La spiritualité du Chapitre
G∴ H∴

I- Définition et périmètre :
La notion de spiritualité comporte aujourd’hui des acceptions différentes selon le contexte de son usage. Elle se rattache traditionnellement à la religion dans la perspective de l’être humain en relation avec un être supérieur (Dieu) et le salut de l’âme. Elle peut aussi se concevoir hors du cadre des religions. Elle se rapporte, d’un point de vue philosophique, à l’opposition de la matière et de l’esprit ou encore de l’intériorité et de l’extériorité. Elle désigne également la quête de sens, d’espoir ou de libération et les démarches qui s’y rattachent.
Le spirituel c’est, au sens propre, ce qui n’est pas matériel. Mais tout ce qui n’est pas matériel ne relève pas forcément de la spiritualité. Ainsi les valeurs morales c’est-à-dire ce qui touche aux droits de l’homme, au respect d’autrui (gentillesse, générosité par exemple) ne sont pas des valeurs spirituelles, ces dernières concernent celles qui ont trait au sens de la vie (qui sommes nous ? Où allons nous ? Qu’est ce qu’une vie bonne ?), au sens de la mort, à la vie de l’esprit (l’amour, la vérité…). La spiritualité est fondée sur la notion de l’« expérienceintérieure ».
L’Ordre Maçonnique Mixte International « Le Droit Humain » est « respectueux de la laïcité, de toutes les croyances relatives à l’éternité ou à la non-éternité de la vie spirituelle »(Art.3de sa Constitution Internationale), croyances qui sont du strict domaine de la vie privée et neconcernent que l’individu dans ce qu’il a de plus intime.
L’expérience maçonnique permet une exploration intérieure, un travail sur soi pour tenter de se connaître soi-même comme esprit conscient et chercher à vivre, au quotidien, ses convictions personnelles. Elle est une quête de spiritualité.
La démarche initiatique écossaise propose une progression lente et structurée sur des voies de réalisation spirituelle : voies de connaissance, d’amour, et d’action, hiérarchisées mais en fait étroitement mêlées. Les Hauts Grades permettent d’approcher progressivement l’ésotérisme des degrés symboliques, notamment à travers les problèmes posés par la cérémonie du troisième degré. Cette progression se fait par palier développant chacune un aspect de ces voies. Je me propose aujourd’hui d’explorer le palier du chapitre.
Le chapitre maçonnique comprend 4 degrés :
15°
Chevalier d’Orient ou de l’Épée
16°
Prince de Jérusalem
17°
Chevalier d’Orient et d’Occident
18°
Souverain Prince Chevalier Rose + Croix
Place des grades capitulaires dans le corpus écossais
Les 15ème et 16ème degrés forment une sous classe : celle des degrés de l’Exil. Pour comprendre la signification des degrés de l’exil nous devons revenir au quatorzième degré. Après la destruction du Temple, nous nous exilons avec le tétragramme martelé, enfoui dans notre cœur. Au dix-huitième degré, nous retrouvons une nouvelle forme de parole qui se substitue à la première, celle du tétragramme.
Entre temps, la légende du Chevalier d’Orient et de l’Epée se déroule après la destruction du Temple de Salomon. Elle est la première étape de l’exil : l’Exil à Babylone. Le thème central de ce degré est le passage, le combat pour conquérir la liberté de passer. On peut voir en lui le pont entre les degrés de perfection (3ème au 14ème) et les degrés capitulaires. Le sautoir du Chevalier d’Orient et de l’Epée est vert, couleur de la table d’émeraude et du Vitriol. C’est aussi la couleur, dans le processus alchimique, qui apparaît dans l’athanor au cours des opérations du grand œuvre. La matière, mais aussi l’adepte, ne sont pas encore assez purifiés; de nouveaux combats l’attendent. La truelle du bâtisseur est associée à l’épée du chevalier.
Le « Prince de Jérusalem » poursuit la légende du degré précédent et, grâce à l’intervention de Darius, les samaritains se soumettent et la reconstruction temple est achevé. Les efforts de l’Ambassade sont récompensés ; mais pour le franc-maçon, il ne peut y avoir de récompense. Seule l’équité (symbolisée par la balance de la médaille) doit inspirer son action dans la recherche de la Vérité, et poursuivre l’erreur et la combattre partout où elle se trouve.Ses qualités sont la faculté de discernement, la responsabilité, la lucidité, le courage, la justice et la constance ferme. Certains rituels de ce degré précisent qu’il marque « l’achèvement de l’œuvre au blanc du processus alchimique ».
L’exil qu’il soit volontaire ou contraint, est indispensable à notre progression. L’exil n’est important que par l’enrichissement qu’il procure et sa principale importance réside dans son retour.
Le thème central du grade de Chevalier d’Orient et d’Occident est la quête du perfectionnement humain, par l’exercice de la liberté complété par la connaissance de soi. On a quitté les temps hébraïques. On peut y voir l’entrée dans un monde nouveau, celui des grades chevaleresques notamment par l’incessant effort volontaire de dépassement de soi même.
Ces différents degrés, d’étape en étape, nous conduisent au dix-huitième degré, avec pour objectif entre autre, d’opposer les trois mauvais compagnons aux trois vertus : la foi, la charité et l’espérance.
Le Rose-Croix est à la fois le cœur, la clé de voûte et le couronnement du système capitulaire. D’inspiration christique, tout le symbolisme du degré de C R + peut être lu à la lumière de l’alchimie. Le premier temple représente l’œuvre au noir (les décors des chevaliers, la décoration du temple, les outils détruits, les colonnes brisées). Dans la désolation, la putréfaction dirait les alchimistes, seule subsiste l’espérance. Dans le second temple, nous sommes passés à l’œuvre au rouge. A la fin du travail du chapitre, la nature a été renouvelée. La pierre est devenue une rose. La transmutation a réussi. Le vil plomb s’est changé en or pur. Dans ce degré, le F M est invité à se purifier et à se débarrasser de ses scories. Ayant réussi ou presque à assumer notre part d’obscurité, à dominer les mauvais compagnons qui sont en nous, nous sommes invités à aimer les autres qui participent comme nous-mêmes de la création. Le C R + est invité prendre conscience de cet inconscient collectif qui l’unit indéfectiblement à l’humanité et au-delà à la création. L’initiation nous a permis de nous sentir partie intégrante du Grand Tout, donc responsables de son évolution (voir le rituel de la chaîne d’union).
Les trois premiers grades capitulaires s’inscrivent dans l’Ancienne Loi que l’on peut expliciter hors de son sens original biblique alors que celui de Rose-Croix inaugure la Nouvelle Loi, la Nouvelle Alliance, celle de la Bonne nouvelle (en grec evvagelion), du Royaume, de l’Amour (agapè et philanthropia), de la solidarité universelle. D’une certaine manière, c’est le degré de Rose-Croix qui donne cohérence aux trois grades capitulaires qui le précédent, et même aux degrés dits de perfection.
La cohérence entre ces 4 degrés :
« On peut s’interroger pour savoir en quoi les grades capitulaires forment entre eux un groupe spécifique et pourquoi occupent-ils cette place précise au sein du corpus écossais ? »
La cohérence des degrés capitulaires, comme au demeurant celle d’autres degrés ou d’autres classes de degrés, n’est pas évidente au premier abord. Elle ne peut se comprendre que dans et par l’ensemble du parcours initiatique.
Cette cohérence se situe d’abord dans un continuum historico-légendaire :
– du temps des trois temples
(Salomon, Zorobabel, Hérode),
– des trois confréries auxquelles se
réfèrent les grades capitulaires (les
bâtisseurs du temple de Salomon, les ordres des moines
chevaliers et la Fraternité de la Rose-croix),
– des trois « époques capitulaires
», l’antiquité biblique de
l’Exil juif à Babylone, le Moyen Âge des
croisades et les Temps modernes.
On peut aussi trouver une cohérence par les lieux historico légendaires (de Babylone à la Jérusalem Céleste), par les couleurs (du vert au rouge), par les titres ou les âges (de 7 à 33). J’y vois aussi des liens entre l’imaginaire chevaleresque qui précise que « l’on ne naît pas chevalier, mais qu’on le devient » ; la construction du temple intérieur, celui du cœur et de l’esprit qui esr aussi celui de la rose et de la croix et la quête de la Parole perdue puis retrouvée au travers polysémie de la formule INRI.
Sens des grades capitulaires
A travers ces quatre degrés, se dégage un enseignement cohérent dans le passage d’un temple détruit à un temple reconstruit. Le maçon n’a alors plus besoin de murs, de temple de pierre, pour progresser sur la voie de la paix, de la justice et de l’amour.
Il se dégage une philosophie de l’esprit qui s’exprime à la fois, dans le passage du destructible à l’esprit, à l’essentiel, et dans la mise en œuvre d’un nouveau regard vers l’autre par l’amour. L’Initié, l’homme de devoir, réunit ce qui est épars. Les grades capitulaires conduisent à une spiritualisation plus haute.
La Parole perdue par le déchaînement des passions est retrouvée grâce à la Foi, à la Charité et à l’Espérance. Le triptyque Foi, Espérance et Charité, vertus théologales peut alors se comprendre comme anthropologales, celles de l’homme complètement accompli dans son humanité.
Les degrés capitulaires sont marqués par la liberté, une éthique deresponsabilité, c’est-à-dire une morale qui met en avant les conséquences de ses choix, alors que les degrés dits de perfection, axés autour de la notion de devoir, tiraient vers l’éthique de conviction, pour reprendre le dilemme posé par Max Weber. Faire notre devoir, c’est aller vers plus de spiritualité, c’est sortir, un peu, de liens qui nous entravent, c’est retrouver notre liberté. Cette recherche incessante passe par la pratique des vertus conformément à la Loi morale.
Après la Loge de Perfection, le Chapitre nous fait découvrir la loi d’amour qui place dans le cœur de chaque être humain une petite étincelle d’amour pour faire de l’homme un être accompli.
Je voudrais dédier cette planche à la plus belle femme jamais idéalisée, la Béatrice de la Divine comédie de Dante : Béatrice était vêtue du voile blanc de la Foi, du manteau vert de l’Espérance et de la robe rouge de la Charité.