Barbarie vs Culture
J∴ N∴
Spinoza
De
la barbarie dans la culture.
Notre culture occidentale, dans son histoire, est loin d’être exempte
de
barbarie. Le nazisme en est un exemple particulièrement violent. La barbarie nazie n’est pas
absence
de culture.
Tous les officiers supérieurs de la Gestapo étaient
universitaires
et cultivés.
Les criminels de masse ne sont pas nécessairement des
brutes
ignorantes.
Pol Pot (responsable du totalitarisme cambodgien) avait
étudié à la
Sorbonne.
Il est important de constater que la promotion de la culture comme éducation s’accompagne d’une réserve, ou même d’une remise en cause violente de ses vertus. Kant affirme dans ses « Propos pédagogiques », que l’homme ne devient homme que par l’éducation. Mais il introduit une différence entre civilisation et morale, qui nous laisse penser qu’être civilisé ne suffit pas. Sa réflexion sur l’histoire le confirme : « Nous sommes cultivés au plus haut degré par l’art et par la science. Nous sommes civilisés, jusqu’à en être accablés, par la politesse et les bienséances sociales de toute sorte. Mais nous sommes encore loin de pouvoir nous tenir pour moralisés » (« Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique », proposition 7).
Il ne semble donc pas que la culture nous préserve de la barbarie. Pire, ne la génère-t-elle pas ?
La science ne protège pas de la barbarie car, elle ne « pense » pas, au sens où elle n’apporte pas de sens moral à la vie. La science ne se préoccupe pas de morale. La raison rationaliste cherche le vrai sans se préoccuper ni des valeurs ni du beau.
Edgar Morin affirme que l’avenir suppose la« reconnaissance de toutes les barbaries »car« penser la barbarie, c’est déjà commencer à y résister ». Mais c’est dire aussi, puisqu’il s’agit de penser, que c’est par une autre forme de culture qu’on dépasse la barbarie. Si la raison de la science et de la technique ne réfléchit pas sur le sens et les valeurs, il existe une autre fonction de la raison qui est de penser la morale.
Rousseau déjà nous en avertissait : la perfectibilité humaine est certes possibilité de progresser mais aussi de déchoir. Être culturel et non naturel, c’est à la fois ouvrir la possibilité du bien et du mal et c’est parce que le bien est possible que le mal l’est aussi.
La « barbarie dans la civilisation » est un concept à l’aide duquel on peut désigner et résumer les divers aspects contradictoires des civilisations. Parmi ceux-ci on peut citer :
– barbarie écologique :la violence plus ou moins intentionnelle à l’égard de la nature, qui conduit à des catastrophes écologiques;
–la barbarie politique : les restrictions des droits, des libertés et des normes sociales en politique ainsi que la violence et le terrorisme dans la sphère étatique et dans la société civile, qu’ils soient accomplis par un ou par plusieurs États, par des partis, des groupes ou des particuliers, qu’ils poursuivent des fins viles ou nobles ;
–barbarie de l’immoralité :la transgression des normes morales et le mépris des valeurs humanistes appartenant à la sphère laïque comme au fait religieux;
– barbarie militaire : la préférence accordée aux moyens militaires comme instruments de résolution des conflits ;
– barbarie du quotidien : « l’abominable désolation » d’une vie quotidienne indigne de l’homme.
– la barbarie du fanatisme et de l’intolérance.
Les faiblesses de l’idéal humaniste ne doivent pas nous inciter à le rejeter, mais à le renforcer tout en ayant conscience de ses limites.
L’humanité n’est pas seulement une espèce animale, elle a et elle est une vertu, la « vertu d’humanité », et cette vertu consiste justement à refuser la souffrance à visée égoïste, à refuser la cruauté.
Pour Simone Weil, la barbarie est «un caractère permanent et universel de la nature humaine, qui se développe plus ou moins selon les circonstances lui donnant plus ou moins de jeu. La barbarie existe donc de façon latente dans notre civilisation et s’empare des hommes si la distribution des forces dans la société ne peut plus la réfréner.
En 1977, dans son ouvrage « La barbarie à visage humain » dont la sortie provoqua quelques remous, Bernard-Henri Lévy tente de démontrer que la tentation barbare demeure tapie au plus profond de nous-mêmes et que si elle emprunte aujourd’hui des habits modernes, elle n’en demeure pas moins terriblement omni présente. Son essai est d’autant plus intéressant que, 30 ans plus tard, cette nouvelle forme nous apparaît au grand jour. Bernard-Henri Lévy énumère trois nouvelles formes de barbarie :
– Le capitalisme sans limite, sans Nature, sans Dieu qui puisse mettre un frein à «la frénésie de son exercice».
– L’idéologie du désir, qui transforme l’homme en un animal qui n’aspire qu’à jouir et qui ramène l’univers aux caprices de ses désirs. Exténué par le dérèglement de ses sens, l’homme-désir est indifférent au monde, perdu dans l’adoration de ce qui l’excite.
– Le socialisme, qui s’est aveuglé devant Staline et qui, une fois au pouvoir, reconduit le Capital. Ne nous trompons pas, cette dernière forme est toujours d’actualité, il suffit de tourner le regard vers la Chine pour s’en convaincre.
Ces nouvelles formes de Barbarie conduisent l’homme à oublier l’homme pour n’écouter que son intérêt personnel et à court terme.
Les différents courants humanistes qui se sont développés dans notre histoire l’ont fait à une vitesse compatible avec la capacité d’absorption et d’intégration de la société. Ainsi les Lumières ne se sont pas faits en quelques mois ou quelques années mais plutôt en siècles.
A l’inverse, la barbarie, de par son caractère brutal, se répand très rapidement avec une violence souvent extrême.
Comment une culture humaniste peut-elle combattre la barbarie ?
La barbarie, dans sa forme la plus basique, continuera d’exister et l’humanisme n’y pourra pas grand-chose.
L’effacement de la société humaine au profit de quelques uns, quelle que soit la forme économique ou politique qu’il prend et la recherche du plaisir instantané, dans ce que Bernard-Henri Lévy appelle l’homme-désir, ne datent pas d’hier et n’étaient pas jusqu’à présent identifiés comme des actes barbares.
Force est de constater que, face aux actes de barbarie, l’humanisme a toujours été relativement impuissant et souvent, pourrait-on dire, avec un train de retard.
Alors, face à ces nouvelles formes de barbarie, peut-t-il avoir une action plus efficace ?
On a cru un temps que le capitalisme, système émergent, était la meilleure (ou la moins pire) des solutions. Aujourd’hui, nous devons constater que dans les sociétés ayant adopté cette forme de développement, des effets pervers évidents ont émergé très rapidement :
– Ecarts grandissant entre les plus riches et les plus pauvres, avec une disparition progressive des classes moyennes ;
– Concentration des pouvoirs aux mains de quelques une pour leur profit personnel ;
– Retours dans nombre de pays à des pratiques qu’on n’avait pas vues depuis les années 30 ;
– Elévation du « consommer plus, consommer plus vite » au rang de nouveau Dieu dans notre société.
Face à ce constat, il nous est permis d’espérer : en effet, devant cette révolution rampante de notre monde, l’humanisme a entièrement sa place car les valeurs qui l’animent en font un instrument particulièrement adapté :
C’est bien le monde, et non nos sociétés occidentales, qui change. Ce changement ne peut être appréhendé correctement que si la réflexion globale sur ce que doit être notre monde est une réflexion ouverte sur les autres. De ce point de vue, l’humanisme, en s’enrichissant de la diversité, est bien en phase avec ce monde en changement. Ce caractère contemporain lui permettra-t-il d’être efficace et de rendre en quelque sorte sa place à l’homme ? La question reste ouverte.
Et le franc-maçon dans tout çà ?
Si la passivité du monde profane est manifeste, il serait indigne pour un FM de toujours avoir un bandeau occultant la réalité des faits !
Il apparaît clairement que cette question, en opposant barbarie et humanisme, renvoie à des interrogations chères à la F M Notamment sur l’utilité de la F M et de son rapport avec le monde profane.
La franc-maçonnerie, par ses valeurs et ses méthodes, apparaît comme un véritable outil de réflexion sur ce que peut et ce que doit être notre monde. Est-ce que cet outil peut ou doit participer à ce travail de progrès ?
Au siècle des Lumières, époque de changements de la même amplitude que ceux que nous vivons aujourd’hui, les francs-maçons ont su aider par leurs travaux à faire progresser la société en exposant clairement leur vision du monde et la place que devait y occuper l’homme. Cette vision eut le succès qu’on lui connaît parce que les travaux étaient de qualité, et non pas en raison de la promiscuité de la maçonnerie avec les milieux influents.
Sans développer plus en avant, nous pouvons faire un parallèle entre cette époque et la notre, notamment sur les grandes incertitudes qui existent dans le monde à venir ainsi que sur la présence d’une pensée unique concernant ce que doit être le progrès humain. Sur ces deux points, les francs-maçons peuvent certainement là encore aider la société par leur travail et surtout par leur action.
« Le courage c’est de ne pas subir la loi du mensonge qui passe »
Jaurès
A chacun d’apporter sa pierre dans cette œuvre de transformation.