L’exil : s’effacer pour rebâtir
Non communiqué
A L G D G A D L U
Au Nom et sous la Juridiction du Suprême Conseil pour la
France
des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du
33ème et dernier degré du REAA
ORDO AB CHAO
DEUS MEUMQUE JUS
Le thème du travail que vous m’avez confié se situe explicitement dans le cadre symbolique des degrés dits « de l’exil » fondés sur la construction du second temple, que sont les 15ème et 16ème. Avant de vous faire part de mes réflexions sur ce sujet, je pense qu’il n’est sans doute pas inutile de rappeler le contexte de ces degrés dans le déroulement de la démarche qui amène le GEVS au degré de Chevalier Rose-Croix, et dont les légendes sont tirées, de manière très libre, des Livres d’Esdras et de Néhémie.
Les versions d’origine du rituel du 14ème nous rappellent que Salomon, une fois le Temple terminé, reçut les plus vertueux des Chevaliers de Royale Arche et les investit du degré de Perfection. Dès lors, seuls les Grands Elus, Parfaits et Sublimes Maçons pouvaient être admis sous la Voûte Sacrée pour venir y contempler les mystères du Nom ineffable.
Malheureusement sur la fin de sa vie Salomon devint sourd à la voix de l’Eternel et sacrifia aux idoles. Ces crimes « déchirèrent le cœur des Grands Elus, Parfaits et Sublimes Maçons, qui pourtant persévérèrent à guider leurs enfants sur les sentiers de la Vertu selon les règles qui leur avaient été transmises dans la sainte et respectable union qui perdurait entre eux ».
Devant ces crimes, l’Eternel inspira à Nabuchodonosor, roi de Babylone, d’assiéger Jérusalem et de la détruire ainsi que le Temple. Les Colonnes d’Airain, et tous les trésors de la Maison du Roi, de ses palais et de ses Princes, furent emportés comme butin. Le pays de Juda fut saccagé. Le Temple de Dieu désolé. La Voûte Sacrée n’ayant pas, grâce au sacrifice de Galaad, été découverte les Grands Elus, Parfaits et Sublimes Maçons, décidèrent d’effacer le Nom Sacré et de l’enfouir dans un puits de 27 pieds. Ils se retirent alors (s’effacèrent ?) ayant décidé de ne confier le Nom Ineffable qu’à leur mémoire, et de ne le transmettre à la postérité que par la tradition. De là est venu l’usage de l’épeler. Ils conservèrent dans leur cœur le précieux trésor, le préservant ainsi de la corruption générale. Ils quittèrent alors Jérusalem et le royaume de Juda et se dispersèrent parmi les nations pour leur « enseigner la vérité et l’Art Royal », tandis que les Israelites étaient déportés en exil à Babylone.
Au delà des raccourcis audacieux de cette légende du grade, il apparait qu’après avoir ainsi voyagé par toute la Terre pour « « faire connaître la vérité et enseigner la morale pure de la Franc-maçonnerie », et poursuivi leur voyage vers l’Occident pour retourner contempler les ruines du Temple détruit, les GEVS finirent par retourner à Babylone au « rythme lent de leurs chameaux » pour partager ainsi le sort de leurs frères plongés dans la douleur et l’amertume de l’exil.
C’est alors que Cyrus, pour accomplir la parole de Yahvé annoncée par Jérémie, décida de libérer le peuple juif et de leur permettre de retourner à Jérusalem. Zorobabel, leur prince, obtint de Cyrus la permission de rebâtir le Temple. Le voyage de retour fut marqué par des difficultés et un combat avec les Samaritains qui tentèrent de leur barrer le passage sur l’Euphrate. La victoire permit aux juifs de le franchir, ce qui justifie la présence d’un pont sur les décors du degré et la devise « L D P Liberté de passer » du 15ème degré. Les maçons travaillèrent alors à reconstruire le temple et les murs de la ville de Jérusalem, mais comme ils étaient entourés d’ennemis, ils le firent en tenant l’épée d’une main et la truelle de l’autre.
Cette caractéristique a donné lieu de nommer ce degré « Chevalier d’Orient et de l’Epée », affirmant ainsi son aptitude de bâtisseur et son art de concilier les oppositions nécessaires et fécondes, et l’épée de l’autre main. Le Chevalier d’Orient et de l’Epée est voué « à la construction puis à la garde du sanctuaire ».
A ce stade de mon travail, je souhaite dans un premier temps vous faire part des réflexions que m’inspire la notion d’exil, avant de revenir sur sa signification dans le contexte de la progression du rite.
Que représente l’exil ?
Être exilé, c’est être ex-quelqu’un, venu de quelque part à la suite d’une violence, qu’elle soit physique, légale ou morale. C’est être sorti de son « île » pour devenir un « il » quelconque, jamais plus soi-même, c’est-à-dire plus jamais un être accordé à une terre.
L’arrachement fait l’exilé. L’exilé sera désormais un ex-ceci, un ex-cela. Qu’il le veuille ou non, l’exilé affiche son origine, c’est-à-dire une façon d’être ici et ailleurs. En d’autres termes, l’exilé est toujours d’origine, condamné à être d’origine. Ainsi, l’exilé est la preuve vivante que le monde va mal, qu’il est injuste. Il nous fait lire l’état du monde tel qu’il est. C’est-à-dire la condition même de l’homme. L’exilé est un homme sans parole, seul, mal aimé, enfermé sous des tonnes de préjugés. Il rappelle à l’autochtone que l’exil menace son propre confort. Mais aussi qu’on peut être un exilé de l’intérieur par rapport à une norme, un consensus, une opinion commune, l’idéologie dominante, l’ethnie dominatrice. Le chômeur, le handicapé physique ou mental, l’opprimé, l’opposant politique sont autant d’exilés.
Psychologiquement, le « sentiment d’être exilé » est important. Il s’associe à l’échec qui est une sorte de petite mort quotidienne obérant le vécu. Il est souvent ressenti au cours des « crises de transition » qui jalonnent la vie humaine. L’être humain se ressent alors comme frappé d’exclusion ou de rejet.
Malgré cela l’exil est souvent vécu comme une période fondamentale de la vie d’un homme. L’artiste en exil est généralement profondément marqué par l’expérience au point qu’elle peut être une source d’inspiration à l’origine de son chef-d’œuvre.
Par ailleurs être exilé, n’est pas un état, c’est un acte qui ne finit qu’avec la fin de l’exil. L’exilé est toujours en situation de suspens entre deux mondes : le monde qui a été et le monde qui est en train de devenir, et qu’il lui faut construire (ou reconstruire). En fait, l’exilé cherche en permanence à recoller les morceaux de sa mémoire pour en faire (ou refaire) un avenir. Comme l’a dit Maarek Halter : « l’esclavage crée le désir de libération ; l’exil, lui, fait naitre le rêve de la délivrance ».
Ainsi, il apparait que l’exil n’est pas spatial, mais existentiel, que ce n’est pas la fin de l’Histoire, mais le commencement de l’Attente. Or l’attente n’est pas la passivité, et l’exil finit toujours par s’achever – mais seulement parce que l’Espérance, qui vacille parfois, ne disparaît jamais, ce que nous Chevaliers Rose-Croix savons bien.
L’exil peut alors être une chance pour pousser l’exilé au dépassement de lui-même en donnant du sens à sa propre humanité. La confrontation qu’il va connaître avec d’autres cultures, d’autres personnes va créer des passerelles, des expériences de « métissage », qui sont des épreuves de vie et qui vont lui permettre d’acquérir les savoirs indispensables à son retour à un monde qui ne sera jamais plus tout à fait le même.
L’exil est donc pour l’exilé une occasion de progresser en passant un pacte avec un environnement étranger qu’il va devoir accepter avant de pouvoir retourner à un monde qui ne sera plus jamais celui qu’il avait quitté. La fin de l’exil ne marche pas le retour à une situation initiale, mais marque l’accession à une dimension nouvelle d’un univers que la démarche de l’exil a rendu différent et qu’il lui faut se ré-approprier et re-batîr.
La conscience de cet état de fait ouvre alors la voie du choix libre et assumé de l’exil comme démarche de progression. Le voyage physique ou spirituel de l’exilé devient alors le moyen de quitter le cadre étroit d’un monde connu et rassurant, d’aller au delà (trans-gradere) pour au terme d’une rupture violente revenir à la fin de l’exil changer ce monde et l’enrichir en lui conférant une nouvelle identité et une nouvelle maturité.
Le contexte dans la progression du rite.
Historiquement les degrés de l’Exil du Rite Écossais Ancien et Accepté, c’est-à-dire le Chevalier d’Orient ou de l’Épée et le Prince de Jérusalem, furent conçus pour jouer un rôle directeur dans les Ateliers pratiquant l’Ancienne Maîtrise. Le Chevalier d’Orient, apparu peu avant 1748, et mentionnées dans les « Constitutions et Règlements de l’Ordre des Grands Ecossais » du 2 avril 1748 fut très largement diffusé et nous disposons de nombreux manuscrits permettant de suivre son évolution. Au contraire, le Prince de Jérusalem, qui date des années 1760 et qui est, en quelque sorte, le « second point » du Chevalier d’Orient, fut surtout pratiqué dans la mouvance de Saint-Jean de Jérusalem de Paris. Lorsque le Rite Écossais Ancien et Accepté succéda au Rite de Perfection, ces deux degrés cessèrent rapidement d’être réellement pratiqués et ne furent plus que communiqués à l’occasion de l’initiation au 18ème degré.
Pour s’intéresser plus particulièrement au Chevalier d’Orient et de l’Epée, ce degré se situe à un moment charnière du parcours du Maître Maçon qui gravit l’échelle de la perfection de Maître Secret jusqu’au Chapitre. Comme je l’ai rappelé précédemment, ce degré se situe à un moment où l’exil choisi (et j’insiste sur ce fait) par les GEVS se termine et que ceux-ci rejoignent leurs frères pour aider à la tâche noble et glorieuse de reconstruire la cité et la Maison du Seigneur, sans attendre salaire ou récompense.
Mais comme toujours dans la démarche du REAA, cette progression n’est pas simple, et le Chevalier d’Orient et de l’Epée est confronté à la nécessité de dépasser ses limites en allant parfois jusqu’à transgresser la règle établie, de lutter pour s’affranchir de toute forme d’esclavage qui entrave la liberté et de tout système tyrannique d’oppression tout en poursuivant sa vocation de constructeur. Ces deux aspects sont particulièrement marqués à ce degré où le Chevalier est décrit tenant la truelle d’une main, affirmant ainsi son aptitude de bâtisseur et son art de concilier les oppositions nécessaires et fécondes, et l’épée de l’autre main. Cette représentation allégorique veut donner une représentation forte de la volonté de construire, tout en demeurant vigilant sur la défensive pour sauvegarder la réalisation en cours.
Dans ce déroulement continu des grades le Maçon revêt ainsi plusieurs habits, d’abord celui de tailleur de pierre qui a l’ambition de participer à la construction d’un temple, puis celui d’architecte concepteur de son œuvre avant de revêtir l’armure et le charisme d’un chevalier et d’un noble, puisqu’il est appelé aussi Prince (Zorobabel), tout en étant également pasteur et pèlerin. Le Maçon sort de l’état d’artisan pour devenir Chevalier et aussi Prince, passant ainsi de la truelle à l’épée. Il synthétise en lui toutes les principales castes artisanales, guerrières et sacerdotales. C’est bien au 15ème que s’opère ce passage du temple matériel au temple spirituel et que la réalisation individuelle intérieure s’intègre au plan universel, passage doublement symbolisé par le pont figurant sur les décors du degré et la devise « LDP Liberté de passer ». Mais le chevalier doit se préparer à toute forme de sacrifice. La voie est aride et la liberté de passer se conquiert par des luttes sanglantes. Il s’agit de s’affranchir de tous les jougs de l’esclavage. Les applications de cette libération s’appuient sur des références contemporaines qui hélas abondent. Les combats que nous avons chacun à mener dans notre sphère spécifique contre la « tyrannie, la superstition et les privilèges » aujourd’hui sont nombreux.
C’est au grade de Chevalier d’Orient et d’Occident (synthèse des deux mondes en opposition et de toute forme de dualité illustrée par le fait qu’à ce degré le Temple est divisé en 2 appartements, l’un représentant Babylone, l’autre Jérusalem) que s’opère le passage de la tradition judaïque développée par l’Ancien Testament à la tradition chrétienne néo-testamentaire qui se poursuivra jusqu’au Chapitre.
A la construction du Temple physique va ainsi se substituer celle du Temple intérieur, ce Temple que le Christ affirmait capable de « rebâtir en trois jours ».
L’exil choisi du GEVS va ainsi le préparer à cette nouvelle mission, en le confortant dans son rôle de pasteur et pèlerin. Pasteur des plus jeunes maîtres maçons par l’exemplarité et la transmission, dans la mission que rappelle le rituel de « l’entraîneur d’hommes qui redonne du courage aux défaillants, stimule les paresseux, persuade les indifférents, anime les timides et les méfiants avec sa volonté et son intelligence », et qui de même peut être considéré comme un perpétuel pèlerin, voyageur infatigable en quête d’une vérité qui nous dépasse.
L’exil devient alors outil de libération, moyen de transcender l’homme en le chargeant de poursuivre l’œuvre de création et de transformation de la nature. Il n’est plus subit par l’homme mais fait intrinsèquement partie de sa proche démarche de « passage des ténèbres de l’erreur aux lumières de la Vérité, du stérile champ de l’ignorance au vertes collines du savoir ».
L’exil corresponds alors à une « épreuve qualifiante » proposée par Dieu. Cette épreuve doit permettre de juger de l’aptitude du Chevalier à remplir sa tâche ; s’ils en sont capables ils pourront être enfin considérés comme adultes. Cette épreuve les initie en les orientant vers le chemin du développement.
A noter que ce schéma d’exil = épreuve qualifiante est d’ailleurs présent dans de nombreux autres textes bibliques, comme en témoigne notamment le récit de la sortie de l’Eden. Adam et Eve sortent victorieux de l’épreuve, victorieux mais changés, initiés à la vie adulte et à la mort.
Ne retrouve-t-on pas là la parfaite illustration de ce que Jean-Luc Fauque affirme en définissant le rituel comme la mise en scène d’une transgression, au cours duquel la mort de l’homme ancien, (et comme le dit Publius Syrus l’exilé est un mort sans tombeau) permet la reconstruction d’un ordre nouveau afin d’aller plus loin et d’approcher plus près une Vérité qui nous dépasse.
L’exil n’a ainsi pour objet que d’amener le Maître Maçon à remettre en cause son identité propre, puis à résoudre cette crise en se re-construisant pour reconstituer l’unité détruite et le libérer en lui conférant une nouvelle identité et une nouvelle maturité.
Conclusion
Le Maître Maçon Chevalier d’Orient et de l’Epée sait donc que pour retrouver sa vrai réalité, pour respecter son vœu de reconstruire le Temple, il lui faudra passer du « dire » au « faire » en traversant un pont qui permet le passage de Babylone à Jérusalem. Et en cela il sera aidé par la pratique de la Vertu, cette Vertu qu’Alain définit comme « la puissance de vouloir et d’agir contre ce qui plaît ou déplaît, puissance acquise contre tous les genres de convulsion, d’emportement, d’ivresse et d’horreur. La vertu n’est qu’efficacité ; l’intention n’y est rien ».
Seule la conjonction de l’idée et de l’acte « je veux et je construit » permet d’œuvrer en se mettant à l’écoute de la volonté du G A D L U.
Mais cette contradiction apparente entre l’impérieuse nécessité de l’exil vécu comme une épreuve et la conviction qu’au delà de celle-ci le secours existe si nous sommes capable « de nager contre le courant » guidés par l’Espérance n’est-elle pas une nouvelle fois la preuve de la richesse de notre démarche maçonnique ? Dans notre quête de la Sagesse, quête que nous symbolisons par le biais de la recherche de la parole Perdue, ne soulignons nous pas que l’important, c’est justement la quête et la quête partagée à travers des épreuves surmontées en commun ?
Le malentendu, la séparation constitue la nature humaine. La volonté universelle de tout comprendre qui la caractérise représente d’emblée une transgression des règles opposant ordinairement les religions à l’humaine volonté de savoir : l’ambition de pénétrer les arcanes du monde signifie que l’homme, sortant des limites sacrées qui lui sont imposées, désire égaler les dieux ; ce que les Grecs appelaient le péché d’hybris (la « démesure »).
Par la confrontation brutale au monde extérieur, il faudra que je fasse le jour de ce qui m’entoure et qu’au travers de la combinaison d’une vérité de raisonnement et d’une vérité intuitive révélée je me reconstruise une re-présentation personnelle de la Vérité et que je la partage. Par nature cette recherche est inépuisable et réside moins dans une possession que dans le mouvement qui va vers elle :
« La
pure vérité nous est inaccessible !
L’esprit humain tend vers elle
éternellement mais ne l’atteindra jamais ! »
La parole retrouvée ne sera jamais la parole initiale, c’en est toujours une autre, inspirée du sens de la première, marquée par l’orientation nécessairement narcissique du mécanisme de construction du moi sur tout sujet, mais qui en a la même valeur et la même portée. Cette recherche ne sera pas facile, mais nous serons guidés par l’Espérance, animé par la Foi et la Charité en union avec nos frères.
Une spiritualité authentique mène toujours au risque de se perdre. De là les chutes de tension, les moments de doute et d’égarement. Chacun passe par le « sentiment de l’Exil ». C’est à ce moment là que la fraternité apporte son assistance afin de permettre de surmonter l’épreuve en osant aller plus loin.
Tristan Bernard, lorsqu’il fut arrêté par les nazis, eut ce mot sublime :
« Maintenant commence le temps de l’espérance ! »
Il faut, malgré tout ce qui peut arriver de terrible, être capable d’espérance, tel est l’enseignement initiatique des « degrés de l’Exil » et cet enseignement prépare l’adepte à recevoir et à comprendre, le XVIIIème degré.
J’ai dit, T S A
R de C