Que puis-je attendre de la pensée du Bouddha ?
P∴ V∴
Introduction
J’ai voulu commencer ma réflexion en me laissant guider par les textes qui m’interpellaient particulièrement dans le rituel de notre XXVIème degré.
J’ai laissé ces textes résonner en moi ( et sûrement pas « raisonner ») avant de commencer un quelconque travail d’introspection.
Les idées retenues dans ce rituel, forment le fil conducteur de cette réflexion, de ce ressenti. L’humanité vit et se meut dans l’agitation du monde. Ceux qui sont pleins de désirs sont enveloppés de ténèbres. La conscience profonde doit naître en moi, et. la libération de mon esprit est inébranlable. Mais lorsque vous savez par vous-mêmes que certaines choses sont mauvaises, fausses, pernicieuses, alors refusez-les. Et lorsque vous trouverez par vous-mêmes que les choses sont bonnes, vraies, alors acceptez-les et retenez-les. Désormais vous trouverez refuge en vous-mêmes et vous ne chercherez votre refuge en personne d’autre que vous-même. La vraie victoire est de se vaincre soi-même.
Développement
C’est au pic du Vautour, près de Rajgir, que le Bouddha donna un de ses sermons les plus importants, le Sûtra du Lotus qui est aussi le seul des enseignements où Siddhârta affirme que l’illumination est potentiellement ouverte à tous, sans distinction de caste, de sexe, de statut social ou d’éducation. Par conséquent, c’est un enseignement démocratique et humaniste qui affirme le caractère puissant de la vie.
Comme en Franc-maçonnerie, nous ne trouvons ici ni théorie préconçue, ni dogme, ni prétention à l’éternité ou à l’infaillibilité, ni intolérance d’aucune sorte, ni argument d’autorité. Rien de cela n’était accepté par le Bouddha. Un enseignement, dit- il, est comme un radeau qui est fait pour traverser un fleuve et non pour s’y lier à tout jamais.
Le Bouddha se pose en a-thée vrai : il faut entendre par là, non pas l’attitude qui consiste à nier l’existence potentielle d’un dieu mais plutôt celle de pouvoir penser un phénomène sans référence obligée à une quelconque transcendance.
C’est par exemple l’attitude de Laplace comme le rapporte Victor Hugo : « Quand Laplace eut publié sa Mécanique céleste, disait-il, l’empereur le fit venir. L’empereur était furieux ? Comment, s’écria-t-il en apercevant Laplace, vous faites tout le système du monde, vous donnez les lois de toute la création et dans tout votre livre vous ne parlez pas une seule fois de l’existence de Dieu ! Sire, répondit Laplace, je n’avais pas besoin de cette hypothèse ».
C’est donc là bien différent de l’agnosticisme qui consiste à reconnaître une sorte d’ignorance, ou de non savoir.
La suspension des pensées préconisée durant la méditation renvoie au concept d’épochè, défini dans la phénoménologie Husserlienne. L’épochè – mot d’origine grecque qui signifie « parenthèse », « suspension » – consiste à suspendre le jugement et à ne porter d’attention qu’aux purs phénomènes de la conscience. Lorsqu’on perçoit un objet, plutôt que de se concentrer sur l’objet comme une substance extérieure à soi et de le séparer de son être propre, l’épochè consiste au contraire à prendre simplement conscience de ce qui apparaît dans la conscience. La phénoménalité elle-même.
Cela rejoint tout à fait ce qui est expérimenté dans la méditation bouddhiste qui est donc bien une phénoménologie orientale originale.
En d’autres mots, les problèmes qui ont été résolus lors de l’Éveil n’étaient pas des questions philosophiques, et n’étaient pas des questions psychologiques, religieuses ou spirituelles. C’étaient des questions existentielles profondes, qui sont sans doute mieux illustrées par la légende de ses quatre rencontres: le vieillard, le malade, le cadavre et le moine. En d’autres termes, la quête du Bouddha était une quête existentielle.Nous ne pouvons comprendre l’éveil que comme quelque chose qui est la résolution du dilemme existentiel premier auquel chaque être humain est confronté : le fait de la naissance et le fait de la mort.
S’il fallait définir le Bouddhisme en peu de mots, je dirais : c’est le moyen de diminuer la souffrance inhérente par essence à la vie.
Les enseignements du Bouddha sont un appel vibrant à se libérer du carcan religieux. Il nous invite à prendre un chemin et à marcher librement vers la découverte phénoménologique de la réalité des choses… Il nous convie à regarder en nous même, sans peur, ni du silence, ni de la solitude ; à écarter tout ce qui est magie, tromperie, prière et rabâchage. Il nous appelle à découvrir que ce que nous appelons le soi n’est qu’une construction illusoire… Il ne fait pas de plaidoyer pour le bonheur mais plutôt pour une libération qui est bien au delà du simple bonheur, une claire vision de la vraie vie…
Une tempérance, une modération baigne le Bouddhisme. Contre ceux qui confondent être et avoir, qui assimilent bonheur et possession, qui deviennent agressifs à force d’être frustrés, il oppose une existence mesurée où l’on s’habitue à se connaître, à se maîtriser et à respecter ce qui nous entoure. Contre ceux qui tombent dans le fanatisme par refus de douter, contre ceux qui recourent à la fureur pure afin que l’univers cesse de contredire leurs illusions. Il fournit une sagesse souriante, ouverte, tolérante où l’on s’initie à vivre en harmonie avec les autres. Dans ce monde qui s’affole, s’angoisse et se déchire, le bouddhisme nous indique une forme incroyable de résistance : la sérénité.
Le bouddhisme vise à éradiquer le désir, ainsi que tout attachement excessif. L’amour en vient presque à être banni.
Pour moi, le bonheur ne s’assimile pas à la suppression du malheur ou de la souffrance, il ne consiste pas à se mettre à l’abri, mais à les intégrer. Je cherche la sérénité sans supprimer l’intensité de l’émotion ni l’épreuve du négatif. En réalité, je ne suis pas en quête de l’impassibilité, plutôt à la recherche d’un équilibre entre la joie et la douleur.
Le sage épicurien, stoïcien, voire bouddhiste est peut-être serein et impassible, mais il est dépourvu de cette insouciance susceptible de s’ouvrir à l’inconnu et de me réserver des joies insoupçonnées. Pour se laisser surprendre par le bonheur, il faut donc aussi laisser à la vie le soin de nous surprendre et de nous déprendre de nos certitudes.
L’éthique consiste à observer une parole et une action justes et à ne recourir qu’à des moyens d’existence corrects, sans nuire à autrui. Par la méditation qui exige l’effort, l’attention et la concentration justes, on calme l’agitation mentale pour décanter la confusion et contempler avec lucidité la réalité, ce qui mène à la sagesse, à savoir la vue et la pensée justes qui sont la clef de l’éveil libérateur. Le Bouddha n’a pas nié la possibilité du bonheur relatif, mais il en a souligné la fragilité. Le vrai bonheur auquel il nous convie est celui, immuable, du nirvana, ou inconditionné.
Le refus de la finitude est une des causes de la souffrance. Réfléchir à cette notion d’impermanence invite à relâcher pourtant ce désir avide de tout maîtriser, cette soif de devenir, et à apprécier cette vie humaine si fragile en se consacrant à la voie qui mène à l’Eveil.
À l’origine, se trouve l’ignorance qui empêche de voir le caractère conditionné de l’existence et pousse à prendre pour réel ce qui ne l’est pas.
Parler de la mort, c’est mettre au jour les sentiments les plus forts qui vous brisent mais qui vous éclairent. Retrouver cette émotion que masquaient les mensonges- les espoirs. C’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir. Il faudrait parler en fin de compte des vertus de la misère. C’est-à-dire de cette rencontre avec les émotions que représente la familiarité avec la mort.
Celui qui souhaite trouver dans le Bouddhisme le réconfort conventionnel d’une religion est libre de s’y rallier dans ce but, mais ce faisant, il échange l’héritage qui lui est dû contre un potage bien trouble.
La spiritualité authentique a pour fonction, non pas d’offrir sécurité et consolation, mais d’encourager le chercheur à s’aventurer sur le chemin solitaire et difficile de la connaissance de soi.
Conclusion
Après avoir exprimé mon ressenti et avoir exposé quelques notions qui m’avaient interpellées, j’arrive à ceci : Vivre dans l’instant, ici et maintenant, c’est « être ». J’ai le sentiment que la Sagesse du Bouddha, ainsi que divers chemins spirituels, religieux, laïques voire même maçonniques sont à dépasser. Et cela pour arriver à ce but ultime : Être.
Le message est d’abandonner la course à l’« avoir » pour élargir la « conscience d’être ». Tisser des liens entre le corps et la conscience, entre le monde matériel et le monde spirituel, afin d’ouvrir notre conscience à de nouvelles dimensions.
L’univers est conscience.
Il reste à franchir le prochain stade d’évolution de l’Homme : l’éveil à la conscience universelle. Comment y parvient-on ? Il s’agit de faire lâcher-prise à notre moi, pétri d’illusions et de pensées étroites, et, par la pratique de l’attention et du silence intérieur, de s’ouvrir à notre être essentiel et à l’amour.