#401012

Deus Meumque Jus

Auteur:

M∴ E∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
ACACIA - Orient

A la Gloire du Grand Architecte de L’univers
Ordo ab chao
Deus Meumque Jus
Au Nom et sous la Juridiction du Suprême Conseil pour la Côte d’Ivoire
Des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du 33ème et dernier Degré
du Rite Ecossais Ancien et Accepté

A04I-1-1

Dans les Constitutions, Statuts et Règlements pour le Gouvernement du Suprême Conseil etc. approuvé à Berlin le 1er mai 1786, il est stipulé que : « le Grand Sceau du Suprême Conseil est un grand aigle noir à deux têtes, le bec d’or, les ailes déployées, et tenant dans ses serres une épée nue ; en dessous sont écrits d’une part « Ordo ab Chao » et d’autre part sur un ruban déployé « Deus Meumque Jus » ; et au-dessus de l’aigle Suprême Conseil du 33ème Degré ».

On peut donc considérer que « Ordo ab Chao » et « Deus Meumque Jus » sont deux devises. La première, « Ordo ab Chao », est celle du Rite, elle fixe ses objectifs ; tandis que la deuxième, « Deus Meumque Jus », constitue de son côté la loi des Suprêmes Conseils.

La devise « Deus Meumque Jus », qui signifie « Dieu et mon droit », par ailleurs adoptée par la monarchie britannique signe la souveraineté. Nous tenterons de montrer en en étudiant chaque terme, que cette devise rattache l’Ordre Ecossais à la tradition ésotérique liée à l’Occident par ses racines qui mènent au-delà de sa constitution historique.

L’Ordre, en intégrant le courant de la spiritualité traditionnelle, doit permettre à ses adeptes de surmonter de nos jours la véritable rupture ou « Catastrophe métaphysique » que l’on date du 17ème siècle, quand la philosophie se constituant en science séparée a détrôné la Sagesse et la Tradition en se coupant de la compréhension des mythes d’un monde unitaire et sacré. L’ordre se situe ainsi très au-dessus d’une société de pensée ou d’une association fraternelle.

Tout d’abord qu’est-ce qu’une devise ?

La devise fait partie de l’écu, originairement le bouclier (scutum), qu’elle divise, qu’elle décrit. L’ensemble des signes qui composent un écu est le blason. La sentence qui accompagne cette composition est l’âme de la devise qui s’inscrit dans des listons (listels ou listeaux) autour de l’écu ou au-dessous. C’est une similitude abrégée concise, c’est aussi une parole visible bien que silencieuse destinée aux yeux de l’esprit, un langage muet qui n’a pas la clarté de l’emblème, lequel, plus général et convenu, exprime des vérités premières.

La devise s’inspire des traits propres à un groupe restreint, elle exprime toujours une caractéristique irréductible et permanente qui distingue ses membres. Quintessence de sens, elle n’est pas à proprement parler symbolique car, même si elle prête à plusieurs interprétations, elle est message convenu. Il est admis qu’elle se rapporte à « la langue des gentilshommes au noble savoir ». Cet aspect de la devise correspond parfaitement aux ambitions initiatiques et chevaleresques déclarées de l’Ordre Ecossais.

La version originelle des Constitutions ainsi que la devise qui nous intéresse, étant donné les racines françaises du Rite, étaient rédigées en langue française : « Dieu est mon droit ». Le texte actuel des Constitutions et Règlements traduit en latin date de 1834. Cette traduction semble avoir été faite d’une part parce que les traducteurs sont des familiers de la langue latine, langue morte, mais toujours enseignée, connue et écrite naturellement par l’élite cultivée, notamment occidentale. Cette langue riche et précise est alors le véhicule incontesté et international du savoir, de la culture, des sciences, des arts et du droit. D’autre part elle exprime l’universalisme et la cohésion, c’est « La »langue, les langues vulgaires, vivantes, étant appelées « maternelles », car apprises par les enfants dans leur milieu. Plus profondément par cette langue, bien commun de l’occident, c’est la continuité d’une conception du monde qui s’exprime naturellement.

Nous étudierons cette devise dans une perspective initiatique et traditionnelle, à la lumière des connaissances actuelles étymologiques, linguistiques et paléo-linguistiques. Quelle est l’origine et le sens dont sont porteurs ces trois termes Deus, Meum et Jus ?

DEUS, désigne une puissance supérieure en relation avec le ciel diurne lumineux, séjour des dieux que l’on retrouve dans les mots latin « Dies », le jour et « dius », divin. C’est cette relation entre la lumière et le divin que nous pouvons légitimement retrouver dans notre démarche. N’est-ce pas « la Lumière que nous avons désirée dès notre première entrée dans le Temple ? » Il en va de même pour ce que nous éprouvons, ressentons par intuition, par résonance, plus que par la appréhension intellectuelle raisonnante dans le Temple.

En effet derrière les manifestations des forces naturelles qui entourent et commandent leur vie, les Latins ont senti l’action du surnaturel ; leur effroi s’est mué en un sens profond du divin. Citons Pline l’Ancien : « plus sensibles au mystère de la présence divine, qu’à la représentation figurée de la divinité (car les représentations des dieux ne sont apparues à Rome que tardivement sous l’influence des grecs), ils reconnaissent dans les puissances supérieures que sont les numina », le numen étant cette puissance impersonnelle que l’on traduit par volonté divine et signifiant la manifestation de l’action d’un dieu. Nous nous retrouvons là au cœur de ce qui constitue la spécificité d’une démarche ésotérique, implicite dans cette devise, qui écarte la transcendance en tant que coupure, en refusant un dualisme ontologique. Un tel dualisme entrainerait la désacralisation, la désanimation de la nature et étymologiquement sa diabolisation.

Dans le mode de la Tradition, aucune distance ne sépare Dieu de l’Homme, de même aucun dogme ne saurait interdire l’accès aux sources cachées de la nature. Maître Eckhart éclaire la notion d’un fond commun indifférencié, où l’Homme et Dieu se retrouvent réunis de telle sorte qu’il existerait en chacun de nous une « Petite étincelle » de l’âme de la divinité elle-même. Ainsi Dieu serait en devenir, il aurait besoin de la nature et des hommes qui ne seraient pas des créatures déchues mais des êtres libres, ayant pour vocation de devenir des créateurs. Pour Jakob Böhme : « Dieu se définit moins par son essence que par sa liberté, il est entité « ne varietur » que dynamisme énergétique ». Ces quelques exemples illustrent le caractère prégnant du divin ou du supra-humain ou du Tout Autre, qui habite ontologiquement l’homme traditionnel. De toute évidence si l’on accentue la coupure entre créature et Créateur, l’Univers n’est plus UN.

MEUM signifie mon devoir et mon droit de, relié à « Deus » par « Que », dans le sens de « ainsi que », mais lié au Jus (le droit), avec la notion d’être son maître, d’être libre, c’est tout ce qui concerne ma personnalité, mon bien. C’est moi, homme à sa place (et on pourrait ajouter sans parodier « et à son office ») dans une société organique traditionnelle, dans le respect de chaque personnalité, de chaque « Genius » (Dieu particulier à chaque homme. La personne même).

JUS qui mène au Droit et à la Justice, est une des idées-forces du Rite Ecossais, dès les premiers degrés, mais avec un regard qui évolue en fonction de l’état de réalisation de l’adepte. « Jus » exprime l’idée d’intégrité et de perfection, mais c’est aussi ce à quoi chacun peut prétendre en raison de sa fonction, c’est dire qu’il y a un ensemble de droits et de devoirs qui appartient à tout homme, selon sa place dans une communauté organique.

Mais de quelle Justice et de quelle Loi est-il question ? Quelle part prend la liberté évoquée plus haut ? Sénèque, qui concilie la loi et la liberté, déclare « Je ne souffre aucune contrainte et n’endure rien malgré moi. Je ne subis pas la volonté divine puisque j’y adhère d’autant plus que je sais que tout se déroule dans le monde en vertu d’une imprescriptible loi, établie pour l’éternité ». Il importe d’abord de rechercher et de bien comprendre les racines de la notion de « Jus » qui, dans la Rome archaïque à la période primitive, tenait également compte de l’ordre du monde, la religion et le droit ne se distinguant pas.

A l’origine, les rapports sont dominés par l’idée de crainte révérencielle et par la croyance dans les valeurs magiques, sympathiques des rites propres à stimuler la force divine, à amener la divinité à agir, à venir au secours de l’Homme et de la Cité. Le « Jus » est lié au « Fas », expression de la volonté divine, terme qui dérive d’une racine indo-européenne (Dhé) dans son sens premier de fonder, d’établir.

Il n’est pas question de distinguer deux droits, l’un divin « Fas »et l’autre humain « Jus ». Tout repose sur une assise religieuse invisible sans laquelle le droit est impossible. Il soutient les conduites humaines et permet les actions entreprises. Est « Fas » ce qui est conforme à la norme, ce qui s’intègre dans un ordre universel, « Fas est »signifiant alors « il est conforme à l’ordre des choses que ». Ce n’est pas une permission octroyée par les dieux, c’est l’aspect normal de toute action définie à un niveau supérieur. « Fas »ne peut être discuté, on peut décréter un moment du temps ou une portion de l’espace « fas » ou « nefas »selon qu’ils donnent ou non à l’action humaine une assise divine.

Le « Fas» définit donc, à un niveau supérieur, l’aspect « normal » de toute action. Le « Jus »tient compte, nous l’avons dit plus haut, de l’ordre du monde définit par le « Fas »car nul être ne peut exister sans référence à un ordre supérieur. Ainsi le droit, et partant la justice, sont l’ensemble des rapports qui relient les hommes entre eux, mais c’est tout autant ceux qui unissent les hommes aux dieux, car chaque dieu possède lui aussi son « Jus », que l’Homme lui reconnait en lui rendant un culte selon une forme précise. Comme l’écrit Cicéron « La modération qui s’exerce à l’égard des autres s’appelle la justice ; cette justice vis-à-vis des dieux, c’est la religion ; vis-à-vis des parents, la piété », et ailleurs « La piété, c’est la justice qui acquitte les hommes envers les dieux ». Il ajoute « La raison est ce qu’il y a de plus divin, non seulement dans l’homme, mais aussi sur terre et dans le ciel, et qui crée entre les dieux et les hommes une première société. La droite raison c’est donc la loi, et par la loi nous autres hommes, nous devons nous croire liés aux dieux ».

La loi n’est pas une invention de l’esprit humain, ni un décret des peuples, mais quelque chose d’éternel qui gouverne le monde entier. C’est l’esprit de Dieu qui promulgue des obligations et des défenses. Le « Jus » est donc ce qui commande la conduite d’un homme ou d’un groupe à l’égard des autres, mais c’est en même temps tout ce à quoi il a légitimement droit. Il faut fixer les limites de chaque « Jus »et c’est l’une des fonctions principales du « Rex »romain ; en prononçant le « Jus »il fait acte de « Judex », de juge, il dit le droit. Nous voyons donc que dans ce contexte la justice « Juistita » et le droit le « Jus » ne peuvent être que d’inspiration divine. Avec Gilbert Durand nous pouvons aussi dire que « Jus Meum »(la justice en moi) est équivalente de la divinité (« Deus ») ou encore la justice est la part de Dieu en moi.

Il apparait, à travers ce qui est dit plus haut, que l’Ordre Ecossais, en adoptant la devise « Deus Meumque Jus », se place dans un courant ésotérique et spiritualiste. De la plus haute antiquité, les trois termes étant intimement liés, ils participent à l’unité du monde en rattachant l’adepte avec sa personnalité et sa liberté de choix, au Principe. Ce Principe créateur est le guide qui permet à notre intelligence d’accéder à plus de spiritualité, de relier la terre au Ciel, le Visible à l’Invisible, l’Homme à Dieu.

En conclusion, la raison d’être de l’Ordre est de proposer à ses adeptes, hommes différentiés, une ascèse initiatique visant la plus haute spiritualité, dans l’espoir de retrouver par l’expérience le monde divin d’où ils sont issus. La devise « Deus Meumque Jus » ne fait que souligner la nécessité, pour fonder toute justice ou tout droit, de faire référence à ce lien d’intimité entre l’Homme et le divin qui sont de même nature.

Mes Très Chers Frères Maîtres Secrets, sans voir le temps s’arrêter, assis dans ce grenier inépuisable qu’est le Temple, et conscient des limites de ma pensée, j’apprécierais avec humilité l’apport de vos lumières pour continuer à cogiter sur « Deus Meumque Jus », une des deux devises de notre Ordre.

J’ai dit.

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