18° #415012

Nerval et l’ésotérisme

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EL DESDICHADO (réciter)

On ne peut s’intéresser à Nerval que pénétré par ses vers énigmatiques et la profonde poésie qui en résulte. C’est ce caractère profond qui me l’a fait aimer dès ma prime jeunesse, persuadé qu’il se disait là quelque chose d’antérieur, quelque chose d’intérieur et de sacré qui correspondait à une réalité qui évoquée ou plutôt invoquée transparaissait par bribes. Ainsi, j’ai alors été pénétré par l’évidence de la poésie. Comme s’il se disait là immédiatement, sans médiation quelque chose d’éminemment évident et qui ne supportait pas d’altération. J’étais pris par la profonde polysémie,par les strates innombrables des sens superposés de la poésie de Gérard. C’est ce dévoilement, reflet de la Connaissance ésotérique que nous tâcherons d’effectuer ici, sachant que la Connaissance elle-même se donne dans ses œuvres au travers de références nombreuses aux savoirs anciens et pourtant se livre dans sa plus parfaite virginité et immédiatement. Il veut dire plus et la poésie nous dit cet autre monde dans lequel il a vécu.

Pour nous Maçons de rite égyptien, il se dit aussi quelque chose d’oriental, de cet Orient que les romantiques aimaient à fréquenter, pénétrés qu’ils étaient que le voyage était un moment de bain dans les eaux maternelles de ce lointain mystérieux et par là originel. La beauté revêt souvent à cette époque les traits d’une belle odalisque, lascive et empreinte d’un hiératisme songeur. Mais Gérard ira plus loin et nous livrera des énigmes faisant appel à des connaissances ésotériques orientales, comme la religion des Druses et des Maronites dans les carnets de Voyage en Orient.Il fallait faire siennes les rêveries de l’abbé Terrasson sur les épreuves initiatiques des anciens Egyptiens. Il fallait fuir ces froides contrées européennes et investiguer les mystères de cet Orient ineffable qu’il décrira à merveille avec des manières de savant qui s’ignore. Il abordera la multitude des traditions avec un désir centripète d’introspection, se cantonnant parfois à un syncrétisme superficiel, oubliant dans sa folie qu’il n’y avait pas que lui et que ces chemins menaient aussi au Tout Autre.

L’écriture de Nerval baigne dans l’ésotérisme. On pourrait même dire que l’origine de ses motivations est d’ordre ésotérique. Comme nous le verrons il puise à de très nombreuses sources pour modeler un style qui fasse la part belle aux sens cachés, aux allégories savantes des mystères qu’il concevait. Il faut se pénétrer d’un fait : Nerval avait une culture immense de la mythologie, de l’astrologie, de l’alchimie et en avait fait un syncrétisme sous les augures duquel il vivait et interprétait les événements. Il écrivait en faisant référence à des correspondances qui appartenaient à ce monde.

On sait et ce n’est pas le moindre de ses écrits qu’il a rédigé « l’histoire de la reine du matin et de Soliman, prince des génies » tiré du mythe d’Hiram et agrémenté d’éléments puisés de légendes arabes et sortis de son imagination. Son père nommé médecin-adjoint de l’armée était Franc Maçon.

Pour ce qui est de ce sonnet tiré des Chimères, elles-mêmes partie prenante des Filles du Feu , je me référerai à l’excellent livre de Jean Richer « Gérard de Nerval, Expérience vécue et création ésotérique » où dès la page 203, il est fait état de l’intérêt de Gérard pour l’astrologie et son thème de naissance en particulier. Ainsi dans Aurélia, il dit : « L’heure de notre naissance, le point où nous paraissons, le premier geste, le nom, la chambre, et toutes ces consécrations, et tous ces rites qu’on nous impose, tout cela établit une série heureuse ou fatale d’où l’avenir dépend tout entier. »On pense que c’est Henri Delaage, son collaborateur pour l’Almanach cabalistique qui aurait dressé son thème de naissance ; Et son imagination a commencé à le vivre, à l’interroger. Trois points de vue astrologiques différents de ce thème construisent le sonnet. Mais les références à l’alchimie et au Tarot n’en sont pas absentes non plus.

Je suis le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé

Ce premier vers peut faire allusion en ce qui concerne le Ténébreux à la position de Jupiter en fond du ciel. En ce qui concerne le Veuf il faut y voir l’allusion directe à la perte sentimentale de Jenny Colon cette actrice dont Gérard a été éperdument amoureux. Il faut y voir aussi plus sûrement l’opposition du Soleil avec son Ascendant en Sagittaire, le Soleil noir qui est un aspect particulièrement néfaste et qui sera l’objet de très nombreuses allusions dans son œuvre (on se rappelle : Quiconque a regardé le soleil fixement/ Croit voir devant ses yeux voler obscurément / Une tache livide./ Ainsi tout jeune encore et plus audacieux / Sur le soleil un temps, j’osai fixer les yeux./ Un point noir est resté dans mon regard avide).

Le Prince d’Aquitaine à la tour abolie

Ce deuxième vers est caractéristique d’une autre obsession de Gérard (né Labrunie, Nerval n’est qu’un pseudonyme) de se rechercher une généalogie prestigieuse. Labrunie signifiant « corset de guerrier en cuir », il rapprochait ses origines de celles d’une famille Labrunie ayant eu un château en Dordogne d’où les tours, et il s’attribue un blason – on connaît l’ésotérisme de l’héraldique- dont les meubles seraient des étoiles et des croissants. Il a même signé des lettres Gérard Phoebus d’Aquitaine…autre lettre à Jean Cavé aussi qu’il signera G. Nap. della Torre Bunya e Pallenza. Le nom de Nerval a été pris par lui car son grand-père maternel Laurent cultivait un champ où avait campé le dixième des Césars : Nerva. En fait Gérard fera des voyages très nombreux en France et par tout le monde en quête de sa généalogie, et comme il n’était en fait d’aucun pays, il choisira ses origines au gré de son imagination. En outre, il est des coïncidences qui n’en sont pas, « le bois de Nerval » sur le cadastre jouxte « le bois de Saint Laurent ». On trouvera sans cesse dans sa recherche perpétuelle d’origines grandioses qui perceront dans sa folie, un permanent rapprochement des patronymes de ses père et mère.

Ma seule étoile est morte,

Il se réfère encore à la mort de Jenny Colon qui était comédienne et dont il avait fait une « étoile ». Sur le manuscrit original, Gérard a placé le signe de la Terre au-dessus de l’étoile c’est-à-dire le symbole de Vénus inversé. On sait que dans son thème Vénus est bien aspecté en domicile dans le signe du Taureau mais en opposition à Saturne le grand maléfacteur et exterminateur (on se rappelle qu’il émasculera son père), d’où « l’étoile(féminin) est morte(saturnien) ».

et mon luth constellé

Parmi les nombreux œuvres que Nerval connaissait par cœur il y a celles de Marsile Ficin, ésotériste de la Renaissance qui dans les Trois livres de Vie ou celles de Guy Lefèvre de la Boderie font correspondre au luth, le microcosme humain signé par les planètes. Ce qui explique qu’il soit « constellé », terme d’astrologie qui peut se rapporter aux éventuelles origines germaniques que Gérard se reconnaît et à la dénomination de « Frères constellés » donnée aux chevaliers teutoniques ou encore aux armes qu’il s’attribuait flanquées d’étoiles comme on l’a vu.

Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Il faut là encore se reporter à Marsile Ficin et au caractère saturnien qu’il attribuait aux poètes et à la nécessaire mélancolie qui en résultait. Mais là Soleil noir et Mélancolie sont avec des majuscules. Il est fait état à ce qu’on appelle le Soleil noir en astrologie, point opposé au soleil natal d’un thème qui chez Nerval est très exactement son ascendant, représentant l’être même. Pour Mélancolie, il est fait référence à la gravure de Dürer, sommet d’ésotérisme qui nécessiterait une planche entière d’explications et d’analyse. De plus, le signe du scorpion est relatif à cet état de Mélancolie où Saturne réside en Maison XII, celle des empêchements et des obstacles. Mais dans l’œuvre de Marsile Ficin toujours on trouve aussi toute l’importance dévolue au génie saturnien des poètes et le thème natal de Gérard y correspond parfaitement – Saturne en scorpion en opposition à Mars.

Le premier quatrain est un résumé de tous les éléments affligeants dont Nerval peut s’affubler le second est un résumé au contraire de tous les éléments agréables qu’il énumère.

Dans la nuit du tombeau,

Une annotation sur le manuscrit fait référence à Mausole, roi qui épousa sa sœur Artémise qui à sa mort but ses cendres et lui fit ériger un tombeau magnifique. La Reine s’est incorporé le Roi, après lui avoir fait subir un traitement par le feu, allégorie alchimique qui permet d’arriver au Rébis, ou pierre philosophale. Elle réalise le jeu de mots pythagoricien soma-sema (corps-tombeau). Nerval s’identifie à Mausole qui est proche de la Mort donc de Saturne en Maison XII celle des empêchements, des souffrances. Le cadavre et le sépulcre ne font qu’un, Gérard est enfermé dans son corps.

Toi qui m’as consolé

Souvenir de l’époque de la Bohème galante, du premier voyage en Italie, entre 1834 et 1838 où amoureux de Jenny Colon, Gérard la poursuivait de théâtre en représentation. Et aussi allusion à la Lune – Artémis – et Vénus en opposition à Saturne et atténuant son aspect maléfique, fraîcheur de l’élément féminin consolateur surtout que Vénus est en domicile dans le signe du Taureau.

Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie

Le Pausilippe est le nom du cap de la baie de Naples, c’est encore un rappel de cette époque heureuse et du voyage en Italie comme il le dit lui-même. On le voit s’arrimer à un moment doux dans sa mémoire.

La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,

Gérard explique la fleur sur son manuscrit par ancolie qui rime avec Mélancolie, et qui signifie folie dans le langage des fleurs, qui a aussi un rapport avec l’eau par son nom savant Aquilegus « qui recueille l’eau », allusion sans doute au signe du Scorpion où Saturne règne en despote.

Et la treille où le pampre à la rose s’allie

Allusion aux jardins visités en Italie en 1834 sans doute là. Mais aussi et surtout allusion aux initiations antiques et celles de Bacchus. Gérard avait lu « les Religions de l’Antiquité » de Creuzer et le chapitre sur les Mystères de Bacchus qui célébrait la vigne. La rose et le pampre symbolisent sans doute le mariage mystique de Bacchus et d’Ariane.

On voit que ce second quatrain est autobiographique et symbolique alors que les tercets qui vont suivre font référence à l’expérience intérieure de Nerval. Cette fois-ci le thème natal va être confronté à sa vie psychique.

Suis-je Amour ou Phébus ?…Lusignan ou Biron ?

Nerval est natif des Gémeaux son Ascendant est en Sagittaire. Dans ce vers il sera question de deux oppositions, celle de l’Ascendant au Soleil et celle Saturne à Mars. L’Ascendant représente l’être profond du natif, comme Nerval s’est souvent identifié au Roi de Rome ou Roma, anagramme d’Amor, et comme tel il s’identifie à Amour, en tant qu’Ascendant. De plus, il a hésité sur l’orthographe de Phébus ou Phoebus. Il pense à Gaston de Foix qui se confond avec le héros solaire du fait de sa chevelure, ou le Soleil en opposition à l’Ascendant. C’est la première opposition.

Le nom de Lusignan dont la dynastie remonte à Mélusine représentée sur leur blason par une sirène (que nous rencontrerons plus loin dans le poème) représente Nerval en proie à l’archétype féminin occulte tel Lilith ou toutes les créatures démoniaques qui le hantèrent, les femmes-serpents. C’est Saturne en Maison XII dans le Scorpion à nouveau, le grand maléfacteur. Mars est symbolisé par le guerrier Biron, décapité que Gérard confondait avec Montmorency. Mars en Taureau maléficie la gorge – Nerval mourra pendu – Il est Lusignan et Biron.

Autre correspondance Vénus en Taureau en domicile est nommée Amor. Sur les jeux de mots concernant Labrunie, Biron représente la Broigne, ce justaucorps de cuir, il est Mars du natif des Gémeaux, Nerval lui-même en guerrier.

Il a nommé les personnages de son drame intérieur. On peut voir aussi des allusions à quatre couples mythiques damnés :

AMOUR ET PSYCHEE – PHEBUS ET DAPHNE – LUSIGNAN ET MELUSINE – BIRON ET SYLVIE couples maléficiés qui ne peuvent se rencontrer, que le caractère masculindoive passer de l’autre côté du miroir ou que le caractère féminin soit inatteignable. Nerval semble se poser la question est-ce moi qui me suis éloigné de l’Aimée ou elle qui m’a quitté ? Où est le réel ? Qui est immortel ? Maintenant porté au pinacle son amour suivra le sort des amours des dieux et des pures idées platoniques d’un côté érotiques de l’autre.

Mon front est rouge encore du baiser de la reine

Vénus et la Lune sont les représentantes de la reine qu’il annote lui-même de Reine Candace ce qui renvoie à la reine de Saba image de la Mère-épouse sacrée. Avec la reine se poursuit la méditation sur les amours précitées. Ces amours, unions mystiques avec un dieu ou une déesse a pour nom le baiser de la mort. Tout cela prouve l’étendue des connaissances de Nerval sur le monde antique. Dans les Illuminés, Pic de la Mirandole décrit ce baiser dont les anciens Pères et le Cantique des Cantiques font état.

J’ai rêvé dans la grotte où nage la syrène

Encore une allusion à Mélusine, la fée des Lusignan et au voyage en Italie où il visita des grottes. Il est aimé d’une fée.

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron

Nerval a vécu deux grandes crises de folie en 1841 et en 1853 où il fut interné à la clinique du Docteur Blanche. Il ne fait pas de doute que le sonnet El Desdichado est postérieur à cette dernière crise et fait référence à ces deux crises. Ces passages de l’Achéron sont deux retours à la santé. Il fait référence là aux vers de l’Enéide où l’on peut lire : « Si tu as un si grand désir, une telle avidité de traverser deux fois les flots Stygiens, de voir deux fois le sombre Tartare, et s’il te plaît d’entreprendre, cette tâche insensée, écoute d’abord ce que tu dois faire. » Il faut entendre dans ces vers qu’il a fait deux fois l’aller et le retour des Enfers.

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Gérard est un savant, il lisait Lucien de Samosate et Apulée. Il connaissait le traité De l’astrologie qui définit la lyre d’Orphée comme étant l’harmonie des planètes dans le zodiaque, symbole cher à Marcile Ficin. Bien d’autres références pourraient être citées chez Héraclite, Platon, Plutarque maiscontentons-nous de celles-là. Mais Nerval, de plus, en descendant aux Enfers recherchait aussi son Eurydice, l’autre moitié de son âme, son double ainsi que la morte image de sa mère disparue et de Jenny Colon.

Les soupirs de la sainte et les cris de la fée

Référons-nous encore au thème de Gérard. Deux grands principes féminins apparaissent dans son œuvre : Vénus opposée à Saturne devient la Fée,rappel de Mélusine des Lusignan ; la Lune ou Hécate, Artémis, dans le Taureau devient la Sainte. Le conflit Aphrodite-Artémis est une composante primordiale de l’œuvre de Gérard. Rappelons-nous Phèdre : Vénus jalouse du culte exclusif qu’Hyppolite porte à Diane suscite une violente passion de la part de Phèdre pour le jeune homme. Gérard avait commenté lors d’une représentation de Phèdre en 1844 : « Cet entretien suprême est plein de charme et de tendresse ».

On voit que El Desdichado est unTombeau alchimique dans une géographie fantastique mêlant l’Italie, les Enfers. Mais l’étude de ce poème ne suffit pas à résumer tous les aspects de l’ésotérisme nervalien que nous allons citer maintenant.

LES DIVERS ASPECTS DE L’ESOTERISME NERVALIEN

Nous avons déjà cité l’intérêt de Nerval pour une généalogie imaginaire fortement étayée de recherches sur le terrain et pourtant totalement dénuée de faits concrets. Nous avons longuement étudié son thème. Il nous faut passer à l’importance de la Nécromancie dans ses sources. A l’appui de ce domaine de prédilection, n’oublions pas que Nerval a été l’un des traducteurs des Faust de Goethe. Il faut y voir aussi dans plusieurs textes qu’il produit au moment de cette traduction son intérêt profond pour l’occultisme, la réincarnation, le monde des fantômes et le personnage d’Hélène.De cette œuvre, Gérard tirera de nombreuses évocations dans nombre de ces romans moins connus. Evocations de Satan, de scènes de magie, de théurgie, de magnétisme, d’alchimie, de succubes. Il écrira un Nicolas Flamel .Il introduira des scènes de nécromancie dans son Théâtre en particulier dans Les Monténégrins, L’Imagier de Harlem ou La Forêt Noire où l’on assiste à des apparitions. Il rapproche Faust du Songe de Polyphile dans un passage du Voyage en Orient, puis de la Flûte Enchantée .Il écrira les Filles du Feu après avoir lu la Fille de l’Enfer. Dans Pandora et Aurélia, les thèmes de la nécromancie sont évoqués. On retrouve aussi dans nombreuses œuvres le thème de la morte amoureuse ou de la morte aimée, fondamental chez Gérard qui ne peut aimer que la Mort ou la Morte ainsi qu’il le dit dans le poème Artémis.

A côté de ces éléments -là, Gérard s’intéresse aux Sociétés secrètes et discrètes, à la Franc-Maçonnerie entre autres dont son père faisait partie. Il écrira L’histoire de la reine du matin et de Soliman, prince des génies ou le mythe d’Hiram et l’initiation de Maître Maçon qui est une histoire romancée empruntée au folklore oriental reprenant le mythe que nous connaissons avec de nombreux apports dont la relation entre Balkis et Hiram ou Adoniram, passion tumultueuse qui le fait trahir Salomon. Histoire romancée qu’il faut avoir lue pour comprendre comment Gérard intégrait aux légendes et aux mythes ses propres obsessions : amour de la Mort, généalogie imaginaire…etc. Dans Léo Buckart, Gérard montre tout son intérêt pour les Sociétés secrètes, toute sa passion pour le mysticisme et les personnages étranges. Dans la préface des Illuminés, il se situe dans le grenier de son oncle où il trouve des documents secrets. Puis il se référera entre autres à Joseph de Maistre pour ses sources mystiques. Mais la mystique nervalienne, est une mystique de la Mère on peut le voir dans Les Filles du feu, dans Isis, dans Aurélia c’est ce qui le fait rester un louveteau qui ne sera jamais Maçon. Il écrira aussi une étude sur Cagliostro dans laquelle il dit : « Bien que l’ancienne déesse des Parisiens, Isis, eût été remplacée par Sainte Geneviève, comme protectrice et patronne, on vit encore au XIème siècle, une image d’Isis, conservée par mégarde sous le porche de Saint-Germain-des-Prés, honorée pieusement par des femmes de mariniers[…] Dans une partie de l’Alsace et de la Franche-Comté, on a conservé un culte pour les Mères, dont des figures en bas-reliefs se trouvent sur plusieurs monuments, et qui ne sont autres que les grandes déesses Cybèle, Cérès et Vesta. ». Il s’inspirera du Séthos de l’Abbé Terrasson pour écrire certains passages du Voyage en Orient, relatant les initiations aux mystères Isiaques. On y retrouve la mention de nombres qui expliqués suivant la gématrie hébraïque donnent MAT TOOT soit MAAT et THOT. On voit tout le goût des mystères et des messages cachés pour Nerval. Il affectionnait particulièrement le dieu THOOT (orthographe nervalienne) comme dieu de la Magie. De même, le Tarot joue un rôle très important dans son imagination, et l’Arcane III, l’Impératrice en tant que Isis-Uranie est reliée à sa quête ésotérique de la Mère. De même la lettre G fondamentale pour nous Maçons est souvent pour Gérard l’initiale de son prénom. Ainsi il se rapproche des mystères, fait un mystère de son nom d’une nouvelle façon. Il écrit le scénario de la Main de Gloire, plan d’un opéra-comique dont le héros possédant cet objet peut aller de l’autre côté du monde. Il faut savoir que depuis la crise de 1841, Gérard était obsédé par la magie et l’occultisme et ruminait les particularités de son destin comme faisant partie de la vie de l’univers. Il était persuadé d’un rôle occulte prééminent. On peut dire que cherchant, il a oublié de ne plus se focaliser sur le moi.

Il se passionnera aussi pour tous les voyants et prophètes, pour Dante et Le Tasse. Mais l’un de ceux qui le séduira le plus reste Emmanuel Swedenborg, voyant suédois aux dons prophétiques qu’il citera dans diverses de ses œuvres : « Swedenborg appelats ces visions Memorabilia ; il les devait à la rêverie plus souvent qu’au sommeil ». On trouve dans le titre d’Aurélia, une allusion au terme aurélie signifiant chrysalide qui fait l’objet d’explications de la part de Swedenborg, s’affranchissant ainsi de la condition de ver pour devenir papillon.

La « religion » de Nerval est plus un syncrétisme, une synthèse de divers courants apparentés au néo-platonisme et se présente comme une religion astrale et du feu. Ainsi il cite le Songe de Scipion de Cicéron au début d’Aurélia qui apparente les âmes et les astres. Par moments, il se divertit en faisant du Diable rouge un démiurge, précurseur du matérialisme et du communisme à l’image de Pan-Jupiter dont il assimile la flûte à la lyre d’Orphée. Sa religion est aussi celle de l’amour platonique empruntée à Marsile Ficin et Guy Le Fèvre de la Boderie. L’atmosphère onirique de son œuvre rappelle la Renaissance italienne. Le luth image du microcosme humain est emprunté à La Boderie. Comme ces deux écrivains il fait d’Orphée son modèle. Il s’inspire de la métaphysique de Jacob Boehme dans ce qui le rapproche du feu, de l’image de la Vierge céleste qu’il lui emprunte. Pour Boehme, Parracelse et Nerval, nos actes s’inscrivent dans l’éther et les astres. Les Chimères animaux fabuleux et recueil de certains de ses poèmes, font allusion à la nature ignée du monde domptée par son inspiration. Ces figures sont presque toutes féminines rappelant chez Nerval le danger représenté par la femme.

Il écrira à Georges Sand sous le prétexte de demander à son fils Maurice des illustrations, des lettres qui sont des puzzles initiatiques, des sortes de rébus occultes où ses sources comme sa folie se montrent plus ou moins à découvert et qu’il serait trop long ici d’expliquer.

Mais plus intéressant encore serait la construction de la nouvelle Sylvie et du sonnet Artémis :

La treizième revient…C’est encor la première ;


Et c’est toujours la Seule, -ou c’est le seul moment


Cart es-tu Reine, ô Toi, la première ou dernière


Es-tu Roi, toi le seul ou le dernier amant ?….


Aimez qui vous aima du berceau dans la bière ;


Celle que j’aimaiseul m’aime encor tendrement


C’est la Mort – ou la Morte…Ô délice ! Ô tourment !


La rose qu’elle tient, c’est la rose treimière.


Sainte napolitaine aux mains pleines de feu


Rose au cœur violet, fleur se sainte Gudule


As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux ?


Roses blanches tombez ! vous insultez nos dieux,


Tombez, fantômes blancs de votre ciel qui brûle :


La sainte de l’abîme est plus sainte à mes yeux !

Il faudrait en effet superposer au cadran d’une horloge, le zodiaque et l’aiguille des heures sur la première heure est alors à deux degrés de l’ascendant de Gérard. Le début de Sylvie consiste en une autre méditation sur cette treizième heure et sur le cadran de l’horloge. On pourrait reprendre toute la nouvelle, et voir que Sylvie va subir un processus de régression psychologique au travers des signes du zodiaque dans le sens jungien du terme. Chaque signe influence Sylvie suivant ses caractéristiques tout au long de cette histoire.

Gérard ne pouvant aimer une femme que si celle-ci était l’image de la Grande déesse. Et c’est cette allégorie que l’on retrouve dans Sylvie. Gérard prêche l’amour platonique et on peut lire dans Aurélia : elle m’appartenait bien plus dans sa mort que dans sa vie…

Ainsi Gérard suivra sa mère dans la mort le 26 janvier 1855 en se pendant rue de la Vieille Lanterne à l’emplacement actuel de la place du souffleur du théâtre de la Ville qui occupe cette rue. Mais avant il a connu la folie…Qu’est-ce que la folie quand on a abordé les abîmes de la Connaissance ésotérique si ce n’est l’abord par l’intérieur de ce Vide vertigineux qu’elle occasionne ?

J’ai dit

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