Le prince de Jérusalem et la Vérité
J∴ R∴
ORDO AB CHAO – DEUS MEUMQUE JUS
Au nom et sous la Juridiction du
Suprême Conseil Pour la France des Souverains Grands
Inspecteurs Généraux du 33ème et dernier degré du
Rite Ecossais Ancien et Accepté
Très Sage Artisatha, et vous tous mes chers FF Chevaliers Rose-Croix,
Aux termes des Constitutions de Bordeaux de 1762, les Princes de Jérusalem jouissaient de grands honneurs et privilèges dans les loges inférieures dont ils avaient la surveillance et l’administration.
L’atelier du XVIème degré du REAA prend le nom de Grand et Souverain Conseil. A ce degré, les membres de l’atelier portent le titre de Prince de Jérusalem et sont appelés Valeureux Prince.
Le Président de l’atelier porte le titre de Souverain Maître ; il est appelé Très Equitable et Souverain Prince. Il représente ZOROBABEL.
L’Orateur siège à l’Orient, côté midi. Il représente ESDRAS ;
Le grand Garde des Sceaux (le secrétaire) siège à l’Orient, côté Septentrion. Il représente Néhémie.
Les noms d’Esdras et Néhémie font référence aux livres d’Esdras et de Néhémie qui décrivent les interventions de deux personnages importants qui vont jouer un rôle essentiel lors du retour d’exil.
C’est sur ces livres qu’a été référencé le grade de Prince de Jérusalem et du précédent Chevalier d’Orient et d’Epée. Episode où sont rapportées les oppositions rencontrées lors de la reconstruction de Jérusalem et plus particulièrement du Temple. Il faut noter les anachronismes nombreux entre la légende du grade et les textes bibliques. Les protagonistes ne peuvent s’être connus. Il est bon ici de le rappeler, mais je ne vais pas faire l’exégèse du rituel, d’abord parce que j’en suis incapable et d’autre part cela serait long et peu utile au sujet de la planche. Néanmoins, quelques détails sont à connaître.
Il convient de distinguer entre le rituel et la légende du grade. Il est clair que Darius, ZOROBABEL, Esdras et Néhémie appartiennent à des époques différentes. Zorobabel qui revient à Jérusalem vers 537 était très certainement mort au moment où Esdras revint à Jérusalem vers 453 et surtout lorsque Néhémie y vint à son tour vers 445. Quant à Darius 1er, il mourut en 486. Leurs présences simultanées dans le Grand Conseil des Princes indiquent clairement que nous sommes dans un « temps sacré » qui n’est en rien identique au « temps profane ».
Le prince ZOROBABEL s’est vu accordé par DARIUS et non CYRUS l’autorisation de reconstruire le Temple de Jérusalem, malgré l’opposition des Samaritains.
Le 15ème et 16ème illustrent bien par allégories les épreuves auxquelles nous faisons face pour construire notre vie spirituelle et mener à bien notre vie temporelle et ce, l’épée dans une main et la truelle dans l’autre. Ce qui signifie qu’il faut être apte à se défendre contre les prédateurs intérieurs et extérieurs, avoir la faculté de discernement nécessaire pour reconnaître ses amis de ses ennemis, les authentiques Frères des faux frères, pour établir toute construction durable dans la paix et l’harmonie. Ce qui signifie aussi que nous devons faire face notre vie durant, faire preuve de lucidité envers nos Frères, mais aussi d’amour pour que le monde devienne un monde de paix, de fraternité et d’harmonie.
Pour compléter les affirmations ci avant, on peut rappeler que le président de la loge, Zorobabel, prenait le titre de Très Equitable et que les deux surveillants, eux se nommaient Très Eclairés, ce qui montre bien que les notions de justice, de discernement et de lucidité sont encore plus présentes dans ce XVIème degré ?
A ce Chevalier devenu Prince par les acclamations de son peuple au retour de Babylone, on peut appliquer les affirmations que Jean-Jacques Gabut rappelle dans SALIX à propos d’un parallèle entre Franc-maçon et Chevalier, la prière Pontifical de Guillaume Durand : « A votre serviteur que voici, accordez la force et l’audace pour la défense de la Foi et de la Justice ; accordez-lui une augmentation de la Foi, de L’Espérance et de la Charité ; donnez-lui tout ensemble humilité, persévérance, obéissance, patience…qu’il ne blesse personne injustement, ni avec cette épée ni avec aucune autre, mais qu’il s’en serve pour défendre tout ce qui est juste et équitable » …Bien sûr, on déborde un peu vers le XVIIIème degré des Chevaliers Rose-Croix, mais tout est imbriqué.
Revenons au rituel du XVIème degré, les samaritains refusaient de payer le tribut pour la réédification du Temple. Il semblerait pour reprendre l’ancien testament que les samaritains ne voulaient pas de cette reconstruction. Le REAA considère pour ses propres besoins ésotériques que 70 ans se sont écoulés depuis la destruction du Temple. Ce laps de temps a permis aux peuples d’évoluer et pour faire une mauvaise blague « l’eau a coulé » sous le Pont de Gandara et c’est bien pourquoi les compagnons de ZOROBABEL n’ont pu le franchir qu’en se séparant de la Bague et du Ruban, au cours d’un combat terrible. Cette incursion au XVème degré est nécessaire pour bien comprendre les enjeux de l’ambassade envoyée à Darius, successeur de Cyrus à Babylone (ndlr : Cyrus est celui qui, à l’origine, avait autorisé le retour de ZOROBABEL à Jérusalem pour reconstruire le temple suite à un songe qui l’avait profondément troublé).
Or donc, Darius, roi de Perse, reçoit ZAROBABEL avec les honneurs et le couvrent de présent. Il lui donne un Edit ordonnant aux contestataires de se soumettre aux Edits précédents (fait par Cyrus), sous peine d’encourir sa colère et un châtiment.
Au retour de l’ambassade glorieuse, le peuple de Jérusalem voulut prouver sa reconnaissance aux Chevaliers d’Orient qui avaient accompagné ZOROBABEL, et semèrent des fleurs à leur passage, allumèrent des feux de joie et les proclamèrent tous Princes et Souverains de Jérusalem, leur jurant entière obéissance et parfaite soumission.
Le XVIème degré est particulier en ceci qu’il est un des rares où l’on pose la question de récompense pour un mérité maçonnique. Toujours on demande au maçon M S d’accomplir leur devoir sans en attendre de récompense, de faire le devoir pour le devoir sans songer à la récompense en banalisant le laurier et l’olivier, emblème de la gloire.
Mais allons plus loin, tous ici avons connu l’installation dans la chaire du Roi Salomon. Lors de la cérémonie, les sentences suivantes sont prononcées : « Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite se dessèche. Que ma langue s’attache à mon palais ».
Ces mots tirés du Psaume 137, prennent tout à coup une réelle signification, alors que leur sens profond m’était resté étranger et que leur interprétation m’avait échappé. Dans ces deux degrés de Chevalier d’Orient ou de l’Epée et de Prince de Jérusalem, on voit apparaître la notion d’Exil.
Psychologiquement, le « sentiment d’être exilé » est important. Il s’associe à l’échec qui est une sorte de petite mort quotidienne obérant le vécu. Il est souvent ressenti au cours des « états de crise » qui jalonnent la vie humaine. L’être humain se ressent alors comme frappé d’exclusion ou de rejet. Il croit valoir bien plus que ce que les autres voient en lui. Il ressent un sentiment d’injustice et de punition qu’il estime ne pas avoir mérité.
L’initiation Écossaise vise au perfectionnement de l’être en lui apprenant à se connaître et à connaître l’Autre, à s’accepter tel qu’il est et à s’aimer lui-même comme à aimer l’Autre, à agir, fort de ces connaissances et de ces amours. Or chacun passe inéluctablement par des « états de crise » et connaît, à un moment ou à un autre, le « sentiment de l’Exil ». L’Exil finit toujours par s’achever mais seulement parce que l’Espérance, qui vacille parfois, ne disparaît jamais. Tristan Bernard, lorsqu’il fut arrêté par les nazis, eut ce mot sublime : « Maintenant commence le temps de l’espérance ! ». Il faut, malgré tout ce qui peut arriver de terrible, être capable d’Espérance, tel est l’enseignement initiatique des « degrés de l’Exil » et cet enseignement prépare l’adepte à recevoir et à comprendre le XVIIIème degré.
Les hommes confrontés aux difficultés de l’existence, au mal dont on ne sait d’où il vient, aux épidémies, aux catastrophes naturelles, à la mort de ceux qu’ils aiment, rêvent depuis toujours d’un « monde paradisiaque », dont tout cela serait exclu. Alors, comme l’a dit Lamartine : « l’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux ».
Dans sa vie, il arrive à l’homme de subir l’Echec, une sorte de petite mort quotidienne. Cet échec peut mener à une exclusion par le fait que l’individu ne parvient plus à s’intégrer à la société. L’homme devient un vaincu, un exclu. Mais l’ECHEC est inséparable du PROJET et l’homme est ainsi fait que toujours son Espérance renaît. Dans son cursus profane, l’homme est confronté à des crises dont la plus connue est celle de la quarantaine. L’homme doit alors réconcilier ce qu’il est avec ce qu’il voudrait être, se pacifier lui-même. C’est alors qu’il commence réellement à chercher sa place, non plus dans le monde restreint de la société mais dans l’Univers et la Création. C’est alors qu’il se vit comme en exil…
Qui d’entre nous n’a pas subi d’échec ? Qui d’entre nous n’en a pas été le témoin impuissant ?
Lee Grands Elus de la Voute Sacrée, après la destruction du Temple par les armées de Nabuchodonosor placèrent le triangle d’Or dans l’Arche d’Alliance non sans avoir martelé le Nom Sacré pour le rendre illisible. Puis ils enfouirent l’Arche et jurèrent de ne plus faire confiance qu’à leur mémoire. Par cet acte, c’est une espérance inébranlable qu’ils ont voulu signifier. Une espérance qui sera doublée d’une pratique vertueuse de la vie. C’est leur espérance dans des jours meilleurs comme on dirait vulgairement aujourd’hui et l’exemple le plus vertueux qu’il ont su montré qui leur ont permis d’obtenir le droit à le reconstruction du Temple.
Plotin distinguait trois types d’hommes : l’homme charnel, l’homme psychique et l’homme spirituel.
Le Charnel ne se préoccupe que de choses matérielles et prétend que « lui au moins, a les pieds sur terre ».
Le psychique s’intéresse au pourquoi des choses, goûte la musique et la poésie mais refuse clairement d’être confronté à la transcendance de « quelqu’un qui est plus grand que lui ».
Le spirituel, enfin, vit par et dans l’esprit. L’homme spirituel ressent l’appel de la transcendance comme le marin celle du grand large. Contrairement à l’homme psychique, son espérance est de voir Dieu « Face à face » s’il est chrétien. J’en ai personnellement fait l’expérience dans la maçonnerie. J’ai pu grâce au travail et à la vie maçonnique atteindre un certain équilibre entre mon moi psychique et mon moi spirituel.
On peut voir dans ces trois catégories trois états de l’homme. En quelque sorte, ce sont les trois pas de l’apprenti, qui résume le chemin initiatique. Nous entrons en maçonnerie « Homme charnel », et nous venons y chercher la fraternité qui nous manque dans le monde profane. Nous découvrons ensuite de nouveaux horizons et nous nous révélons « homme psychique ». Un dernier pas, la reconnaissance de ce que nous sommes et de ce qu’est le Grand Architecte de l’Univers, nous conduit vers la condition « d’homme spirituel ».
On peut aussi faire correspondre le « charnel » à l’hébreu avant la « sortie d’Egypte », le « psychique » au Judéen qui se détournait de l’Alliance parce qu’il refusait au fond de lui la transcendance d’ADONAÎ. C’est comme cela qu’il connut l’exil et avec lui l’espérance de retour vers Sion mais surtout de retour vers Dieu.
Le degré de Prince de Jérusalem est en quelque sorte l’aboutissement des pérégrinations du Grand Elu de la Voute Sacré, qui a refusé l’exil. Certes, il a accepté l’exil physique, mais a su par son zèle vertueux, ramené les Judéens à Jérusalem, sa foi en l’espérance lui a permis de faire de la résistance et très certainement sans cette résistance, Cyrus n’aurait pas fait de songe et rien n’aurait pu être reconstruit.
Après l’épreuve du Pont de Gandara, et les luttes avec les samaritains, le Prince de Jérusalem reçoit par l’accueil du peuple de Juda l’onction, en passant de son statut de Chevalier à celui de Prince, il devient l’homme « spirituel » qui a retrouvé le chemin de Dieu ou le verbe. Il devient celui qui a la capacité de « dire », de décider.
J’ai dit, Très Sage Artisatha.