Quelle est l’heure du Parfait Maçon ?
M∴ B∴ H∴
Deus Meumque Jus
Rite Ecossais Ancien et Accepté
Ordo ab Chao
Le moment où la Parole est retrouvée, où la Pierre Cubique s’est changée en Rose mystique, où l’Etoile Flamboyante a réapparu dans toute sa splendeur, où les outils ont repris leurs formes antérieures, où les ténèbres sont dissipées, où la lumière est revenue dans tout son éclat et où la nouvelle Loi doit régner désormais dans les travaux du Souverain Chapitre.
C’est l’heure. Tout est tranquille.
Le jour est revenu : le soleil a vaincu les
ténèbres et l’œil
n’est plus soumis au fantasme de la nuit et à
l’erreur de l’obscurité. La Pierre
Cubique, dure, a laissé place à la
fraîcheur de la rose, symbole de la pensée
mystique, ouverte sur l’avenir, fragile mais pure.
L’Etoile scintille et le firmament appelle la
quête. Mais c’est aussi l’heure qui
impose la nouvelle Loi.
Quelle est cette Loi ? Pourquoi est-elle nouvelle ?
L’espace et le temps s’ouvrent sur l’univers. La quête devient possible dans des esprits libérés. Nous avons laissé derrière nous, dans l’espace et depuis quelques instants, l’erreur, le fanatisme, la force des pulsions maléfiques.
La Rose mystique, n’est pas sans rappeler
Rhoda, la jeune fille servante de Marie, et mère de Marc.
Elle ouvre, troublée, la porte à Pierre qui vient
d’être libéré de prison (Ac
12:13).
C’est aussi Rhodes, île de la mer Egée,
sur laquelle Paul s’arrête au cours du retour de sa
deuxième mission (Ac 21:1). Le guerrier sectaire et
intolérant, laisse place à la rose, fragile, mais
pleine de promesses, beauté et parfum de perfection.
Cette ouverture m’intéresse. Paul a
eu dans sa vie deux périodes dominées par une
vision du monde différente. La foi dans une croyance a pris
le pas sur le combat contre cette croyance. Il a eu une vision, en
chemin. Sans ce chemin l’aurait-il eue ?
N’oublions pas Rhodes, l’île
égéenne et la rose du chemin que je vais
parcourir avec vous ce soir.
La Loi nouvelle ouvre vers le progrès humain, celui qui repose sur une mutation et une éthique. Technique et science n’y ont pas leur place. Chacune est en effet mise en défaut : une vérité est balayée par une découverte ultérieure. La faillibilité de la science et de la technique est à la base de leur renouvellement incessant. Elles n’ont pas d’éthique intrinsèque : seuls les hommes qui les utilisent peuvent en limiter ou orienter les développements néfastes. La science a besoin de conscience pour que l’homme demeure humain.
La Loi nouvelle impose une éthique : elle est faite pour l’homme, être social universel, altérité constante, sujet de désir, singularité biologique, ethnique, culturelle, sociologique, et historique.
Le siècle dernier, temps des découvertes formidables de l’esprit scientifique a produit les pires barbaries. Nous oublions combien il est indispensable d’associer Goethe, Heine, Heidegger, Haydn, Mozart, etc…à la culture qui a produit le nazisme, le génocide juif. La pensée scientiste a accompagné la colonisation des grandes nations européennes. Le prosélytisme religieux a justifié les pires dénis de tolérance et de justice. Au moment où l’Edit de Tolérance entrait dans nos meurs nos navires négriers voguaient, le vent de la bonne conscience en poupe. Alors que le premier appel à la prière de l’Islam était lancé par Bilal le noir, la côte de Zanzibar s’enrichissait du commerce des esclaves. L’idéal de solidarité altruiste communiste a conduit au dogme de l’idéal totalitaire supérieur à celui de l’individu. L’injustice d’hier sert de support à l’injustice d’aujourd’hui du fait même de celui qui en a souffert. Nous armons le diable au nom d’intérêts géopolitiques et nous nous étonnons de sa diablerie quand il infiltre nos démocraties. La liste des insanités serait bien longue, partagée par tous les peuples.
Nous sommes face à la problématique du sujet, être nouveau, attendu depuis le siècle des Lumières, capable de raison et donc de choix. Le monde contemporain offre la déchirure de l’écart entre des niveaux différents de démocratie et de niveaux de vie : nous sommes dans ce monde en charge de réduire le mal. Nous sommes donc aussi face à des responsabilités.
Le Chapitre n’aurait pas de raison
d’être sans l’espoir d’un
reflet, d’une vibration, dans le monde environnant. La
spiritualité n’a aucune vertu éthique
si elle n’apporte qu’un mieux être
personnel égoïste. Sans rebond possible pour
l’autre, le proche, le voisin d’ici et de
là bas, frère en humanité, les choses
de l’esprit ne sont plus qu’une agitation neuronale
stérile pour ermites ou anachorètes.
Etre ermite est un droit inaliénable : mais alors il faut
demeurer hors la ville, loin de tout, sans prétention
à changer le monde. J’ai visité
l’été dernier la Pennsylvanie et vu
vivre des Amish. Ils avaient une vision du monde qu’il
fallait choisir à 18 ans. Mais ils restaient dans leur monde
avec leurs valeurs, sans les imposer aux autres.
Pourquoi voudrions nous partager les fruits des luttes des humains, les fruits du progrès, la solidarité sociale et affective, sans apporter notre écot.
La nouvelle Loi est pour moi cette aptitude à l’ouverture vers l’altérité, la reconnaissance collective de la singularité des êtres, le partage des douleurs et des joies d’un monde en perpétuel mouvement. J’admets le besoin humain d’une spiritualité individuelle et commune. Mais l’ordre du monde est celui de tout l’espace de la planète que nous partageons. Le rite écossais ne peut être pour moi un galimatias inintelligible, où je devrai me forcer à accoucher d’une pensée lisse. Le Chapitre est une étape de ma quête d’homme : quête personnelle et quête des hommes.
Il me faut ici vous lire la préface de Hegel dans son ouvrage « Les principes de la philosophie du droit » qui date de 1820.
Hegel y écrit une phrase en latin dans la présentation de ses écrits : « Hic Rhodus, hic saltus ». Nous revenons à Rhodus, Rhodes, le port où se dressait l’immense colosse qui permettait par sa taille aux bateaux de passer entre ses jambes.
« Ici est Rhodes, ici est le saut » : la raison passe ou casse. Hegel pose la question du saut de la raison.
On trouvera plus loin cette autre réflexion : « Hier ist die Rose, hier tanze », « Ici est la rose, et là, toi, danse donc »…et plus loin « Reconnaître la Raison comme la rose dans la croix de la souffrance et se réjouir d’elle, c’est la vision rationnelle et médiatrice qui réconcilie avec la réalité. ».
La rose dans la croix est la Raison. La danse devant la rose est l’image de la pensée. L’allégorie du philosophe en chouette aveugle, qui dès la nuit venue allume son quinquet, prend fin. C’est dans la Lumière que l’esprit est fécond. On ne peut plus dire « Pourquoi, pourquoi ? » (« Warum, warum ») comme Primo Levi qui avait vécu Auschwitz, et qui se suicida.
La pensée c’est la relève, un redressement. Pour Hegel il n’y a pas de warum, pas de pourquoi sans réponse.
Je cite « La vraie dialectique n’est pas très bien pensante. En ne négligeant pas l’envers des choses, la dialectique n’est pas bien élevée. Fille dévergondée, Traviata de la philosophie, elle inspira à Freud ses lumières sur les pulsions féroces, le cru des mots, le pileux, l’ombre des sexes, et à Michel Foucault le soin des refoulés de la société. Elle m’est revenue en ivrogne, hurlante et titubante, braillant ses vérités sur le trottoir. Loin des consensus mous et des technosynthèses, la vraie dialectique est ainsi tapageuse. Elle m’est revenue à force de perdre le sens de la raison.
On ne pense jamais « bien
». Toujours on pense mal. Mais c’est à
choisir : ou bien l’inexplicable ou bien
l’entêtement. A force de peiner sur les
contradictions, j’ai fini par choisir
l’entêtement. L’orgueil, en somme. Cela
passe ou cela casse… Oui, il faut chercher le sens, ou sinon
c’est la mort. »
(extrait de « La putain du Diable
» de Catherine Clément, collection « J’ai
Lu », Flammarion, 1996).
J’ai voulu ce soir être parmi vous, avec mes objections, mes fureurs, et ma passion. Les symboles qui nous entourent sont une source inépuisable de vigueur. Je me les approprie en évitant de lire la catéchèse officielle des revues adressées par le Suprême Conseil de France, sortant du monolithisme des orientations spiritualistes qui aseptisent parfois notre vision du monde.
La dure réalité de la vie est sans
cesse présente parmi les 250 à 300
décès par an, avec leurs agonies, qui jalonnent
mon métier. Ils incitent à
l’humilité, à poser les questions du
sens de l’existence, pour pouvoir partager la
détresse.
Ni la brutalité barbare des artisans du mal, ni celle des
nouveaux millénaristes qui donnent leur corps en sacrifice
à Dieu en massacrant des innocents ne viendront à
bout de cette indéfectible croyance : j’ai foi en
l’homme. C’est là qu’est la
nouvelle Loi. Ma croyance l’inspire mais ne saurait
m’absoudre de mon indifférence.
Puissiez-vous partager ces réflexions au cours de notre agapè. Je pense à vous.
Bien fraternellement,