18° #415012

Le signe et le contresigne

Auteur:

A∴ G∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué


Le langage spécifique à la symbolique maçonnique passe – notamment – par des signes aussi nombreux que variés. Jean-Jacques Gabut, dans son ouvrage intitulé « Les symboles de la FM – signes, mots, couleurs et nombres», en distingue trois catégories : le « signe-geste » comme le signe d’ordre de chaque degré et les attouchements qui lui correspondent, sachant que le geste peut s’opérer individuellement (on parle de signe de reconnaissance) ou collectivement (par exemple au moment de l’ouverture et de la fermeture des travaux ou lors de la chaîne d’Union) ; mais il y a aussi le « signe-marque », pour ainsi dire disparu, et le « signe-symbole » (principalement les outils et figures géométriques offerts à la réflexion de l’initié.) Sans oublier, bien sûr, les signes de surprise, de douleur et d’admiration ou autres, en rapport avec le rituel du degré en question.



L’initié qui accède au 18e degré découvre au moins deux signes : le signe d’ordre, qui reprend le geste d’amour du Bon Pasteur, dont nous avons entamé l’étude lors de notre dernière tenue, et le signe de reconnaissance : le signe et le contresigne, qui font l’objet de cette planche.


Notre nouveau Chevalier Rose+ a tout lieu d’être surpris par ce second signe qui s’exécute à la reprise et à la suspension des travaux et durant la cérémonie de la Cène. Il s’agit en effet d’un geste à la fois individuel et collectif, qui requiert la participation de deux initiés : le premier fait le signe en montrant le ciel de la main droite, et le second lui répond en montrant la terre du même doigt. En outre, ce geste se démarque de la plupart des signes conclus par l’horizontale et la verticale, le tout formant l’équerre. Si le signe du Bon Pasteur s’exécute bien de gauche à droite et de haut en bas, le signe et le contresigne suivent la verticale, et ce dans les deux sens.


Que penser de cette nouvelle gestuelle ?



C’est à l’instigation du TSA que le premier échange de signes a lieu, au moment de la reprise des travaux. Vous avez encore en tête son injonction : « A moi, Chevaliers, par le signe, le contresigne, la batterie et l’acclamation … »


Selon l’Encyclopédie, le mot Athirsata est un nom d’office ou de charge, chez les Chaldéens. Dans le livre d’Esdras, il signifie lieutenant de roi ou gouverneur de province. Ce titre est intimement lié au personnage de Néhémie, présenté à la fois comme gouverneur, constructeur, échanson, voire prophète. Mais lorsque, dans la Bible, Néhémie porte le nom d’Athirsata, on considère que c’est en tant que gouverneur. Précisons que Néhémie était un exilé ayant fait fortune à Babylone et qu’il s’était élevé à de hautes fonctions à la cour d’Artaxerxès. Informé de la triste situation de Jérusalem, et notamment du fait que la ville restait toujours sans remparts, il obtint du roi l’autorisation de rebâtir l’enceinte de la ville et il fut pour cela nommé gouverneur de Judée. Les murs principaux de Jérusalem furent rebâtis en 52 jours. Nénémie s’attaqua alors à un double problème : le repeuplement de la ville d’une part, et l’assainissement de sa conduite d’autre part. Pour le retour à plus de sainteté, il dut recourir à un autre personnage, Esdras, un prêtre qualifié de scribe.


Néhémie et Esdras (ou Ezra) incarnent respectivement le pouvoir et l’autorité. Le premier gère ce qui est matériel et le second ce qui est d’ordre spirituel. Le signe et le contresigne sont à associer à cette complémentarité : l’un montre le terre et l’autre montre le ciel.



La signification de ce signe double est révélée au moment même de la cérémonie d’initiation. Il suffit de se référer au Rituel :


Signe : Lever la main droite et montrer le ciel avec l’index, les autres doigts fermés « pour montrer qu’il y a une puissance supérieure à l’homme et que, pour le comprendre, l’esprit doit dominer la matière ».


Contresigne : Descendre la main et montrer la terre avec l’index, « pour rappeler que l’homme est né de la terre et que, après le dégagement de l’esprit, son corps retournera à la terre ».



J.P.Bayard tire d’un ancien rituel une explication équivalente, mais un peu différente :


Question : Donnez-nous l’explication du signe.


Réponse : Le signe est double. Il est le symbole de la signification du grade. En montrant le ciel, l’initié affirme sa croyance dans la divine origine de son esprit ; en montrant la terre, il affirme que son corps a été formé par une agrégation de la matière.


Le contresigne, qui se fait en montrant la terre d’abord, puis le ciel, indique que l’esprit qui anime la matière doit retourner, après avoir accompli son œuvre, à la source originelle, d’où il était sorti, à l’Ame Universelle.


Il faut dire que dans cette dernière configuration, interviennent la matière, l’esprit et l’Ame Universelle…



Quoi qu’il en soit, le signe et sa réponse mettent en évidence la dualité fondamentale de l’homme, le corps et l’esprit, ce qui dépend du corps et ce qui n’en dépend pas. Cette dualité est appelée toutefois a être résolue et elle l’est en l’homme où les deux coexistent. C’est là -entre autres- le message du signe de reconnaissance : l’homme est UN.Comme le fait remarquer Pozarnik, la chair a ses exigences pour la survie de l’individu et celle de l’espèce, et leur satisfaction est une nécessité qui pourrait faire croire qu’il n’y a qu’elles qui importent, et que le but de l’existence n’est que de satisfaire cette exigence de survie. Il est nécessaire d’attirer le regard vers ce qui dépasse ces contingences, comme il est nécessaire de rappeler l’existence de la matérialité sans laquelle la spiritualité n’existerait pas. La vie est la brève période pendant laquelle immatériel et matériel sont réunis.


Matériel et spirituel coexistent donc en l’homme. Mais ce dernier doit être conscient de n’être qu’une infime partie de l’Univers, régi par des lois dont il tente de comprendre le sens. Si l’homme est Un, l’Univers est un Tout dans lequel il s’imbrique.


Cela nous amène à parler de l’Alchimie, dont nous retrouvons de nombreux symboles dans les rites maçonniques et qui a inspiré certaines opérations spirituelles et symboliques.



La très mythique Pierre philosophale (l’occultum lapidem de la formule VITRIOL) n’est qu’un des aspects de cette doctrine hermétique fondée sur l’intuition d’une unité vitale, cosmique, que l’on peut appréhender par correspondances et analogies. Un des grands principes de l’Alchimie est l’union du microcosme et du macrocosme. L’idée dominante de Francis Bacon était que la connaissance de la nature demeure superficielle tant qu’elle n’a pas fait la part de la vérité profonde, religieuse, cachée dans les manifestations de la nature.


L’Alchimie raconte les passages et les détours du devenir, dit que le Savoir transforme l’épais en subtil, enseigne l’Art au moyen duquel chacun, pourvu qu’il s’écarte de la foule et se protège du bruit, expérimente. Elle dit aussi dans la Table d’Emeraude, attribuée à Hermès, que : « Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ; par ces choses se font le miracle d’une seule chose. » Elle enseigne enfin que les vérités éternelles qui régissent les mondes se réfractent dans les petites vérités de la quotidienneté la plus triviale.



L’union du matériel et du spirituel, symbolisée par le signe et le contresigne au 18emedegré, est aussi symbolisée hors du Temple maçonnique par un geste équivalent, consistant à montrer simultanément le ciel et la terre. J.P. Bayard nous en donne quelques exemples : au tympan de l’Eglise Sainte Foy (XIe siècle) de Conques, dans l’Aveyron, on peut admirer un Christ en majesté dont les doigts des mains sont jointes, paumes vers l’extérieur – vers celui qui regarde –, la main droite étant levée, la main gauche étant dirigée vers la terre. On trouve une représentation analogue à la cathédrale Sainte-Marie d’Oléron. Et même, le facteur Cheval, dans son Palais idéal, a donné à ses trois mages des postures équivalentes, pour montrer que l’aspect spirituel et l’aspect matériel de l’Univers s’équilibrent en permanence.


Cela dit, une des représentations les plus connues de ce signe et contresigne « avant la lettre » est celle de l’Ecole d’Athènes, sur laquelle je m’appesantirai davantage.



Raphaël a peint vers 1508 une suite de fresques pour décorer les appartements du pape Jules II au Vatican et appelés depuis « chambres de Raphaël ». La première, lachambre de la Signature, présente deux allégories qui se font face. L’une d’elle s’intitule l’Ecole d’Athènes et représente les grands esprits de l’Antiquité en train de discuter. Raphaël y glorifie la philosophie, la science, la poésie, les mathématiques, la rhétorique, au travers d’une myriade de personnages qui n’eurent jamais, de leur vivant, l’occasion de se rencontrer.



Si on examine la composition du tableau, on distingue un triangle isocèle disposant trois groupes de personnes. Au centre, deux hommes semblent s’affronter. Le plus âgé porte une barbe blanche et une cape rouge. Il s’agit de Platon qui désigne le ciel de son index droit et porte contre lui un exemplaire du Timée, somme de connaissances astronomiques, physiques, psychologiques et médicales à partir desquelles il tente de donner une explication vraisemblable à la formation de l’Univers. L’autre, plus jeune, brun, est vêtu de bleu. C’est Aristote portant contre lui un volume de l’Ethique, ouvrage qui affirme la juste mesure entre les extrêmes.



Deux génies (de l’Humanité ?) s’affrontent au centre d’une architecture géométrique qui symbolise à elle seule l’Univers. Ce temple est occupé par des groupes d’apprentis ou de maîtres, par des générations de penseurs qui écoutent, qui interviennent, qui prennent parti. Tout gravite autour d’eux, c’est-à-dire autour de leurs savoirs, qui constituent une partie de la connaissance humaine. L’un, en désignant la terre, figure le matérialisme de la pensée humaine : l’alpha vêtu de bleu, personnifiant l’eau symbole de la vie qui surgit et qui fuit. L’autre, en montrant le ciel, représente la spiritualité intrinsèque des hommes : l’oméga vêtu de rouge pour signifier le feu, symbole d’élévation et de renaissance.


Aristote désigne d’une main ferme la terre pavée d’un dallage rectiligne sur lequel se détache d’un fond clair une série de carrés bruns obtenus par l’équerre. Platon désigne une voûte en plein cintre issue du compas. Ciel et Terre semblent être au centre des débats et ces deux hommes deviennent les images vivantes de ces outils de base.



Ainsi, l’Ecole d’Athènes illustre-t-elle les dualités de la vie au cours de laquelle s’opposent et s’épousent le pourquoi et le comment, l’être et l’avoir, le feu et l’eau, le matériel et le spirituel.


Mais après Platon et Aristote, revenons à l’exécution du signe et du contresigne au 18eme degré.



L’échange des signes, que l’on peut observer à la reprise et à la suspension des travaux, s’effectue à un autre moment de la tenue, pendant la cérémonie de la Cène, non plus seulement à l’instigation du TSA , entre lui et chacun des initiés, mais également entre les participants.


Nous connaissons l’importance prise par les agapes dans le monde maçonnique. Mais au 18eme degré, la cérémonie de la Cène fait partie intégrante de la tenue – ou du moins des tenues « festives ». C’est dire son aspect « incontournable » à ce degré.



Le banquet est un acte communautaire par excellence. Il est le signe de la source de l’unité. Il signifie l’union fraternelle des participants qui se nourrissent de la même substance et la partagent équitablement. Il opère cette unité au moyen de l’action elle-même (réunion et partage) et au moyen de l’absorption d’une substance identique qui, intériorisée, transfigurera chacun des participants et en fera l’incarnation de la substance – en l’occurrence le pain et le vin (ou la brioche et le porto !) en vertu du principe que nous devenons ce que nous mangeons. Chargée de valeur symbolique, la même nourriture absorbée en commun efface les différences et crée un homme nouveau, le même homme reproduit en chacun des participants – en l’occurrence le Chevalier Rose +.



Dans la pratique, les Chevaliers entourent la table dressée au centre du Temple, sur laquelle est disposée tout ce qui est nécessaire à la cérémonie. Ils portent chacun (du moins en théorie) une grande baguette de roseau, enrubannée de rouge ; notons que cet instrument, comme toutes les verticales, unit le haut et le bas. Tous entourent la table portant la Lumière éternelle et de laquelle s’élève (toujours en théorie) l’encens. La table n’est donc pas un banal support, mais un véritable autel reliant ciel et terre. Le pain et le vin circulent entre les Chevaliers, chacun mangeant et buvant à tour de rôle. Des injonctions accompagnent cette transmission :


« Prenez et mangez et donnez à manger à celui qui a faim. Prenez et buvez et donnez à celui qui a soif ». Notons également que le TSA, à cette occasion, pourrait être considéré comme un échanson et non plus seulement comme un gouverneur (option généralement écartée). Quoi qu’il en soit, au moment de cet échange, les deux Chevaliers concernés exécutent le signe et le contresigne.



Cette cérémonie de la Cène, au cours de laquelle les membres du Chapitre partagent le pain et le vin, nous ramène à Jésus, et plus particulièrement à la soirée du Jeudi saint précédant Pâques où, au cours de la cena, il fit de même avec ses disciples. Pour autant, il convient de remarquer que la Cène des Chevaliers Rose + intervient au moment où la Lumière est revenue dans tout son éclat (certains diraient au moment où Jésus est ressuscité) et où l’initié est sorti de la nuit obscure. Nous pouvons en conclure que cette union du matériel et du spirituel, que symbolisent le signe et le contresigne, ne peut être appréhendée que par un participant « éclairé ».



Nous pouvons remarquer aussi que la Cène, telle qu’elle est pratiquée au 18eme degré, ressemble curieusement aux agapes rituelles orphiques. Les fidèles d’Orphée avaient repris en compte les pratiques dyonisiaques, mais en avaient exclu la viande. Ils étaient végétariens et s’offraient un gâteau de blé et du vin en regardant alternativement le ciel et la terre. D’où l’interrogation de Daniel Béresniak : est-ce là l’origine du signe et du contresigne ?



Le Chevalier Rose+ partage donc le pain et le vin, nourriture charnelle et spirituelle avec celui qui est demandeur (celui qui a faim et a soif) et qui est qualifié pour l’être ; et il l’est, puisque, de par son travail, il n’est plus dans la nuit obscure. Ayant retrouvé le mot, il est le pèlerin missionné (avec son bâton) pour transmettre la nourriture. Néanmoins, nous dit le même Béresniak, il ne doit pas prêcher dans la rue et disséminer la nourriture à tous les vents. Il doit observer les hommes et reconnaître ceux qui sont prêts à la recevoir. A ceux qui ne demandent pas la Parole, incarnée dans la nourriture, à ceux qui n’en éprouvent pas le besoin, la leur procurer malgré tout serait préjudiciable.


La cérémonie de la Cène illustre aussi la mission du Chevalier Rose+ dans la cité. Celui-ci dispose d’une nourriture attendue par certains et pas par d’autres. Il lui appartient de signaler (le signe) qu’il dispose de la nourriture et de la partager avec les hommes prêts à la recevoir (le contresigne).



En conclusion,le signe et le contresigne contiennent l’enseignement du grade. Les Chevaliers Rose+ ont appris à reconnaître et à ne plus séparer ce qui est en haut de ce qui est en bas. Ils doivent réunir ce qui est épars, nourrir symboliquement leur prochain et restituer l’Amour dans tous ses droits et sur tous les plans. Si nous méprisons le plan dit « inférieur », nous détériorons du même coup les plans les plus élevés, nous dit Daniel Béresniak. Ce double signe, « signe-geste », est donc un signe de reconnaissance, un signe de transmission et d’Amour, symbole de la progression des Chevaliers Rose+ sur la voie initiatique.



J’ai dit, TSA.



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