30° #427012

Restauration des rituels

Auteur:

C∴ G∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Le Suprême Conseil de France est le gardien du Rite Ecossais Ancien et Accepté pour la France. Gardien du Rite, gardien du Rituel, il vient de terminer en 1996 la restauration des rituels des Hauts-Grades. Les raisons en ont été exposées par le Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil de France dans son allocution à la Tenue des Hauts Grades du 20 juin 1991 (4), un an après la mise en vigueur des rituels de la Maçonnerie de Perfection du 4e au 14e degré. Dans le supplément au N° 32 d’Ordo ab Chao, deux articles relatifs au 13e degré,
Chevalier de Royal Arche (7) [1] et au 15e degré, Chevalier d’Orient et de l’Epée (2) montraient pourquoi le Suprême Conseil de France avait rétabli l’authenticité initiale et logique du 13e degré ayant pour cadre le 1er Temple et du 15e degré basé sur le 2e Temple.

A cette occasion, de nombreux rituels du Chevalier d’Orient avaient été rassemblés. Il a paru opportun d’enrichir cette collection et de s’appuyer sur elle pour développer des réflexions avec un double objectif :

  • Fournir au lecteur non spécialiste des exemples extraits de documents originaux permettant de mesurer la nécessité d’une réforme périodique des rituels avec une méthode rigoureuse.
  • Montrer que tout travail de recherche des sources rituéliques originelles est extrêmement fécond en termes de connaissance du Rite, de compréhension de la vie d’un Rite Initiatique et, finalement, en termes de Connaissance tout court.

Le présent article commencera par une réflexion méthodologique avec un rappel de la structure des rituels, qui sont des outils vivants et qu’il est nécessaire de restaurer avec une méthode appropriée. On donnera ensuite des exemples montrant la continuité du corps symbolique principal et des variations selon diverses raisons ou modalités.

I – Réflexion méthodologique

I 1 La structure des rituels

Les rituels actuels, modernes, ont pratiquement une structure unique/

  • Décoration (ou disposition) du Temple et/ou du Tableau. C’est une description assortie ou non de dessins et d’explications. Des spécifications pour les initiations peuvent être mentionnées.
  • Insignes (ou Décors). Il s’agit de la description des écharpes, cordons, tabliers, bijoux, armes de tous les participants, assortie souvent d’explications.
  • Titres (ou Appellations). Outre le nom de la Loge, on trouve là, essentiellement pour les Officiers, quels personnages sont représentés, la manière de les appeler, leur place dans la Loge.
  • Ouverture des Travaux (de la Loge). A partir de cet élément il s’agit de documents très comparables au texte d’une pièce de théâtre, avec les « répliques » et les indications de « mise en scène ».
  • Réception (ou Initiation).
  • Obligation (ou Serment).
  • Discours historique (ou légendaire). Les récits historiques, plus souvent légendaires ou mythiques, font partie intégrante de l’enseignement traditionnel.
  • Instruction (ou catéchisme). C’est l’information donnée au nouvel initié (mots, signes, marche, batterie…, en somme les arcanes) mais aussi les fameuses Demandes – Réponses, incontestablement d’ordre rituélique, qui sont pour partie incluses parfois dans la Cérémonie Rituelle et qui constituent l’essentiel du manuel remis au nouvel initié, assorties généralement de commentaires [2].
  • Clôture des Travaux.
  • Divers. On trouve encore, selon les Degrés, des directives relatives aux Devoirs, aux Fêtes et Honneurs, à l’Administration de la Loge ou de l’Ordre, ainsi que des Instructions spécifiques (par exemple « l’Explication du nombre 81 » au 15e degré).

Selon les Rites et les degrés, des éléments peuvent être regroupés et l’ensemble est plus ou moins complet et copieux, mais il reste que les rituels modernes ont une structure unique et logique. Ceci est le fruit de l’influence de la pensée rationaliste dans les Ateliers à la fin du XVIIIe siècle et au XIXe siècle.

A l’origine, la structure des degrés est hétérogène entre degrés et à l’intérieur même de chacun des degrés qui étaient pratiqués séparément ou selon des séquences variées. Les rituels étaient alors « …caractérisés par leur concision. L’ouverture et la clôture des travaux sont limités à quelques échanges empruntés à l’instruction symbolique du grade… l’essentiel est constitué par la communication de l’instruction symbolique » (4). Les degrés ont été ensuite intégrés dans un ensemble hiérarchisé et linéaire dans le Rite de Perfection (Manuscrit Francken, A3) puis dans le Rite Ecossais Ancien et Accepté. Une structure unique s’est progressivement imposée, avec le développement de cérémonies très formalisées et un alourdissement du texte par des discours philosophiques et moraux.

Il conviendra donc de distinguer fondamentalement le corpus symbolique originel du grade, contenu essentiel du degré, et l’aspect cérémoniel et scénographique qui n’est que le moyen de rendre le premier plus accessible.

I 2 Le Rituel est un outil vivant

Dans tout Rite Initiatique Traditionnel, les Adeptes se réunissent pour pratiquer des cérémonies en recréant un lieu et un temps sacrés selon un rituel qu’elles animent ainsi à chaque fois : c’est le travail en Loge. De plus, c’est en travaillant sur le Rituel et ses symboles que chacun peut accéder au contenu initiatique. Il est « le support du cheminement vers la Connaissance » (5). C’est donc, au sens propre, un outil de travail.

Il existe une différence de nature entre l’œuvre d’art et le travail. La première devient définitive à un certain moment. Le travail doit toujours être recommencé (1). On comprend bien qu’au cours du temps, un outil doit être affûté, révisé, adapté à l’évolution des techniques. De même qu’une langue vivante, outil du langage, doit évoluer sous peine de devenir une langue morte, de même, le Rituel, support d’un organisme traversant les siècles, est justiciable d’adaptations lui permettant de rester compréhensible et praticable, de rester un outil vivant.

Il est normal qu’au cours du temps des adaptations aient d’être effectuées en rapport avec l’évolution de la langue [3] (orthographe, expression, sens des mots) ou pour des raisons pratiques (simplification de certains décors de Loge…). Mais au-delà de ces adaptations « banales », des modifications ont pu apparaître au cours du processus historique de transmission.

Pour les degrés transmis par communication, ainsi que pour les instructions symboliques tombées en désuétude, les rituels sont pratiquement restés inchangés. Pour les degrés pratiqués, on peut faire les constatations suivantes. Le corpus symbolique principal est relativement stable au cours du temps. Les décors et batteries des degrés écossais (au-dessus du 3e degré) ont été moins stables.

Diverses modifications sont intervenues en liaison avec la conjoncture politique et culturelle, avec ce que J. Le Roc’h Morgère appelle plaisamment « l’air du temps » (3). Les idées du temps imprègnent les Frères et ont ainsi des conséquences sur les rituels. En France en particulier, dix régimes politiques, souvent extrémistes d’un bord ou de l’autre, se sont succédés en deux siècles et demi. Sur le plan philosophique, le positivisme, le rationalisme, le scientisme, le matérialisme ont occupé le devant de la scène. Sur le plan religieux, les mouvements d’opinion relatifs au cléricalisme ont atteint leur paroxysme autour de l’année 1900 avec une violence qu’on a du mal à imaginer aujourd’hui.

Au cours des temps, les fleuves idéologiques ont pu emporter des pierres essentielles et déposer des alluvions malvenues. On relève ainsi une déchristianisation des rituels, une accentuation des aspects alchimistes, l’introduction de la Cabale, divers développements liés à la soi-disant initiation égyptienne (traité du docteur Vassal (I)). Des responsables maçonniques se sont crus autorisés à effectuer des corrections, des ajouts, des retraits qui ont eu pour conséquence « l’altération des rituels au détriment du sens et de la cohérence du Rite » (6). Dans certains cas, leur but n’était pas exempt de considérations troubles : démagogie, ambitions personnelles, luttes entre factions. Dans d’autres cas, leurs intentions étaient pures : ils voulaient graver dans la pierre, pour les générations futures de Maçons, leur conception personnelle du Rite. Quoi qu’il en soit, la Liberté s’oppose au caprice. « Si la mise en ïuvre du matériel symbolique est, rappelons-le, de la seule initiative individuelle, parce qu’il est légitime que la méditation à partir des symboles conduise à une interprétation personnelle, cette démarche ne doit pas être confondue avec la fonction des rituels qui est de transmettre un corpus symbolique sans l’interpréter. Les points de vue individuels ne doivent pas figurer dans les rituels » (4).

Il devient nécessaire, à certains moments, d’effectuer un retour aux sources, de procéder à une restauration des rituels.

I 3 La méthode de restauration

Il convient donc de restaurer ; mais alors se pose une première question : restaurer par rapport à quoi ? Comme il s’agit de retrouver la pureté originelle du Rite, la première tâche est de rassembler et d’examiner les textes depuis les plus anciens connus. On doit s’appuyer sur une documentation incontestable de première main et, pour les degrés écossais, sur les sources françaises de la Métropole et des Iles. On met alors les rituels en perspective pour repérer les grandes étapes (naissance puis organisation des grades), les évolutions et, le cas échéant, les déviations par rapport à la Tradition. On peut identifier, notamment pour les degrés qui ont été les plus pratiqués, des familles de rituels, parmi lesquelles on effectuera le choix du rituel de référence qui sera retenu comme modèle.

L’autre question a trait à la procédure de rénovation. Sur quelle base décider que telle amputation, ou tel ajout, ou tel changement de libellé était justifié, pour des raisons de langue ou de pratique, et que tel autre ne l’était pas ? Quelles variations peut-on accepter dans les récits légendaires ou mythiques ? Souvent longs et détaillés, ils sont une cible privilégiée pour les altérations. De même, pour les développements et commentaires présents dans toutes les parties codifiées des Rituels (Ouverture et Clôture, Réception, Instruction, …), comment décider de ceux
qui sont inopportuns, tendancieux ou déviants ?

Quelques règles constituent la base de la méthode : attachement prioritaire au corpus symbolique d’origine ; proscription des points de vue individuels ; restriction ou évacuation de discours philosophiques ou moralisateurs et des tentatives d’explication.

On retiendra encore que toutes les évolutions ne sont pas à faire disparaitre ; la Tradition, qui doit rester vivante, peut légitimement être enrichie d’ajouts si ces derniers s’inscrivent dans la cohérence. Par exemple, lors de la réforme du Chevalier Rose-Croix, les développements alchimiques inconnus des rituels initiaux n’ont pas été supprimés mais replacés dans le contexte symbolique du grade : l’hermétisme chrétien.

Au-delà, les choix sont à effectuer en référence à l’Esprit des Fondateurs du Rite. Ainsi, le manuscrit Francken a été retenu comme modèle des rituels de la Maçonnerie de Perfection, bien que certains des grades aient déjà subi une évolution, parce que les cahiers des grades qu’il contient ont été réellement pratiqués et qu’à ce titre, ils représentent un moment du vécu du Rite.

II Quelques Illustrations Issues du Chevalier d’Orient

II 1 Les Rituels originaux étudiés

Le grade de Chevalier d’Orient est un des plus anciens grades écossais [1748 au plus tard (2)] et le premier grade de Chevalerie. Il fut une instance terminale jusque vers 1761-62 (intégration dans le Rite de Perfection à la fin des années 1760). Il a été très pratiqué jusqu’aux années 1780. Par la suite, il fut de moins en moins pratiqué (Rite Français et ici ou là dans certains Ateliers) pour devenir, vers le milieu du XIXe siècle, un degré surtout transmis par communication. La période qui nous intéresse est donc le XVIIIe siècle et la première moitié du XIXe siècle.

On a rassemblé d’abord six rituels originaux qui s’organisent selon la liste suivante.

La famille A, de quatre rituels, comprend le manuscrit de Francken et constitue notre famille de référence :

  • A1, dénommé ici Valois. Manuscrit de 43 pages (12×18), l’Ordre des Maçons Libres dits Chevaliers de l’Orient, qui comporte en sa page 31 la mention suivante : « Nous grand Garde des Sceaux de la Souveraine Loge des Princes Chevaliers de l’Orient certifions et attestons que la présente copie est conforme à l’original qui est entre nos mains à Paris ce dixième avril mille sept cent quarante neuf. Pour Copie signé de Valois g. g. des Sceaux, copie tirée de l’original ». On retiendra que ce rituel date au plus tard de 1749.
  • A2, dénommé ici Tarade. Manuscrit en 26 pages (12×16), dit de Jean Théodore Tarade, daté de 1763 au plus tard. Il se compose en fait de deux rituels successifs. Le premier, du Chevalier de l’Aigle correspond à notre Chevalier d’Orient ; il est le seul qui nous intéresse ici. Le second, du Chevalier de l’Orient, est tout à fait original ; son contenu n’a été repris dans aucun degré du R. E. A. A.
  • A3, dénommé ici Francken. C’est le manuscrit bien connu des rituels du Rite de Perfection, exemplaire de 1783, en langue anglaise, appartenant au Suprême Conseil des Etats-Unis. Il comporte 14 pages (20×29) pour ce degré de Knight of the East or Sword.
  • A4. Manuscrit très intéressant de la collection C. Gagne, relié en 6 tomes [4], de date incertaine (1810-1820 ?). Pour le Chevalier de l’Orient ou le Maçon Libre, le rituel est très complet en 102 pages (12×19) dans le 6ème tome.
  • B. Manuscrit en 6 pages serrées (16×23), anonyme et non daté (XVIIIe s.), assez caractéristique des rituels anciens. La titulature est Commandeur d’Orient.
  • C. Manuscrit en 9 pages (17×22), anonyme et non daté (XVIIIe s.), de Chevalier de l’Orient dit Grand Maître des Maîtres.

II 2 Le corpus symbolique principal est présent dans tous les rituels

On examinera successivement trois thèmes : le récit légendaire du grade, la Maçonnerie renouvelée et la continuité initiatique [5].

Le récit légendaire du grade

Dans notre rituel de référence (Francken), la prise de Jérusalem et la captivité des Juifs à Jérusalem sont évoquées très brièvement : « Les lumières qui illuminent le Conseil doivent être 72… Les 2 petites lumières représentent les deux dernières années du règne de Sédécias, et le temps que dura le siège ; et les 70 années que dura la captivité, depuis le moment où les Israélites furent emmenés à Babylone par Nabuzardan, sous le règne de Nébucadonézar, par l’ordre duquel Jérusalem et le Temple de Dieu furent détruits ».

L’histoire décrite commence à la libération du peuple Juif par Cyrus, roi de Perse, grâce à la coïncidence de la Sagesse de Cyrus, de l’intervention du Dieu des Juifs qui « lui apparut dans une vision » et des sollicitations de Zorobabel.

L’initiation du Candidat à ce degré reconstitue la scène où Zorobabel (le Candidat) est introduit dans la salle du conseil de Cyrus pour demander la libération du peuple captif afin « de nous permettre de retourner en Judée, et de restaurer le Temple, de faire revivre les lois du Dieu des batailles et les ordonnances de Moïse ».

Après un vote, Cyrus accorde la liberté, fait rendre le trésor du premier Temple, arme Zorobabel Chevalier et « promulgue un édit enjoignant à tous ses sujets, de laisser les Francs Maçons passer librement à travers ses territoires ». On voit ici le rapport direct avec la titulature du degré : Chevalier d’Orient ou Maçon libre.

Ensuite, Zorobabel organise le peuple juif (récit très bref dans le Francken) pour le retour vers Jérusalem. On a ensuite la bataille lors du franchissement du fleuve Euphrate où une troupe armée, passant outre à l’édit de Cyrus, leur barre la route afin de s’emparer du trésor. Elle fut taillée en pièces par les Maçons Chevaliers qui étaient en tête du peuple. Zorobabel fit alors élever un autel pour sacrifier « au Dieu des armées, qui avait combattu pour Israël, et ils prirent Yaveron Hamaim (Liberté De Passage) comme mot de passe ».

Une fois à Jérusalem, la construction du Temple fut entravée par les attaques des « faux frères de Samarie ». « Zorobabel ordonna que tous les ouvriers soient armés, avec la truelle dans une main et l’épée dans l’autre, de telle sorte que tandis qu’ils travaillaient avec l’une, ils puissent se défendre avec l’autre, et repousser leurs ennemis lorsqu’ils se présenteraient ». Le 2e Temple, achevé après 46 années sous le règne d’Artaxerxès, fut détruit par les Romains.

Tous les épisodes sont présents dans les rituels de la famille A. Dans le « Valois », comme dans le manuscrit A4 qui en est très proche, la prise de Jérusalem, la destruction du 1er Temple et l’arrivée à Babylone font l’objet d’un véritable récit. Le manuscrit « Tarade » ne comporte pas d’historique ; cependant tous les épisodes sont évoqués dans « l’Explication du Tableau », « l’Initiation du Candidat » et dans « l’Origine des Chevaliers d’Orient » ; ainsi ces quelques exemples : « …leurs familles…furent menées en captivité et n’ont recouvré leur liberté et leurs droits que par la bonté du roi Cyrus qui le leur confirma, c’est pourquoi ils s’appellent très libres. » ; « D. Pourquoi le Maître est-il appelé Souverain ? R. Parce que Zorobabel était Prince et que Cyrus le constitua chef des Tribus. » ; « Le milieu de la loge est traversé du nord au sud par le fleuve stabbusanaï au milieu duquel est un pont de bois pour le passage des maçons libres ; sur ce pont sont 3 lettres L. D. P. c’est-à-dire liberté de passage. Le dit fleuve est couvert de têtes de morts des ennemis » etc.

Dans le rituel A4, le Récit du Grade s’arrête au début de la reconstruction ; comme dans le cas précédent, la lutte contre les Samaritains avec l’épée et la truelle est exposée dans la Décoration de la Loge et dans l’Instruction.

Le rituel B, Commandeur d’Orient, encore très éloigné de ce que sera le Chevalier d’Orient, comporte tous les épisodes du récit légendaire à l’exception de la bataille du pont ; ainsi par exemple : « …le temple fut pillé par Nabuchodonosor et le peuple d’Israël fut mené captif en Babylone où il resta 70 ans au bout de ce temps Zorobabel leur prince ayant recouvert la liberté par Cyrus retourna avec son peuple à Jérusalem…où étant arrivé Zorobabel reçut ordre de Cyrus de relever les murs de Jérusalem et de construire un temple, pour cet effet Zorobabel ordonna à une partie du peuple de travailler à la construction du temple et à l’autre de veiller à la sureté des ouvriers ».[6]

Le rituel C, bien que très court, comporte tout le récit légendaire. L’épisode des assauts des Samaritains pendant la reconstruction du Temple, bien que non décrit en tant que tel, constitue le sujet principal du grade. L’Obligation du Candidat est la suivante : « Je promets foi de chevalier de travailler à réédifier le nouveau temple et de combattre contre tous les infidèles qui pourraient s’y opposer ».[7]

La Maçonnerie renouvelée

Pour remédier à l’appauvrissement des rituels et à une médiocrité croissante des travaux et des Frères, aussi en réponse aux excès d’un rationalisme naissant, des Maçons ont voulu dans les années 1740 aller plus loin dans la voie spirituelle et initiatique. Dans le Francken, le « chapeau » général commence ainsi : « La Maçonnerie renouvelée, ou l’Epée Rectifiée ; dans les Grandes Loges de Prusse et de France, les Iles de Hispaniola et de la Jamaïque et dans la province de New-York, de même… ». La Chevalerie, modèle culturel au XVIIIe siècle de l’éthique chrétienne occidentale, est le moyen privilégié de cette rénovation : « [Cyrus]…arma Zorobabel Chevalier et lui donna pouvoir de conférer le même degré à ceux des Maçons qu’il en jugerait digne ».

Le renouvellement est d’abord spirituel. Au cours de l’Initiation, Cyrus demande à Zorobabel : « D. Quelle est la grâce que vous demandez ? R. De libérer mes Frères, de nous permettre de retourner en Judée, et de restaurer le temple, de faire revivre les lois du Dieu des batailles et les ordonnances de Moïse ». Du début à la fin de la longue légende du grade, Dieu est le maître de la conduite des hommes : destruction de Jérusalem où le peuple hébreu ne suivait plus les voies du Seigneur, intervention auprès de Cyrus pour libérer les captifs, protection des hébreux lors de la bataille du pont. Le pont est, en soi, un symbole universel de liaison entre les mondes matériel et spirituel. La rivière a englouti les méchants comme les eaux du Déluge et celles de la Mer Rouge ; Zorobabel est dans la tradition de Noé et de Moïse.

Le renouvellement est aussi moral. On relève dans l’Instruction : « D. Par quels moyens êtes-vous parvenu à ce haut degré ? R. Par mon humilité, ma patience et de fréquentes sollicitations… D. Quels sont les devoirs d’un Chevalier d’Orient ?

R…de secourir nos Frères dans le besoin, de recevoir avec amitié les Frères étrangers, de visiter les malades et de les réconforter, d’aider à enterrer les morts, de prier pour ceux qui sont persécutés, d’aimer l’humanité en général, d’éviter les vicieux, de ne jamais fréquenter les lieux de débauche ni les femmes de vie infâme…».

Le renouvellement est enfin maçonnique, initiatique, le pont étant aussi un symbole initiatique majeur de passage et d’épreuve. « Cette rivière est appelée par les Chevaliers d’Orient Starbuzanai, qui est le nom des chefs des adversaires qui tentèrent de s’opposer à la reconstruction du Temple ; ce qui en hébreu signifie l’Art Retrouvé, ainsi que cela nous est enseigné dans le Talmuth (sic), une signification qui s’accorde admirablement bien avec la profession des Chevaliers d’Orient ». Le Grand Mot de Passe est Raf Odom qui signifie Véritable Maître. Les Maçons Libres, à Jérusalem, étaient les descendants de ceux qui avaient bâti le premier Temple ; ne vivant plus dans les règles de l’Art, ils furent enchaînés et exilés ; dominant de nouveau leurs passions, les chaînes sont brisées et ils peuvent rentrer en eux-mêmes pour redevenir de Véritables Maîtres.

On mentionnera encore le retour à de saines pratiques maçonniques, rigueur et discipline; Cyrus dit à Zorobabel : « …je vous armerai avec une épée terrible, pour combattre vos ennemis, et vous rendre redoutable à tels de vos Frères qui pourraient se rebeller contre vous ».

Les rituels de la famille A sont tout à fait dans la ligne qui vient d’être décrite. Les préceptes relatifs à la pratique maçonnique y sont beaucoup plus développés. Ceci correspond au rôle « administratif » des titulaires du grade au moment de sa création, rôle qui est devenu mineur avec l’intégration dans le Rite de Perfection et la perte du statut d’autorité terminale.

On peut citer des exemples pris dans le « Valois » : « D. Que signifie l’épée que portent les Chevaliers de l’Orient du côté droit en travaillant au Temple ? R. Que tout de même que les Maçons étaient armés pour repousser l’ennemi, nous devons l’être contre les ennemis du bon ordre et de la discipline des Loges … D. Que représente la destruction du Temple et le peuple mené captif ? R. Qu’une Loge qui ne s’attache pas avec zèle au travail doit tomber dans la Division et la Confusion » et même : « D. Que signifie la Pâque que célébraient les Hébreux ? R. Elle est représentée par la frugalité des repas des maçons ».

Le rituel A4 porte le titre sans équivoque de « La Maçonnerie Renouvelée », placé dans le Récit du Grade entre la captivité et la libération. Dans les préceptes, on relève : « D. Pourquoi les Maçons Libres du Temple de Salomon ne travaillaient-ils qu’à cet ouvrage ? R. Pour nous apprendre à être fidèles observateurs des lois de la Maçonnerie, ne point fréquenter les Loges irrégulières sous peine de perdre notre titre de Maçon Libre ».

Le rituel B est peu explicite à propos du renouvellement. On relève cependant que le Candidat doit « se purifier de tout ce qui est contraire à l’honnête homme et à la Maçonnerie » et que, sur l’écharpe, A. K. N. signifiant Maître des Maîtres implique une fonction d’autorité.

Dans le rituel C, les « Devoirs des Chevaliers d’Orient » sont identiques à ceux du Francken dans le « Tableau » : « …[les] lampes toujours ardentes, qui prouvent la vigilance des Chevaliers » ; enfin le « Mot Sacré » est transparent : « Jakin rétabli ».

La continuité maçonnique

La Tradition du Métier constitue la base même de la légende du degré, puisqu’il s’agit de rebâtir au même endroit un Temple consacré au même Dieu. Toujours à partir du Francken, on relève les aspects suivants.

Une continuité des hommes. Avant le départ pour Jérusalem « Zorobabel rassembla tous les Israélites…il fit choix de ces Francs Maçons qui avaient échappé à la fureur des soldats lors de la destruction du Temple, et en choisit 7000 qu’il arma Chevaliers… ». Ce raccourci un peu maladroit (en raison des 70 ans de captivité) est explicité de manière plus crédible dans d’autres rituels de la famille A. Quoi qu’il en soit, le principe d’une filiation des hommes est bien présent.

Une continuité de l’organisation des maçons. « …les trois architectes divisèrent les ouvriers en classes, dont chacune avait son chef et deux assistants. Chaque degré de chacune des classes était payé selon son rang dans les travaux, et chacun d’eux eurent leurs mots respectifs » ; on reconnaît là l’organisation des Loges Symboliques avec les trois grades, le Maître de la Loge et les deux surveillants.

Une continuité des matériaux. Dans « l’Explication du Tableau » : « Sur la droite est une montagne avec la lettre T représentant la carrière de Tyr, d’où les pierres étaient extraites pour la construction du Temple ; et sur la gauche une montagne avec la lettre L, représentant le Liban, duquel les cèdres étaient pris pour la même fin ».

Une continuité des outils. « Dans le centre…sont la Bible, l’équerre et le compas. Toujours en dessous, sur une autre ligne, du côté droit sont représentés une pelle, un levier, et un marteau tranchant ; et sur une troisième ligne du même côté, un niveau, une perpendiculaire, un cube, un triangle et un quadrangle… ».

Une continuité de l’organisation du chantier. « Le même ordre fut observé dans la construction du 2ème Temple, que celui qui avait été pratiqué lors de la construction du premier ».

Une continuité des arcanes. Les mots des classes sont J (ici Judée), B (ici Benjamin) et YH (Yaveron Hamaim, liberté de passage). Le peuple arriva à Jérusalem au solstice d’été, et se reposa 7 jours ; les Fêtes d’obligation des Chevaliers d’Orient sont aux deux solstices. Le « nombre favori », longuement développé, est 81 ; il est en particulier 3x3x3x3 et montre bien l’ancrage dans les racines de la Franc-maçonnerie.

La fin de l’ « Explication du Tableau » précise : « …heureux moment où les véritables Maçons seront uniquement attachés aux premiers principes de la Maçonnerie, comme les seuls qui peuvent orienter chaque divertissement (sic) vers une solide et permanente fin de bonheur éternel ».

Tous ces aspects de la continuité sont présents dans les rituels de la famille A avec souvent des détails qui explicitent utilement le Francken.

Pour la filiation des hommes, on relève dans le Valois (et aussi dans le A4) : « Les trois Directeurs firent le dénombrement de tous les maçons tailleurs de pierre, charpentiers, et autres ouvriers nécessaires pour l’édifice ils examinèrent ceux qui étaient de race maçonne c’est-à-dire descendant de ceux qui avaient bâti l’ancien Temple, pour être conservés dans le grade de leur père, mais comme le nombre n’était pas assez suffisant pour hâter l’ouvrage ils en créèrent de nouveaux à qui ils accordèrent les mêmes privilèges. Les nouveaux maçons furent d’abord regardés comme simples ouvriers, ensuite comme ouvriers faits, et après ils furent ouvriers parfaits ».

Pour l’organisation des maçons, on relève dans les 3 rituels A1, A2 et A4 une curieuse correspondance par anagramme entre les noms des chefs du chantier et des outils ou qualités. Ainsi dans le Valois : « Les trois premiers furent choisis pour la direction du Temple et tels étaient Bilbe (Bible) Macops (Compas) Ereque (Equerre). On leur donna pour adjoints Juvena (Niveau) Dicperpen (Perpendic…ulaire) Tranglery (Triangle). Les cinq (autres) étaient Buce (Cube) Qurear (Quarré) Nigée (Génie) Excontietu (Exécution) Assidietu (Assiduité) » et dans le Tarade : « D. Expliquez-moi le sens de ces différents instruments ou anagrammes. R. Tous ensemble signifient que la Bible, le Compas et l’Equerre ont toujours été des règles infaillibles pour la bonne conduite des Maîtres, que le Génie, l’Exécution et l’Assiduité ont toujours dirigé les ouvriers, enfin que le Niveau, la Perpendiculaire, la Pierre Cubique, le Triangle et le Carré ont toujours été la base d’une bonne maçonnerie ». On remarquera que les deux séries d’outils sont identiques à deux des trois séries du Tableau du rituel Francken.

Pour la continuité des matériaux, on note dans l’ « Instruction » du rituel A4 (et aussi dans le Valois en plus bref) : « D. Pourquoi ordonna-t-il qu’on tirât le bois pour la construction du nouveau Temple des forêts du Mont Liban, et les pierres des carrières de Tyr ? R. Pour nous marquer que comme le premier Temple avait été bâti des mêmes matériaux, il fallait que le 2ème le fût aussi afin que rien ne variât, ce qui signifie que la Maçonnerie renouvelée constituée jusqu’aujourd’hui doit être toujours la même sans varier ni changer pour être reconnue dans toute sa pureté et sans erreur ».

Dans les rituels B et C, on ne trouve que quelques allusions aux liens avec la Maçonnerie Symbolique ; ainsi dans B : « Pour ouvrir la Loge, la Très Brillante Lumière (le Président) frappe 3 coups en maçon ordinaire et 2 ensuite espacés de ceux-ci, formant en tout 5 pour signifier les 5 points de la maîtrise ».

Pour marquer la synthèse du renouvellement et de la continuité, on citera les deux extraits suivants.

Du Valois : « Tous les grades depuis l’apprenti jusqu’au dessous du Grand Ecossais sont une peinture de ce qui s’était fait lors de la construction du Temple. Le Chevalier de l’Orient renouvelle aujourd’hui la Maçonnerie. Le But des nouveaux maçons est de rebâtir le Temple, lorsque l’Eternel voudra leur en procurer les moyens car la Maçonnerie parmi les Chrétiens n’a d’autre fin dans son principe que celle de réédifier le Saint Edifice sur les anciens fondements ».

Du Francken : « Ce second Temple ayant été détruit par les Romains, les Chevaliers Maçons des temps présents et descendants de ceux qui l’avaient construit, sont tenus sous la conduite d’un nouveau Zorobabel d’élever un 3ème Temple à la gloire du Grand Architecte de l’Univers ».

II 3 Exemples de variations

Eléments antérieurs non retenus dans le Francken

Parmi les rituels étudiés, de nombreux éléments n’ont pas été retenus dans le rituel de Chevalier d’Orient ou de l’Epée lors de la création du Rite de Perfection en 25 degrés. Les rituels B et C ne correspondaient qu’en partie à notre grade.

Les rituels de la famille A comportent des indications relatives au rôle d’instance terminale qu’avait le degré avant son insertion dans le Rite de Perfection. Il est donc de pure logique qu’on ne retrouve pas dans le Francken certaines parties de l’Instruction (voir supra, II 2) ni les « Règlements et Statuts des Chevaliers de l’Orient » tels que : « où il y aura des Loges établies sous des principes de fausseté ou d’ignorance il aura droit de les interdire et de les mettre dans la bonne voie selon sa prudence et sa sagesse ».

On relève d’autres disparitions dont, par exemple, les deux éléments suivants très chargés de symbolisme.

Dans le Catéchisme du Valois (mais aussi du Tarade et de A4), à propos de la pose de la 1ère pierre et du 1er Temple par Salomon : « D. Quel ciment y employa-ton ? R. Un ciment composé d’huile, de vin, de lait et de farine pour marquer que lorsque Dieu forma le premier homme il y employa sa Sagesse, sa Bonté, sa Douceur et sa Force ».

Dans le A4 (mais aussi dans le Valois et le Tarade), le roi Cyrus accorde la liberté au peuple hébreu « à la réserve que vous paierez un tribut de trois agneaux, cinq moutons et sept béliers » ; l’explication suivante est donnée dans l’Instruction : « D. Que signifie le tribut de trois agneaux, cinq moutons et sept béliers ? R. Pour apprendre que l’agneau est le symbole de la pureté et qu’il ne change pas de nature quand même il est devenu bélier. Ainsi dans tous les grades que nous parcourons dans l’Ordre, quoique nous nous rendions plus forts et plus instruits, nous devons aussi conserver la même obéissance, la même douceur et la même ferveur que lorsque nous n’étions que de simples Apprentis Maçons ».

Variations diverses

La famille D rassemble quatre documents attachés au Rite Français en sept degrés : trois degrés symboliques et quatre « Ordres » de Haut Grades dont le Chevalier d’Orient est le troisième.

  • D1. Manuscrit de Chevalier d’Orient de 41 pages (11×18), anonyme et de date incertaine (fin XVIIIe siècle ?).
  • D2. Manuscrit anonyme relié en 2 tomes : « Vénérable pour les trois grades » et « Cahiers du Très Sage pour les Quatre Ordres ». Pour le Banquet, la première Santé d’Obligation est portée à la République et à son Gouvernement, ce qui permet d’encadrer la date entre 1793 et 1804. Pour le Chevalier d’Orient, 30 p. (17×25).
  • D3, dénommé ici Régulateur. Publication officielle : « Régulateur des chevaliers maçons ou les quatre ordres supérieurs, suivant le régime du Grand-Orient ». Le 3e Ordre, Chevalier d’Orient, comporte 23 p. (13×20). Daté de 1801 (probablement 1806 pour les H.G.).
  • D4. Manuscrit relié, anonyme mais daté (1862), ayant pour titre général : « Instruction des Hauts Grades ». Le rituel de Chevalier d’Orient ou troisième Ordre comporte 21 p. (13×19).

Ces quatre rituels sont très proches les uns des autres. On s’appuiera, sauf mention spéciale, sur le Régulateur.

Les variations concernent principalement d’une part ce qui touche à la religion, d’autre part l’accent mis sur l’égalité et la continuité maçonniques.
On relève 12 fois le Grand Architecte de l’Univers (ou Grand Architecte) ; par contre Dieu ou toute autre appellation de la Divinité n’apparaissent jamais ; ceci est à comparer avec le Francken où l’on relève Dieu (7 fois), Seigneur (1 fois) et Grand Architecte de l’Univers (1 fois). Dans le Serment du Francken, le Candidat s’engage à « être fidèle à sa religion », ce qu’on ne retrouve pas ici. Enfin, l’Acclamation : « Gloire à Dieu, honneur à notre Souverain et Prospérité aux Chevaliers de l’Ordre » est devenu « Honneur aux Chevaliers ».

Lors de la Réception dans la Salle d’Orient Zorobabel se présente comme « le premier d’entre mes égaux » et non plus « un Prince par le sang, issu de la race de David ». Le souverain Maître (Cyrus) s’adresse à lui : « Je suis prêt à vous délivrer (de votre captivité) en vous accordant à l’instant votre liberté, si vous voulez me communiquer les secrets de la Maçonnerie, pour lesquels j’ai toujours eu la plus grande vénération ». A quoi Zorobabel répond : « Un des principes de notre Ordre est l’égalité ; elle ne peut régner ici : votre rang, vos titres, votre grandeur ne sont pas compatibles avec notre fraternité. Les engagements que j’ai pris, et que je ne puis violer, m’empêchent de vous dévoiler nos secrets. Si ma liberté est à ce prix, je préfère la captivité ». Zorobabel est ensuite mis à l’épreuve par la tentation des richesses et par la menace de torture, mais il persiste à ne pas trahir ses obligations ; on voit la filiation avec Hiram qui est mort de n’avoir pas voulu révéler les secrets.

Une deuxième Réception a lieu dans la Salle d’Occident à Jérusalem où des Grands Elus ont réussi difficilement à faire perdurer une « Maçonnerie de l’ombre ». Zorobabel fait le récit du retour : « …cependant j’ai été attaqué par des ennemis venus à ma rencontre au passage du fleuve ; j’en ai triomphé, et malgré la victoire, j’ai perdu les marques distinctives (l’écharpe et le tablier) que m’avait donné notre libérateur ». Le Très Illustre Maître lui répond : « La perte que vous avez faite, mon Frère, vous annonce le dépouillement de la grandeur et de la pompe mondaine. Nos principes, fondés sur l’égalité, ne pouvaient être connus du prince votre libérateur ; aussi n’avez-vous perdu que les marques profanes de ce prince ». Le Candidat reçoit ensuite un deuxième adoubement sous la forme suivante : « Vous avez été décoré du titre de Chevalier d’Orient, et moi je vous décore du titre de Chevalier Maçon. Cette truelle en est le symbole ; vous travaillerez désormais le glaive d’une main et la truelle de l’autre ».

On relèvera encore dans les rituels D1 et D4 une longue suite (4 pages) au récit légendaire habituel, visant à marquer une continuité historique entre les Maçons du 2ème Temple et ceux d’aujourd’hui [8]. Quand le 2ème Temple fut détruit par les Romains, quelques Architectes continuèrent sur place une activité secrète et fondèrent un hospice pour les pèlerins. Au moment des Croisades, ces « Maçons libres » se joignirent aux Croisés pour constituer l’Ordre du Temple (non dénommé en tant que tel). Après que l’Ordre fut dépouillé et anéanti, 81 d’entre les Architectes remirent au prélat d’Upsal en Suède le dépôt de leurs connaissances enfermées dans un coffre. Renonçant à construire à Jérusalem un 3ème Temple « avec des matériaux terrestres », ils se vouèrent à en construire un « avec des matériaux mystiques, … placé au milieu de [leur] cœur ».

On terminera en donnant quelques exemples de variations à caractère religieux et/ou politique provenant de diverses sources.

Dans le rituel A4 : « D. Pourquoi, après la construction du Nouveau Temple, sacrifions-nous pour la conservation du Roi de Babylone ? R. Pour nous apprendre à prier pour les Princes et pour ceux qui protègent l’Ordre ».

Dans le livre de Vassal, ancien Secrétaire du Grand Orient, de 1832 (I) : « …peut-on, en effet, méconnaître dans la conduite des Samaritains envers le peuple d’Israël ces attaques constantes et non fondées que tant de pouvoirs ombrageux n’ont cessé de diriger contre notre institution, et surtout cette guerre éternelle que le parti-prêtre a constamment livré à notre institution…par les anathèmes délirants que plusieurs papes lancèrent en divers temps, et renouvelés dans presque toutes les époques, pour parvenir à détruire un principe dont les développements ininterrompus devaient tôt ou tard démontrer l’abus du pouvoir absolu et démasquer dans tout son jour le fanatisme et la superstition ».

Dans l’Arche Sainte de 1851 (II), il est d’abord donné à L. D. P. la signification traditionnelle de « Liberté De Passage », mais on lit plus loin : «…les 3 lettres qui précèdent auxquelles des auteurs ont donné cette signification Lilia destrue pedibus. Foulez aux pieds les lis (emblème du pouvoir royal). Si cette interprétation est vraie… ». On peut remarquer que, même si l’auteur n’avalise pas vraiment cette interprétation abracadabrante de L. D. P. (…des auteurs (?) …si cette interprétation est vraie (?) …), elle est quand même citée ; le grain est semé.

Dans le rituel de Cassard du Suprême Conseil de Cuba de 1867 (III), on peut lire ce qui suit : « D – Où allez-vous ? R – De Babylone à Jérusalem, des Ténèbres de l’Erreur à la Lumière de la Vérité, du stérile champ de l’Ignorance et de l’esclavage mental aux vertes collines et aux plaines fertiles du Savoir et de la liberté intellectuelle ». On peut penser que la liberté de pensée qui est ici revendiquée est liée au régime politique dictatorial et esclavagiste qui était alors en vigueur à Cuba.

On terminera par le rituel du Suprême Conseil du Venezuela de 1963 (IV), qui est particulièrement « militant ». Le Président est appelé Souverain Président et l’Acclamation devient : « Le Souverain Président : Honneur aux représentants du Peuple. Réponse : Honneur au Souverain Président qui reconnaît ses droits ». Dans la Clôture des Travaux : « D. Quel devoir nous impose ce Grade ? R. Celui de proclamer la liberté individuelle et d’enseigner aux hommes à la mériter, à l’acquérir et à la conserver ». Dans le Travail des Chevaliers d’Orient : « Les travaux de ce grade ont pour objet principal d’affirmer que l’homme étant libre par nature, la liberté individuelle ne peut être attaquée par la Loi, sinon en ce que cette Loi représente l’harmonie qui doit régner entre les droits de l’homme isolé et les droits du même mais avec la   société ».

Avec ce voyage à travers les rituels, on aura pu se faire une idée de la part de conservation à travers le temps du corps symbolique principal et de la part de modifications selon les familles de rituels et les circonstances. Chemin faisant, un tel pèlerinage aux sources nous a fait participer à la vie multiséculaire du Rite et à la vie d’un degré particulier. Celui-ci est devenu pour chacun plus familier, plus intime. Commencer à connaître un degré de l’intérieur, n’est-ce pas entrer dans la voie de l’Initiation réelle ?

Le devoir de chacun est de méditer sur le contenu symbolique du rituel, de réaliser une actualisation personnelle de la Tradition. Le devoir de l’organisme gardien du Rite est au contraire de transmettre les symboles sans les interpréter.

La récente restauration des Rituels a été accomplie avec rigueur vis-à-vis des textes et vigilance vis à vis des Principes Fondamentaux. Au-delà, c’est aussi à chaque membre de la Juridiction d’être, en Chevalier d’Orient et de l’Epée, la truelle dans une main et l’épée dans l’autre, le gardien du Temple et du Rituel.

Notes :
[1] Les chiffres entre parenthèses renvoient à la bibliographie présentée en fin d’article. Les lettres correspondent à des rituels originaux, les chiffres romains à d’autres documents et ouvrages maçonniques, les chiffres arabes à des ouvrages ou articles.
[2] On notera que la méthode d’enseignement par Demandes – Réponses à apprendre par cœur est très répandue : catéchismes religieux, instruction militaire,…
[3] Pour les extraits de Documents, on a, si nécessaire, rétabli une orthographe de Français moderne. Tous les extraits de documents sont imprimés en caractères italiques.
[4] Les degrés contenus dans ce document sont les suivants. Tome 1 : manque. Tome 2 : Elu des 9 ; Elu de l’Inconnu ; Elu des 15 ; Chevalier Sublime Elu des 12 ; Grand Architecte ; Chevalier de la Royale Arche. Tome 3 : Grand Elu Parfait ou Sublime Ecossais. Tome 4 : Maître Ecossais ; Sublime Ecossais ; Ecossais Trinitaire ; Sublime Ecossais de Franville ; Ecossais de St André ; Ecossais Anglais (sic). Parfait Architecte. Tome 5 : Chevalier de St Sépulcre ; Chevalier de la Palestine ; Chevalier du Temple ; Grand Inspecteur ou Kados (sic). Tome 6 : Elu Suprême ;
Chevalier de l’Orient ; Prince de Jérusalem ; Souverain Commandeur du Temple.
[5] Pour un thème donné, les informations sont généralement disséminées dans les différentes parties du rituel. Ainsi, dans le Francken, le récit légendaire apparaît peu ou prou dans la « Disposition du Conseil », « l’Explication du Tableau », « l’Initiation du Candidat » et dans « l’Origine des Chevaliers d’Orient ».
[6] A titre anecdotique, cet extrait de l’Instruction préfigure peut-être l’épée et la truelle du Chevalier d’Orient : « D. Pourquoi vous servez-vous de la lance et de la palme à la main ? R. La lance me servait pour repousser mes ennemis et la palme était la preuve d’une victoire certaine ».
[7] Dans ce rituel, on relève dans l’Instruction : « D. Etes-vous chevalier de l’orient ? R. En voici les marques, l’épée et la truelle… D. Quels sont vos ornements ? R. La trompette et le triangle ». On a ici une belle correspondance de l’emblème et de l’outil : à la trompette du soldat, l’épée, au triangle du Maçon, la truelle.
[8] Cette suite n’a pas été reprise dans les rituels D2 et D3, qui ne comportent pas de « discours historique » en tant que tel.

Manuscrits :

  • A1. Manuscrit, copie du Manuscrit « de Valois ». 1749. L’Ordre des Maçons Libres dits Chevaliers de l’Orient. Coll. P. Veysset. 43 p. (12×18).
  • A2. Manuscrit de Jean-Théodore Tarade. Chevalier de l’Orient. 1763. Coll. C. Gagne. 26 p. (12×16) pour ce degré.
  • A3. Manuscrit Francken, Knight of the East or Sword, 1783. Photocopie du manuscrit, ce dernier appartenant au Suprême Conseil des Etats-Unis ; coll. Cl. Gagne, p. 184 à 197 (20×29) pour ce degré.
  • A4. Manuscrit anonyme, relié en 6 tomes. Le Chevalier de l’Orient ou le Maçon Libre. Non daté (1810-1820 ?). Coll. C. Gagne. Sixième tome, p. 47-148 (12×19) pour ce degré.
  • B. Manuscrit anonyme. Commandeur d’Orient. Non daté (XVIIIe s.). S.C.d.F. 6 p. (16×23).
  • C. Manuscrit anonyme. Chevalier de l’Orient, dit Grand Maître des Maîtres. Non daté (XVIIIe s.). Coll. C. Gagne. 9 p. (17×22).
  • D1. Manuscrit anonyme. Chevalier d’Orient, 3Ème Ordre, Réception. Non daté (fin du XVIIIe siècle?). Coll. C. Gagne. 41 p. (11×18).
  • D2. Manuscrit anonyme, relié en 2 tomes. Chevalier d’Orient. Date entre 1793 et 1804. Coll. C. Gagne. 30 p. (17×25) pour ce degré.
  • D3. Régulateur des Chevaliers Maçons ou les quatre ordres supérieurs, suivant le régime du Grand Orient. 1801 (probablement vers 1806 pour les H.G.). IIIème Ordre : Grade de Chevalier d’Orient. S.C.d.F. p. 37-58 (13×20).
  • D4. Manuscrit anonyme. Instruction des H. G. Chevalier d’Orient ou troisième Ordre.1862. Coll. C. Gagne. 21 p. (13×19) pour ce degré.

Autres Documents et Ouvrages Maçonniques : 

  • I Cours complet de Maçonnerie ou histoire générale de l’initiation, par P.G. Vassal. Le Chevalier d’Orient et de l’Epée. 1Ère Edition 1832. Ici, réédition de 1980. Slatkine Reprints Ed. GenÈve-Paris. p. 368-382 (12×20) pour ce degré.
  • II L’Arche Sainte, guide du Franc-maçon. Chevalier de l’Orient ou de l’Epée. 1Ère édition 1851. Ici 7Ème édition, C. Jaillet. Ed. Lyon, 1866, S.C.d.F., p. 147-152 (10×16) pour ce degré.
  • III Andres Cassard. Manual de la Masoneria ¢ sea el tejador de los ritos antiguo escoce frances y de adopcion. Grado Quince. Caballero de oriente ¢ de la espada. 5Ème édition 1867. George R. Lockwood Ed. New-York. Espagnol. S.C.d.F., p. 288-302 (14×20) pour ce degré.
  • IV Rituel du Suprême Conseil du Vénézuela. Caballero de Oriente, ¢ de la Espada.1963. Coll. S.C.d.F. Espagnol. 6 p. (21×29, 7) pour ce degré.

Auteurs Cités :

  • 1 Dorison C., 1993 : Le travail. Hatier. 80 p.
  • 2 Gilibert J., 1995 : Le Chevalier d’Orient et de l’Epée (ou Chevalier Maçon Libre). Supplément au nø 32 de Ordo ab Chao, p. 27-43.
  • 3 Le Roc’h MorgÈre J., 1995 : Les Constitutions d’Anderson et l’air de leur temps. Communication personnelle, 8 p.
  • 4 Veysset P., 1991 : A propos d’une réforme des rituels. Allocution prononcée à l’occasion de la Tenue des Hauts Grades à Paris, le 20 juin 1991. Ordo ab Chao n° 23, p. 7-18.
  • 5 Veysset P., 1994 : Le REAA, en France, aujourd’hui. Allocution prononcée à l’occasion de la Fête de l’Ordre Ecossais, le 18 décembre 1994, à Paris. Ordo ab Chao supplément au nø 31. Activités de la Juridiction, p. 3-6.
  • 6 Veysset P., 1995 : Les sources du REAA. Allocution prononcée à l’occasion de la Tenue des H.G. à l’Orient de Paris, le 22 juin 1995. Ordo ab Chao supplément au nø 31. Activités de la Juridiction, p. 7-12.
  • 7 Weill J., 1995 : Le Chevalier de Royal Arche. Supplément au nø 32 de Ordo ab Chao, p. 5-26.

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