Prince de Mercy – Ecossais trinitaire
Non communiqué
A l’ouverture du 26ème degré, on entend cette phrase : « Tr Exc, il n’y a point d’ignorants parmi les adeptes des deux régions ».
Telle est la curieuse réponse que donne l’un des surveillants au président après l’habituelle inspection visant à vérifier l’habilitation des membres de la loge.
Est-ce à dire que nous serions tous des « sachants? » Rien de moins sûr !
O voi che avete gl’intelleti sani, O vous qui avez l’intelligence saine,
Mirate la dottrina che s’asconde contemplez la doctrine cachée
Sotto il velame delli versi strani ! sous le voile des vers étranges
Dante, Divina Commedia, Inferno, IX, 61-63 Traduction de Lammenais
Nous avons le sentiment d’avoir fait quelques pas dans l’approche de la pierre cachée : souvenons-nous de notre réception comme Chevalier Rose-Croix !
De même que le 18ème degré nous a fait réintégrer le monde de la Parole, une fois traversé un feu qui consume mais ne brûle pas ; de même le 26ème va nous faire (ré)-intégrer le monde de la Vérité, une fois surmontées des eaux qui purifient mais « ne mouillent pas ».
Le chemin est pourtant long et cahoteux, c’est un poncif de la dire.
Nous avons constaté, au 25ème degré, que le chevalier du Serpent d’airin est asservi, et que le serpent qui guérit la douleur intérieure symbolise l’énergie qui cicatrise le mal existentiel, et qui prépare ainsi le 26ème degré, degré du dévoilement s’il en est.
« Un certain
tableau du Tintoret représentant le dévoilement
du corps de Vénus par Vulcain montre le mécanisme
du symbole, c’est-à-dire la dialectique du secret et du
dévoilement. La beauté du corps de
Vénus est voilée pour préserver son
secret, comme est voilé (c’est le voile
d’Isis) le sens du symbole pour inciter à la
recherche » (J. Attali).
Et le 26ème degré est, en effet, au propre comme au figuré, une aventure du dévoilement. S’il ne s’agit pas ici du corps de Vénus, l’opération de dévoilement y est identique.
Et la tâche n’est pas simple, car le titre de ce degré est doublement énigmatique, sa généalogie tortueuse, et son symbolisme d’un foisonnement quasi inépuisable.
Mon propos suivra donc le plan suivant :
– 1/ une Titulature
mystérieuse mais emblématique,
– 2/ une genèse syncrétique mais
pédagogique,
– 3/ une sémantique graduelle et illuminative.
I. Une Titulature mystérieuse mais emblématique
– Prince
On a déjà rencontré ce titre dans divers degrés du rite :
16ème Prince de Jérusalem ; 18ème Souverain Prince Chevalier Rose + Croix ;
22ème Prince du Liban ; 24ème Prince du Tabernacle ; 26ème Prince de Mercy.
Nom formé à partir d’un terme latin « princeps » qui signifie « le premier » mais aussi « chef, empereur ». Le terme « princeps » est lui-même formé sur l’adjectif « primus » qui signifie « premier » et sur le verbe « capere » qui signifie « prendre, saisir ».
A l’origine, c’est le premier personnage de l’État sous l’empire romain : les premiers empereurs étaient en effet soucieux de ménager la susceptibilité des Romains attachés à la République…
Le mot est attesté dès le début du XIIème siècle dans le « Psautier d’Oxford » ; puis en 1413 dans « Le Livre de Paix » de Christine de Pisan ; il est utilisé avec le sens strict ou avec l’extension de sens.
Celui qui est le premier par le sang ou par le rang.
Celui qui possède une souveraineté en titre et qui règne ; ou qui appartient à une maison souveraine mais ne règne pas (cardinaux, archevêques, …) ; ou encore celui qui possède une terre (principauté) conférant à son possesseur le titre de prince.
Bref celui qui exerce le pouvoir réel (y compris républicain).
Le fait du prince : Acte
du souverain faisant usage de son autorité ;
Le Prince charmant : Prince ensorceleur par
l’amour.
Celui qui est le premier par le mérite ou par l’autorité.
Celui qui, parmi ses pairs, a la primauté en mérite, en talent (premier personnage de confréries, de jeux, de joutes littéraires) ; celui qui brille particulièrement dans un domaine, dans une discipline ; un personnage exerçant son autorité temporelle et/ou spirituelle sur un groupe (Prince des prêtres ; Chef du sanhédrin religieux) ; celui qui exerce une domination, qui possède une supériorité dans un domaine (le Prince des ténèbres, un Prince des lettres, …).
– Merci (mercy)
Du latin mercdem, accusatif de merces (« salaire, prix, récompense, solde, intérêt, rapport » ; puis en latin tardif « prix, faveur, grâce qu’on accorde à quelqu’un en l’épargnant »), qui a donné la marque de politesse en, espagnol : « Usted » (Vuestra Merced = Votre Grâce).
Désigne la miséricorde, la pitié, la grâce accordée à quelqu’un, le bon vouloir par lequel on l’épargne ; jusqu’à l’état de dépendance vis-àvis de quelqu’un à qui l’on demande grâce (être à la merci de quelqu’un).
Le mot est attesté en 881 dans la « Séquence d’Eulalie » (« mercit » = grâce, miséricorde, pitié) ; dans la 2ème moitié du Xème siècle chez Saint Léger (« Qu’ait de nous Christ merci… ») ; dans la « Chanson de Roland », Dieu mercit signifie « comme le veut Dieu ».
Chez Chrétien de Troyes, on trouve « sanz merci »(= sans pitié), puis, à la génération suivante, la faveur obtenue de la femme aimée. Ainsi, en 1462, le « don de mercy » signifie les dernières faveurs d’une dame.
L’interjection que nous connaissons aujourd’hui pour remercier « granz merciz » est apparue vers le milieu du XIIème.
Dans le titre « Prince de Merci », le mot « prince » indique qu’il s’agit du grade sommital d’un système. Tandis que le mot « Merci » se réfère au commerce et au troisième ordre de la tri fonction exposée par Dumézil, selon le modèle de l’Ordre de la Merci, seul ordre religieux associant à égalité chevaliers, clercs et laïcs.
– Trinitaire
Terme de théologie chrétienne qui désigne ce qui est relatif au mystère de la Trinité : on parle d’un mystère trinitaire, d’un monothéisme trinitaire ; et, par analogie : ce qui est composé de trois éléments d’égale importance.
Le Trinitarisme est en effet une doctrine fondée sur l’existence d’un Dieu unique en trois personnes égales et distinctes.
Dans l’histoire religieuse, le terme désigne une personne qui croit à l’existence d’un Dieu en trois personnes, de manière orthodoxe ou non…
Au masculin, c’est un religieux de l’ordre de la Sainte-Trinité, synonyme de « Mathurin ».
L’Ordre de la Trinité (Ordo Sanctae Trinitatis) a été fondé en 1198 par Jean de Matha pour le rachat aux Infidèles des captifs chrétiens.
Le Pape Innocent III en a fixé la règle avec saint Félix de Valois, et le Roi Philippe-Auguste a largement aidé au développement et au rayonnement de cet Ordre, initialement constitué dans un modeste monastère situé dans un village de l’Aisne d’aujourd’hui.
En 1317, l’ordre de Merci renonce à recevoir à titre équestre, pour ne recruter que des membres laïcs et des clercs, ainsi que le faisaient les Mathurins.
Le couvent Saint-Mathurin de Paris prit une telle importance que le nom de Mathurins qu’on avait donné aux religieux parisiens s’étendit bientôt à tout l’ordre et, au XVIIè siècle, on ne les nommait plus guère autrement en France.
Dans l’Ordre de la Merci, comme dans celui des Trinitaires, tous sont membres en droit et dignité.
La reconnaissance de l’égale validité de ces trois voies de réalisation porte probablement l’empreinte des fondateurs de ces ordres qui, pour la Merci, réunissaient un clerc, Raymond de Peñafort, troisième maître général des Dominicains (celui-là même qui attire Raymond Lulle dans les ordres) ; un chevalier, Jacques Ier, roi d’Aragon ; et un marchand, Pierre Nolasque.
Cet Ordre reconquiert les Baléares en 1229, à l’époque où allait apparaître l’Inquisition.
Pour les Trinitaires, ceux-ci étaient donc le clerc Jean de Matha et le laïc, prince du sang, Félix de Valois. Si on garde à l’esprit la fameuse maxime de Lavoisier, on peut se demander en quoi la maçonnerie spéculative a pu trouver inspiration, dans cette histoire aussi lointaine de ses origines, sachant qu’elle assigne toujours un but didactique à ce qu’elle dit et fait dire, à ce qu’elle fait et fait faire.
Et puisque tout se transforme, voyons comment la mission de ces Ordres du Moyen-âge allait trouver une métaphore particulièrement parlante dans ce qui nous occupe aujourd’hui.
Mais vu, d’une part, l’étalement dans le temps de sa constitution, d’autre part, la variété des interprétations des sources, on ne peut guère faire l’économie d’une courte description des étapes qui ont présidé à cette constitution.
Car bien énigmatique est « la conjonction de ces deux titres, que rien n’explique, si ce n’est au prix d’une tentative de reconstitution, au prix d’une généalogie « au forceps », qui plus est, gémellisée à une sensibilité historique différente » (P. NOËL).
II. Une genèse syncrétique mais pédagogique
L’origine obscure des degrés « ajoutés ».
Le 26ème degré appartient aux degrés « ajoutés » aux 25 du Rite de Perfection, que sont, en particulier, les 23ème au 27ème. Cette caractéristique de « greffon » a probablement contribué à en obscurcir la genèse, encore que, chaque époque interprétant à sa manière le substrat mythique et pédagogique, un faisceau d’indices historiques vaut peut-être mieux pour notre humilité qu’une série d’assertions définitives (souvenons-nous que « la lumière luit dans les ténèbres mais les ténèbres ne l’ont pas saisie »).
Les grades d’Écossais, les premiers degrés « additionnels », apparaissent en France un peu avant la moitié du XVIIIème siècle. Ils sont cités dans les Statuts de la Grande Loge de France de 1743 et dans plusieurs divulgations de l’époque.
Or, nous dit Pierre NOËL, on sait aujourd’hui, grâce aux documents Sharp, que ces grades se distribuaient en deux grandes familles, bordelaise et parisienne.
Les Écossais Bordelais, dont Morin fut l’un des propagateurs, étaient uniquement vétéro-testamentaires, et ont donné naissance aux grades « ineffables », aujourd’hui inclus dans l’échelle du Rite, où ils occupent le 14ème degré.
Par contre l’écossisme parisien était outrancièrement chrétien !
Dès l’origine, donc, on constate une différence de sensibilité, qui va aller croissant dans l’espace, et bien sûr dans le temps ; ce qui explique l’impression de désordre, sinon d’anarchie, qu’on constate lorsqu’on veut affiner cette origine.
A l’Écossais Trinitaire, pratiqué dans les années 1750, s’est longtemps attaché le nom d’un maçon d’origine liégeoise, le tailleur Pirlet.
Le manuscrit de Pirlet (1765) est composé de quatre grades : Maître anglois, Grand Ecossais et Grand Architecte, qui constituent les trois grades du « Globe de la Sainte Trinité » ; complétés par le 4ème grade : « Ecossais Trinitaire ».
Desaguliers considérait que l’Ordre des Ecossais Trinitaires constituait une famille particulière au sein de l’extraordinaire foisonnement des Grades d’Ecossais.
Une composition hétéroclite.
Mais l’origine Pirlet est aujourd’hui remise en cause.
Pierre MOLLIER constate que parmi les 4.000 manuscrits de rituels de la Bibliothèque Nationale de France, on n’en trouve pas un seul du « Prince de Mercy » antérieur au Rite Ecossais Ancien et Accepté.
Eu égard à la grande similitude entre le manuscrit de 1805 conservé aux archives de la Grande Loge de France et le document « KLOSS » XXVII-29 de la Grande Loge des Pays-Bas, Guérillot pense que le degré a plus à voir avec celui du Maître Ecossais Trinitaire qu’avec l’Ecossais Trinitaire de Pirlet.
Là, nous avons affaire
à un rituel constitué de trois grades (Apprenti
Écossais Trinitaire, Compagnon Écossais
Trinitaire, et Maître Écossais Trinitaire), qui
enseignait les mystères de la Trinité. Ce
n’était finalement, pense Pierre Noël,
« qu’une transposition
chrétienne de la
maçonnerie bleue ».
En témoignent quelques réponses de l’instruction du Maître :
D : Êtes-vous
Écossais Trinitaire ?
R : J’ai vu la Grande
Lumière et suis comme vous êtes excellent par la
triple alliance du sang de Jésus-Christ dont vous et moi
portons la marque.
D : Quelle est cette triple alliance ?
R : Celle que l’Eternel fit avec
Abraham par la circoncision, celle qu’Il fit avec son peuple
dans le désert par l’entremise de Moïse,
et celle qu’Il a faite avec tous les hommes par la mort et la
passion de son cher fils Jésus-Christ…
D : Quel est le point parfait du triangle ?
R : C’est la deuxième
personne de la Sainte Trinité, parce que dans Elle sont
réunies toutes les perfections de la Première et
de la Troisième et qu’Elle est notre principe,
notre milieu et notre fin.
La « marque » dont il est question ici est le tablier bordé de rouge, couleur du sang du Christ dont nous connaissons une réminiscence importante…qui explique que nous autres, Écossais du XXIème siècle, ayons tant de mal à appeler bleues, des loges qui nous avons à peu près autant de mal à appeler rouges !
Il n’en demeure pas moins qu’une trace (sinon une marque) demeure : celle du tablier de nos loges symboliques…
Ce système n’en resta pas là, et il apparut un peu plus tard un « Ordre de la Sainte Trinité », pratiqué à Lyon et à Paris vers 1765, comportant quatre grades, dont le dernier, l’Écossais Trinitaire, encore une fois, dont il était dit qu’il était « exactement l’image de la passion de Jésus-Christ, représenté par le récipiendaire ».
Bref ce système marqua l’aboutissement d’un développement un peu délirant qui ne pouvait avoir de suite. Il n’empêche que ces grades étaient conférés à des Maîtres maçons dans des loges symboliques. Peut-être était-ce là une réaction contre l’esprit des Lumières qui désacralisait le monde…
Mais puisque rien de ce système ne se retrouve pas dans le rite du Royal Secret, comment expliquer l’apparition du grade tel que nous le connaissons (Écossais Trinitaire et Prince de Merci) ?
Une synthèse difficile
A vrai dire, selon Pierre NOËL, la « Circulaire aux deux Hémisphères » de 4 décembre 1802, rédigée par les fondateurs du premier Suprême Conseil du monde, ouvert à Charleston le 31 mai par John Mitchell et Frederick Dalcho, prévoit comme 26ème degré le seul Prince de Merci et ne fait pas mention de l’Écossais Trinitaire.
Très vite cependant, celui-ci apparaît dans le titre du grade et le rituel des 33 grades du Rit ancien, accepté en 1811 au Suprême Conseil pour la Belgique, et qui débute par les répliques mêmes de l’Écossisme parisien.
Ce qui donne à penser à Pierre NOËL que le Suprême Conseil de France, fondé en 1804 par les exilés de retour des îles, avaient peutêtre voulu renouer avec une vieille tradition locale…
En tout cas, poursuit-il, un autre grade vint rapidement remplacer l’Écossais Trinitaire d’antan, qui n’a plus grand-chose de commun avec le précédent, si ce n’est l’allusion à la triple alliance explicitée sur le tableau triangulaire du grade ; laquelle triple alliance reçoit à présent trois explications successives, les deux premières chrétiennes, la troisième imprégnée d’un esprit « philosophique », c’est-à-dire alchimique, au sens qu’avait ce mot à l’époque.
Toute l’instruction du grade vise à expliquer le processus alchimique et la transmutation des métaux, et le christianisme n’est plus ici que prétexte à un enseignement qui ne doit plus rien aux Evangiles, enseignement culminant dans la découverte de la « Vérité », représentée par la statue d’une femme, nue, recouverte d’un voile tricolore, rouge, blanc et vert, couleurs emblématiques des vertus théologales.
Le candidat n’y prête plus serment que sur sa foi de maçon ou sur le livre (triangulaire) de la Vérité.
A noter aussi que cette nouvelle version voit l’introduction du thème templier avec le bûcher de Jacques de Molay et le poignard des assassins.
On voit donc que cette évolution est assez symptomatique d’un phénomène qui n’est pas rare dans l’histoire maçonnique : celui d’un véritable détournement de rituel. Il faut tout de même se souvenir que la version primitive du degré était destinée à la réception de Maîtres maçons.
III. Une sémantique graduelle et illuminative
La Loge, au 26ème degré, ne va pas manquer de nous surprendre : si quelques éléments sont familiers, beaucoup sont inhabituels.
Ce qui est familier : la structure du rituel (ouverture, réception – voyages, épreuves, explications, serments, communication des secrets propres au grade, instruction-, commentaires et fermeture) ; les officiers (ou plutôt les fonctions, car certaines ont des particularités).
Ce qui est inhabituel : le nom de la loge (3° Ciel) ; la décoration (3 couleurs) ; la vêture ; les ustensiles pour les voyages (ailes de l’impétrant, échelle à gravir) ; l’outil de commandement du président (une flèche) ; le tableau du grade (triangulaire composé de plusieurs triangles) ; et surtout l’emblème de la Vérité (une statue de femme nue).
Autre chose d’inhabituel : le discours à l’impétrant (martèlement du nombre 3 ; plusieurs explications progressives d’une même chose ou d’un même phénomène).
La Loge
La loge, dite « troisième ciel », est décorée d’une tenture verte. Elle est ornée de neuf colonnes alternativement blanches et rouges. A chacune, un bras portant neuf lumières, ce qui donne un nombre familier, qui est aussi celui de l’âge. Les colonnes sont appelées « régions ».
Sur le plateau du président, appelé « Très Excellent » : un tapis tricolore vert, blanc et rouge. A la place du maillet, le Tr Exc tient une flèche dont les plumes sont rouges et vertes, le fût blanc et la pointe dorée. Tiennent une flèche semblable, les Surveillants nommés 1er et 2nd Excellents.
L’expert est le « Gardien sacré du Palladium » ; le M des Cér est le « FSacrificateur » ; et le Couvreur le « F Introducteur ».
Tous les FF portent le titre d’« Excellent Frère ».
A l’angle Nord-Est de la loge se trouve une échelle à trois échelons, vert, rouge et blanc, sur lesquels sont écrits les mots FOI, ESPERANCE et CHARITE.
A l’angle Sud-Est se trouve la statue de la Vérité, une femme nue portant un triangle d’or, recouverte d’un drap aux trois couleurs du grade. Cette statue est le Palladium de l’Ordre. A ses pieds : le livre de la Vérité.
Le symbolisme des trois couleurs est suffisamment connu pour qu’on s’y attarde ici. Observons plutôt quelques autres éléments insolites et propres à ce grade.
La flèche est symbole, entre autres, de pénétration, d’ouverture, d’échange entre la terre et le ciel ; elle symbolise aussi la pensée qui apporte la lumière, et l’organe créateur qui ouvre pour féconder ; la rupture de l’ambivalence ; le temps orienté. Dans la tradition européenne, flèche (sagitta, ae) est de même racine que « sagire » (percevoir rapidement), qui a donné en français « sagace » ; sagus = prophétique.
Un peu comme dans les Upanishad où elle est symbole d’intuition fulgurante. Son vol permet de tuer l’ennemi de loin. En tant que représentation du destin, la flèche a servi de support aux réponses des Dieux aux hommes ; d’où peut-être la raison de la divination par les flèches chez les Arabes.
Cela peut aussi expliquer qu’au 26ème degré, la raison d’être de la flèche est de suppléer à la fois le maillet, qui, à un autre degré sert à ouvrir le 3ème oeil, et l’épée du président, qui symbolise l’union du Ciel et de la terre.
Le grade est pédagogique par sa théâtralité (on va le voir encore), il l’est aussi par le discours. Le nombre 3 n’est plus simplement mentionné, il est martelé.
Omniprésence du nombre « 3 »
Dans ce grade, tout va par 3, et par groupe de 3. Ainsi, on découvre 3 ciels, 3 voyages, 3 bandeaux, 3 sortes d’or, 3 pas pour la marche, 3 fois le cube de 3 pour l’âge, 3 pressions à l’attouchement, 3 flèches, 3 fois 3 marches au premier voyage, cinq fois 3 figures sur le triangulaire tableau dont on fait 3 fois le tour et qui donne lieu à 3 explications, 3 serments, 3 échelons à l’échelle, 3 signes, 3 mots profanes, 3 mots sacrés, 3 vertus théologales, 3 alliances à la dernière explication, …
Tous ces éléments qui vont par 3 et par groupes de 3 (il y a 9 groupes de 3, soit 81) constituent une sorte de récapitulation du rituel, dont certains éléments sont déjà connus : les 3 pas de la marche d’apprenti ; certains nombres (3, 5, 9, 81) ; le bijou (triangle équilatéral d’or) ; le bandeau (triple) ; 3 des éléments (air, feu, eau) ; 3 vertus théologales ; l’échelle mystérieuse (encore que celle-ci n’est connue que plus tard) ; les grades cités (apprenti, Maître, Chevalier Rose-Croix) ; certains personnages (Abraham, Moïse, le Christ, Jacques de Molay), etc.
Cette omniprésence augmente, si besoin en était, la cohérence et, conséquemment, la qualité didactique du rituel appelé « Explication du Devoir ».
Cette pédagogie n’est d’ailleurs pas délivrée n’importe où ; le lieu choisi est le Ciel !
Le Ciel – Les Cieux
La Loge est appelée 3ème Ciel ; nous avons donc, dans notre verticalisation, largement dépassé la Chambre du Milieu, afin d’appréhender à la fois un message de nature intégralement spirituelle et un mode de transmission quasi céleste (dans le sens de « non terrestre »).
« Le Ciel, écrit Gilbert Durand dans l’article « Symbolique du Ciel » de l’Encyclopédie Universalis, constitue l’archétype des archétypes, […].
Il est le modèle gigantesque du nombre et de l’Ordre comme l’avaient vu, avant Kepler, les pythagoriciens. […].
Aussi, soutenus par ce symbolisme, les philosophies du Ciel sont-elles toujours des philosophies gnomiques, ascétiques, métaphysiques, opposant la pureté de la grâce à l’épaisseur terrestre de la pesanteur et de la chute ».
Et nous sommes au 3ème ciel ; autant dire que nous nous trouvons dans ce que Teilhard appelait la « noosphère », la sphère de l’esprit, « le lieu métaphysique par excellence, le réservoir de la toute puissance par son élévation exemplaire, le modèle du tout intelligible, le lieu de la maîtrise divine sur les destinées et les événements » (G. Durand).
Et le message qui est délivré s’adresse autant à l’oeil (il faut enlever rien moins que 3 bandeaux) qu’à l’esprit, car il s’agit rien moins que la rencontre avec la Vérité, dont il est donné une représentation matérielle simultanément à une approche d’ordre discursif.
La statue de la Vérité Le Palladium
Une statue de femme nue ! Un buste de femme nue recouvert d’un voile aux trois couleurs du grade, lequel voile est enlevé par l’impétrant lui-même.
Le sentiment que ne manque pas de susciter chez lui cette apparition est vite réprimé lorsqu’il apprend que c’est là une déesse, et que cette déesse représente la Vérité !
Car il s’aperçoit vite que de la tête de cette femme sort une flamme (probablement d’une nature identique à celle qui renouvelle intégralement la Nature) ; que la main droite est portée vers le coeoeur ; et que la main gauche tient un miroir ; deux indications qui ne sont pas sans rappeler des indices rencontrés dès le tout premier degré !
Enfin, il convient de mentionner le piédestal triangulaire, contenant un tiroir triangulaire qui renferme le triangulaire Livre de la Vérité !
A ce stade, on ne peut pas ne pas penser à une autre statue (construite d’ailleurs par un Frère), et censée protéger les voyageurs commençant leur pèlerinage dans une nouvelle terre promise judicieusement appelée « El Dorado » ; ou encore, dans notre pays, aux quelque 36.000 duplications allégoriques de la Res Publica…
Le Prince de Merci comprend donc aisément que la statue qu’il dévoile constitue le Palladium du grade, telle celle de Pallas, statue tutélaire pour les Troyens. Par une extension de sens datant du milieu du XVIIIè s. et facile à deviner, on sait désormais quelle acception recouvre le terme de « Palladium », et son utilisation particulièrement justifiée, ici, au 26ème degré.
Dépouillé de ses bandeaux entre lui et le monde, le Prince de Merci est désormais prêt à entendre le commentaire sur le Livre de la Vérité et les explications de la triple alliance sur le tableau.
La triple alliance
Le tableau n’est pas rectangulaire mais a une forme qui ne nous surprend pas : celle d’un triangle équilatéral, divisé en 15 petits triangles équilatéraux aussi, représentant chacun un symbole (et celui du haut est un triangle en or !), et dont l’explication est donnée par groupes de trois (ou triade).
On imagine sans peine que ce tableau est lisible verticalement et horizontalement.
Verticalement (explications pour les 5 triades successives), c’est une lecture plutôt historique qui décrit une sorte de panorama de l’évolution de la conscience humaine.
Horizontalement (groupes de 3 symboles et 3 explications pour la même triade), c’est une lecture plutôt symbolique en ce sens que les grands symboles de l’humanité qui sont représentés ne sont plus simplement des métaphores graphiques d’instruments opératifs, mais, du fait de leur association, constituent de véritables des actes de pensée.
Le trinitarisme (chacune des trois alliances) est figuré sur ce tableau de loge, dont l’impétrant fait trois fois le tour avant d’en entendre trois explications.
Il serait trop long de détailler ce soir l’ensemble des explications pour chacune des cinq triades (cf. annexe : « l’explication du Devoir ») ; mais du fait qu’elles ont toutes la même structure didactique, considérons, par exemple, simplement la première : l’alliance avec Abraham.
Rituel : « Le F sacrificateur conduit le néophyte devant le tableau, et enlève le voile qui le recouvre, puis au fur et à mesure de l’explication, il désigne les emblèmes dont il est question ».
Première triade :
1/ Un bûcher allumé 2/ un bras armé d’un grand coutelas 3/ Un ange dans un nuage.
Première explication
Rituel : Ces trois figures représentent le sacrifice d’Abraham. Sa soumission aux ordres de l’Eternel mérita à ce patriarche la protection du Seigneur.
Deuxième explication (qui suit immédiatement la première)
Rituel : Ces trois figures sont le type de la première Alliance de Dieu avec l’homme dont le signe fut la circoncision.
Troisième explication
Rituel : …le bûcher est celui où Jacques de Molay, Grand Maître de l’Ordre du Temple, et ses compagnons périrent dans le tourment.
Le bras armé d’un coutelas est celui de leurs assassins. L’ange est l’image de la Liberté et de la gloire. La hache est l’arme des chevaliers qui suivirent Godefroy de Bouillon en Palestine. La croix était l’étendard de ces héros de la Terre Sainte. Etc.
Dans certains rituels, la troisième explication de chaque triade est accompagnée de mots allégoriques, au nombre de trois.
Et, par exemple, pour cette première triade, la troisième explication est alors libellée ainsi :
Ce bûcher est celui où Jacques de Molay et ses compagnons expirèrent dans les tourments ;
Foi, résignation, constance héroïque.
Ce bras est celui des assassins fanatiques ;
Crimes impunis, douleur, vengeance.
Cet ange est celui des grandes choses qui s’élèvent dans les cieux ;
Liberté, enthousiasme, Gloire.
Il en va de même pour les autres triades (cf. annexe).
On reste admiratif ici sur le triple tour de force qui a consisté pour les rédacteurs à rassembler dans ce rituel une telle quantité de symboles et de faire parler leur association trois par trois ; à désorienter le candidat en l’introduisant dans une loge tout à fait inhabituelle à la fois par sa décoration que par la théâtralisation qui s’y déroule ; et donc à présenter une initiation/réception d’une telle richesse sémantique qu’elle donne le sentiment d’être celle d’un grade sommital et terminal.
C’était là d’ailleurs l’intention des rédacteurs, nous l’avons vu, et on est obligé de prendre acte du fait que, dans cette optique, la mission est (remarquablement) accomplie.
Le Prince de Merci est donc devenu également et, somme toute, assez naturellement, Ecossais Trinitaire : Ecossais, c’est-à-dire Maçon spéculatif des dits ‘hauts grades’et Français, pour aller vite ; et Trinitaire car imprégné par la leçon d’une Triple Alliance qui l’aide à sortir de l’ignorance grâce un dévoilement de la Vérité non dénué d’une touche d’érotisme (mais Eros opposé à Thanatos, bien entendu).
Le rituel dit textuellement que l’âme est prisonnière de l’ignorance ; il s’agit de la délivrer, tout comme l’Ordre de Mercy délivrait jadis les captifs chrétiens du joug et des geôles des infidèles.
Il n’est donc pas erroné, contrairement à ce qu’affirme péremptoirement un auteur écouté (Daniel Ligou), de considérer qu’il n’y aurait aucun lien entre le rituel du 26ème degré et l’Ordre, ou les Ordres, auxquels il est fait allusion, et dont nous avons parlé.
Si ce lien n’est pas totalement avéré (comment le pourrait-il ?), il est plausible ; et quand bien même serait-il inexistant, ce serait faire injure à nos Anciens, rédacteurs des rituels, que de considérer qu’ils manquaient totalement de culture historique et d’inspiration, comme nombre de nos contemporains.
A force de chercher l’Idée derrière le symbole, on finit par ne plus voir le symbole devant l’Idée.
Après une étude attentive du rituel, le rapprochement (la « gemellisation » dont parle Pierre NOËL) des deux parties de la titulature ne paraît plus du tout incongru.
L’objectif pédagogique du degré est triplement atteint, puisqu’il imprime dans nos esprits le mouvement de spirale ascendante de notre quête, semblable à la flamme qui sort de la tête de la Vérité ; puisqu’il nous fait appréhender l’intemporalité de cette Vérité personnelle et pourtant probablement universelle ; et puisqu’il nous fait comprendre que la Vérité n’a rien de figé et de statique comme peuvent l’être parfois les notions intellectuelles, mais, au contraire, relève d’un processus certes lent et progressif mais dynamique, que nous appelons « initiation », que d’autres appellent « éveil », la conscience d’avoir conscience…
Non seulement le 26ème grade dit et fait, mais il fait dire et fait faire, afin que nous cultivions, le plus souvent possible, cet état extraordinaire, qui nous fait sentir que, pour paraphraser Paul Valéry, la maçonnerie « est l’asymptote de la Vérité ».
Le rituel ne peut pas être plus clair dans l’encouragement et l’accompagnement à cette infra-lucidité qui nous réunit tous ici, lorsqu’il dit :
« Il existe en vous une force d’ascension assez puissante pour vous élever sans danger… Jouissez du fruit de vos travaux, le troisième Ciel vous est ouvert… ».
J’ai dit, T P G M.