sa délivrance, ce qui lui permet d’accéder à la libération et d’envisager la reconstruction du Temple, qui sera un Temple de liberté, de tolérance et de fraternité. Il pourra s’y ressourcer, s’abriter, méditer et se fortifier pour aller plus loin encore.
Le travail de reconstruction est long et difficile. Il se fait l’épée d’une main et la truelle de l’autre. L’épée est l’arme noble du Chevalier dans son combat contre l’intolérable. La truelle permet d’effacer les imperfections. C’est un outil d’assemblage permettant d’appliquer le ciment. Elle est le symbole de l’œuvre restant à accomplir. L’épée et la truelle associées correspondent à l’union du Maçon constructeur et du Chevalier actif.
Le Chevalier passe donc avec aisance de l’épée à la truelle ou de l’action à la méditation. Cela correspond à une œuvre de libération basée sur l’action, le combat intérieur par l’approfondissement et la mise en application des vertus fondamentales.
Par ailleurs, franchir le pont
nécessite de dépenser une énergie pour
entreprendre la construction du troisième Temple. Cela
implique également une remise en question. Nous devons
dépasser nos doutes, combattre nos habitudes, être
capable d’évoluer et enfin tenter de diminuer
notre égo jusqu’à le faire disparaitre.
La voie de la sagesse n’est pas une voie intellectuelle ou
philosophique, mais une expérience qui transforme la vie. On
ne peut plus se contenter de dire ce que devrait être la vie
pour atteindre notre idéal. Il nous faut franchir la
distance entre notre monde et le monde spirituel. Autrement dit, il
faut franchir la distance entre Dieu et nous, nouer une relation avec
Dieu ou relier notre conscience au divin.
Ainsi, la vision de l’initiation devient plus précise. Il faut une intelligence particulière pour passer de la nuit à l’aube, pour passer de l’ordinaire au sacré.
Conclusion
Somme toute, les Chevaliers travaillent à la construction du Temple l’épée d’une main et la truelle dans l’autre. Cela indique que le bon Maçon édifie le Temple dans le cœur en combattant les vices en même temps qu’il se consacre à l’émancipation intellectuelle. L’Ordre nous rattache ainsi à une tradition que nous devons rendre vivante. Le Rite nous donne un contenant, un humanisme qui nous permet de penser et d’organiser notre « savoir être ». Le Maçon a foi en l’esprit, il ne doute ni du Rite ni de ses valeurs, mais il pourra douter de son propre courage à le soutenir tant qu’il ne sera pas devenu « homme libre ». Ce fameux homme libre est celui de « qu’est ce qu’un franc-maçon ? » du manuel d’instruction au grade d’Apprenti.
Chevaliers d’Orient et de l’Epée, nous tentons de déchiffrer les signes du temps pour voir quelles ténèbres envahissent le Jérusalem humain. Cette évolution n’est-t-elle pas une mise en acte amenant le récipiendaire à vivre l’initiation par son corps, sa pensée, son imaginaire en devenant acteur de sa propre élévation par la construction d’une réelle liberté ?
Le Maçon qui aspire à une union profonde doit laisser grandir la soif qu’il a au plus profond de lui-même dans la mesure où franchir le pont est un acte sacré et caché, un acte personnel et précieux.
Zorobabel et ses Chevaliers ont œuvré pour reconstruire le second Temple de Jérusalem. Tout comme eux, nous, Chevaliers d’Orient et de l’Epée devrons relier notre conscience au divin pour la reconstruction du troisième Temple, celui de l’homme dans une société en déliquescence. Nous devons retenir que celui qui avance sur la Voie Royale expérimente en son cœur et dans sa vie la vérité que nous offrent les rituels car « on n’est pas initié, mais on s’initie soi-même ».
J’ai dit !
V F CH D’O E D L’E
Bibliographie :
– Rituels du 1er au 15e
degré RAPMM ;
– Morales et dogme- Albert PIKE- Editions GUIGUE 2005 ;
– Symbolique des Grades de Perfection et des Ordres de Sagesse-
Irène MAINGUY- Editions DERVY 2003 ;
– De la symbolique des chapitres en
franc-maçonnerie-Irène MAINGUY- Editions DERVY
2006 ;
– La Maîtrise parfaite- Jean-Claude Mondet ;
– La Bible de Jérusalem ; Editions CERF-2000 ;
– Sites internet :
-www.queditlabible.fr
-www.membres.multimania.fr
-www.ledifice.net