4° #401012 La parole perdue Auteur: P∴ C∴ Obédience:Non communiqué Loge: Non communiqué Toutes les traditions font symboliquement allusion à une chose perdue ou disparue et, en apprenant que la Parole est perdue lors de la cérémonie d’élévation au grade de Maître, nous devinons qu’il s’agit d’une chose de valeur, d’une grande pureté, je dirais juste et parfaite…mais comportant de fait un risque inéluctable d’entropie. Nous pressentons en outre que nous pénétrons au cœur même de ce qui donne sens à notre démarche maçonnique.A cet égard, la Parole ne peut donc se limiter à la simple faculté de s’exprimer par le langage articulé humain (définition du Larousse) ; elle relève d’une réalité d’un autre ordre : la Vérité, la Sagesse, la Tradition, le Logos, la Connaissance, Dieu… Peu importe d’ailleurs le nom qu’il convient de retenir car s’ouvre dès lors le champ quasi infini de l’analyse symbolique.QU’EST-CE QUE LA PAROLE PERDUE ?Interrogeons-nous néanmoins…Cette Parole perdue, est-ce Dieu ou le GADLU dont nous avons perdu le contact ? Est-ce la clé d’accès au divin que nous avons égarée ? Est-ce un paradis ou un bonheur originel auquel nous sommes devenus étrangers par notre faute ? Est-ce la transmission d’une certaine Connaissance dont la chaîne s’est rompue ? Est-ce la compréhension initiatique d’une tradition qui s’est dégradée par ignorance, orgueil, égocentrisme, impatience, fanatisme ? Elle est à mon sens tout cela à la fois et rien de cela en particulier…Pour beaucoup de peuples, elle est la première manifestation divine à l’origine de la création. Le Verbe s’est fait chair. Sa Parole a mis de l’ordre dans le chaos.Dans nos loges de Saint Jean, l’Evangile du même nom ne peut être plus explicite : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Tout a été fait par Lui et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans Lui ».Notons que dans le rituel de la Saint Jean d’hiver du REAA, le Verbe est remplacé par la Parole… Notons encore que, écrit en grec, ce texte parlait de Logos, terme courant dans la philosophie pour désigner l’intelligence divine organisatrice du monde. Même si, dans cette optique, le Logos acquiert plutôt le caractère d’instance scientifique, de raison organisatrice, il reste néanmoins investi d’une fonction démiurgique. Idées platoniciennes et stoïciennes se mêlent aux thèmes théologiques : Dieu a créé le monde par son Logos, qui peut être entendu en tant que Sagesse. Sagesse présente à la fois à Dieu et à la création toute entière. Sagesse transcendante en Dieu et immanente au monde créé auquel elle donne sens. Sagesse maçonnique qui préside en tout état de cause à la construction de notre édifice.Je le répète mes F, j’ai la conviction que les mots importent peu pour désigner la Parole et son caractère divin. D’ailleurs, dans de nombreuses traditions, la prononciation, voire la connaissance du nom divin, fait l’objet d’un interdit absolu, évitant ainsi d’enfermer le Transcendant dans une définition ou un nom qui ne serait alors qu’un objet circonscrit par notre raison et ne nous serait donc pas supérieur. Les hindous le désignent par exemple par « Il n’est ni ceci, ni cela ». Le taoïsme évoque le « Sans nom ». C’est « Le grand Nom inconnu » du soufisme ou le tétragramme imprononçable des hébreux (YHWH). « On ne peut ni Le dire, ni L’écrire » dit encore Platon. Quant à nous, c’est à la Gloire d’Un Grand Architecte de l’Univers que nous travaillons. Plus que le nom, retenons en définitive ce caractère de déité, suprahumain, surhumain dirait Nietzche. C’est cette singularité supérieure et absolue que nous avons perdue. Surtout, c’est toujours au-delà de celle-ci et in fine, l’obscuration spirituelle survenue à un moment donné de l’histoire humaine (et par notre faute) qui a brouillé notre perception de l’Origine. C’est donc avant toute chose la perte de l’état primordial, d’où la nécessité de lui substituer quelque chose qui doit en tenir lieu mais qui est nécessairement dégradé ou incomplet.FALLAIT-IL QUE LA PAROLE SE PERDE ?Pourquoi Hiram refuse t’il de transmettre la Parole au risque de mourir et de voir le chantier s’arrêter ou retourner au chaos ?Bien sûr, il dit aux 3 mauvais compagnons qu’il ne peut la donner seul. Mais sans doute a t’il choisi de s’effacer car il sait qu’un guide trop prégnant entrave le progrès de ses disciples en favorisant la paresse et la soumission. Dans cette perspective, Hiram doit laisser la Parole disparaître. Il doit mourir pour que le chantier ne puisse être terminé, pour qu’il reste quelque chose à imaginer ou à construire. D’une certaine façon, la perte de la Parole « condamne » les ouvriers à la liberté, à la responsabilité de donner un sens à leur construction, à leur vie, à leur quête.Par ailleurs, si Hiram ressuscitait avec sa Parole, et non avec une Parole substituée, celle-ci se muerait en dogme, les ouvriers ne faisant que répéter l’enseignement transmis sans s’interroger le moins du monde sur le bien fondé de celui-ci dans leur propre vie. Loin de chercher à clore la vérité, le vrai Maître souhaite être un jour dépassé par ceux qu’il a instruit, les incitant à inventer une autre Parole reliant les orphelins du père, pour ensuite trouver leur propre parole, prendre la place de l’architecte et dresser le plan du futur temple, de leur temple intime et personnel.Vous le savez mes F, au langage unique, à la Parole toute faite, au dogme, la franc-maçonnerie préfère de fort loin le symbolisme, système ouvert sur la multiplicité de sens. La référence à une parole substituée plutôt que révélée la distingue ainsi des religions, car elle laisse ouvert son sens en perpétuelle évolution. Le questionnement, l’incomplétude, la quête, sont la marque du maçon mais aussi le prix de sa liberté et de sa faculté de rester un cherchant et un éveillé.Enfin, si le Maître laisse la Parole se perdre, c’est aussi parce que l’enseignement initiatique ne peut être qu’incompris ou dénaturé tant par le profane que par l’initié qui n’est pas prêt à l’entendre. A cet égard, la mort d’Hiram correspond au refus de l’extériorisation, au refus de considérer la parole comme exotérique. Elle cherche au contraire à lui conserver son caractère ésotérique, mystérieux ou secret…nécessitant donc une démarche personnelle, volontaire et ardente, pour partir à sa recherche. Tel est le sens de cette parole perdue qu’il nous faut découvrir ou redécouvrir !A LA RECHERCHE DE LA PAROLE !A ce sujet, remarquons cependant que la cérémonie d’élévation au grade de Maître insiste sur la perte de la Parole (le Mot Sacré des Maîtres) présentée comme une conséquence de la mort d’Hiram, mais la dramaturgie mise en oeuvre paraît ne contenir aucune indication évidente quant à sa recherche. C’est en effet la dépouille mortelle du Maître qui est recherchée, ses restes (et non sa parole dans son intégralité) qui, peut-être, révéleront quelques traces de sa science. Il n’y est pas question non plus de la parole « retrouvée » alors que ce grade est le dernier qui constitue la Maçonnerie proprement dite. Le Maître est certes retrouvé et reparaît aussi radieux que jamais, mais c’est un Maître de substitution et la parole retrouvée, communiquée par le Vénérable Maître en position des 5 points parfaits de la Maîtrise, est une Parole substituée destinée à se reconnaître au même titre que le Signe et l’Attouchement. Ce n’est pas, pour le moment, la Parole originelle qui elle, semble perdue à jamais.Il est vrai aussi que l’on peut aisément considérer que l’accès à ce grade n’est qu’un point de départ. N’avons-nous pas 7 ans…et plus ? Mais encore faudrait-il qu’il y ait quelque chose dans cette cérémonie qui permette d’amorcer explicitement une quête constituant le travail ultérieur devant conduire à la réalisation effective de la Maîtrise. Ce qui n’est pas le cas ! Je pense néanmoins que, malgré les apparences, il en est bien réellement ainsi.En effet, comme nous l’avons dit plus haut, le Mot Sacré du grade est un mot substitué, il n’est d’ailleurs donné que comme tel. Mais en réalité, ce mot substitué ouvre la possibilité de retrouver la Parole Première, donc de restaurer l’état antérieur à cette perte ; là est en somme, exprimée symboliquement mais d’une façon assez frappante, une des différences fondamentales qui existent entre le point de vue exotérique et le point de vue ésotérique. Même si c’est dans ses aspects tout d’abord exotériques que la perte s’est produite et est véritablement effective, visible à tous, il est en revanche quelque chose qui appartient en propre à l’ordre ésotérique et initiatique et qui nous concerne en tout 1er lieu : c’est la recherche de cette chose perdue. Et cela se comprend sans peine puisque toute initiation a pour but la restauration de l’état primordial, ou en tout cas la possibilité de cette restauration ; la quête est bien amorcée par là même, comme nous le disions tout à l’heure.Enfin, si l’on donne à l’adjectif « perdue » une autre acception, s’il signifie « cachée », « voilée », « occultée », alors il faut considérer que la Parole est déjà là et pas encore là, à la fois avant et devant nous, à découvrir et redécouvrir. Elle existe ; il s’agit donc bien de partir à sa recherche.CONCLUSIONRésumons-nous !Nous avons retenu le caractère divin et hypostasié de la Parole qui se trouve à la fois en nous et hors de nous. Nous avons insisté…il faut que la Parole se perde pour nous inciter à la rechercher et nous avons conscience de l’importance de cette quête que nous ne devons en aucun cas arrêter car celle-ci est essentielle à notre construction.Elle nous fait cheminer vers le centre de nous-même (notre soi !), symbolisé par notre ensevelissement dans le cabinet de réflexion ou sous le tertre du 3ème degré où gît le Maître qui attend son éveil comme une lumière au sein des ténèbres les plus profondes.C’est un chemin de retour vers le Un car l’Unité originelle, la Parole primordiale s’est désintégrée ; elle s’est éparpillée et a de fait perdu son caractère absolu, à la fois transcendant et immanent. Dans cette optique, elle est bien perdue, mais elle peut – elle doit !- être retrouvée en soi puisque le Principe, disséminé dans toute la manifestation, réside aussi dans l’homme.Enfin, c’est un chemin infini car la Parole est à jamais perdue si l’on arrête la quête. Il nous faut donc, Maître Maçon, « chercher inlassablement ce qui a été perdu, rassembler ce qui est épars et répandre partout la Lumière ». Tels sont les termes de l’instruction au grade de Maître. Telle est – si je puis dire !- la voie de la Parole perdue, de cette divinité symbolisée par les 3 grands piliers qui soutiennent notre loge et qui balisent le chemin du maçon.Alors mes F, cherchons, allons où nous voulons, mais surtout, cheminons avec élégance, souffle et art. Avec Sagesse, Force et Beauté ! Navigation des articles Planche Précédente "En quoi le rituel du 4ème degré incite-t-il, le Maître secret à exercer un travail alchimique sur lui-même – 10 ans après ?" Planche Suivante "Adam Déchu Iris"