4° #401012 Socrate Auteur: K∴ H∴ D∴ Obédience:Non communiqué Loge: Peristera - Orient de Chelles Trois Fois Puissant Maître et vous toutes mes Sœurs Maîtres secrets.Chercher à démêler ce qui en Socrate appartient à l’histoire ou à la légende, au fait avéré ou à l’interprétation relève sans doute de l’impossible. La place unique qu’il tient dans l’histoire de la culture occidentale doit tout ou presque à la difficulté de cerner le personnage qui n’a rien écrit mais dont la trace est présente et vivante hier comme aujourd’hui. Il a cherché toute sa vie à comprendre, examiner, discerner, définir.Né en 469 av J.C. à Athènes, il vécut durant l’âge d’or de la démocratie athénienne, le siècle de Périclès. Il tient de son père, Sophronisque, le métier de sculpteur et de sa mère, Phainarètê, celui de sage femme, métiers humbles comme le sera toute sa vie : sculpteur, simple fantassin, accoucheur des esprits, aucun signe extérieur ne le distingue du sophiste le plus ordinaire. La philosophie telle qu’il la pratique [Théétète de Platon] se veut une ciselure patiente des âmes : il sait conduire à terme le travail de l’enfantement ou faire avorter le fruit non encore mûr. La maïeutique socratique ne conduit à aucune vérité, elle aide à la conversion de l’âme : « J’ai en commun avec les sages femmes que je suis stérile en matière de savoir et la raison la voici : c’est que le dieu me contraint d’accoucher les autres, mais ne m’as permis d’engendrer. « . Socrate n’est donc pas un théoricien, mais un praticien, un accoucheur, un éveilleur.Avec lui, chaque définition issue de la symbolique commune se voit interrogée, auscultée, et finalement déconstruite. Chaque personne sous son regard doit connaître une seconde naissance pour accoucher finalement d’une vérité qui la situera irrémédiablement dans une quête indéfinie.L’aspect physique du philosophe suscite et stimule l’interrogation : il dérange. Fort laid (Xénophon), chauve, le nez épaté, il ressemblait à un satyre (Platon) ou à un silène (Rabelais) ; ce visage scandalisait les Athéniens pour lesquels la beauté physique était le symbole de la beauté morale.Il eut pour femme Xanthippe, dont la rumeur, accréditée par l’histoire, veut qu’elle ait été une mégère, difficile à apprivoiser. Mais Socrate ne fut-il pas lui-même la mégère de tous les Athéniens ? Cet homme qui prétendait ne rien savoir, avait paradoxalement le défaut des convaincus : il était importun. Il doutait de tout sauf de sa mission : semer le doute pour orienter les esprits vers des vérités supérieures. Comme il n’exigeait pas d’honoraires, il se permettait de donner ses leçons sans attendre qu’on les lui demande. «On le voyait, écrit Maurice Croiset, errer à travers les rues d’Athènes, du matin au soir, pauvrement vêtu, insensible au froid et au chaud, insoucieux de ses affaires personnelles, uniquement occupé de rendre ses concitoyens meilleurs. Il les allait prendre partout, [sur l’agora, sur la place du marché, dans les boutiques, dans les gymnases,] et il les interrogeait à sa manière… L’homme ainsi appréhendé se sentait d’abord séduit par l’humeur enjouée de son interlocuteur, par la grâce de son esprit ; mais les questions se succédaient; elles devenaient pressantes, indiscrètes ; on disait ce qu’on n’aurait pas voulu dire, on se voyait mis en face de vérités gênantes ;… ce qui n’allait pas sans quelque ridicule. Et Socrate ne se laissait pas écarter facilement. Il ne se lassait jamais. Il tenait tête à tout le monde, et il avait toujours le dernier mot.» Pour autant il ne prétend pas dispenser une connaissance « la seule chose que je sais c’est que je ne sais rien », attitude philosophique du Maçon. La connaissance de soi-même n’appelle pas seulement la réflexion sur les créations de la vie, elle invite le regard intérieur à plonger dans les profondeurs de l’être.Comment a-t-il pu se comporter ainsi jusqu’à l’âge de 70 ans ? Il obéissait à la voix de sa conscience, préférant la mort à la trahison ou à tout compromis. Dans certains milieux on l’appelait o eroticos, l’homme qui inspire l’amour. Quelques-uns, parmi les plus nobles, avaient une tendre dévotion pour lui. Ce fut le cas de Platon, celui d’Alcibiade. Il semble bien que ceux-là mêmes qui l’ont condamné, au tribunal populaire, auraient souhaité que leur sentence ne soit pas exécutée.Par son obéissance maîtrisée à ceux qui le déclarent coupable il montre un détachement non affecté vis-à-vis des choses extérieures. Par ailleurs, Socrate a un sens très aigu du Devoir :se conformer aux jugements de l’Etat, quels qu’ils soient, voilà en quelque sorte le credo de Socrate. Ainsi sa sagesse ne peut que le conduire à croire qu’il ne faut ni répondre à l’injustice par l’injustice ni faire du mal à personne, pas même à celui qui nous en aurait fait. Si raisonnable et rationnel qu’ait été Socrate, nous dit Bergson, il fut aussi un être inspiré.« L’ironie qu’il promène avec lui est destinée à écarter les opinions qui n’ont pas subi l’épreuve de la réflexion et à leur faire honte, pour ainsi dire, en les mettant en contradiction avec elles-mêmes.»La vérité n’est pas dans les livres, mais en nous, elle est dans l’âme elle-même, la vie intime de l’esprit.« Connais-toi toi-même » telle est la maxime qu’il reprend à son compte. Socrate va plus loin encore ; de la vertu même il fait une science ; il identifie la pratique du bien avec la connaissance qu’on en possède. Jamais la raison n’aura été placée plus haut. Voilà du moins ce qui frappe d’abord. Mais regardons de plus près. Socrate inscrit son activité dans un registre qui ne relève pas des autorités civiles : ce n’est pas un homme mais un dieu qui par la bouche de l’oracle de Delphes l’a consacré « le plus sage des hommes » et l’a investi de sa mission : démasquer l’ignorance. Il n’écrira rien, pour que sa pensée se communique, vivante, à des esprits qui la porteront à d’autres esprits. Un « daïmôn » l’accompagne, qui fait entendre sa voix quand un avertissement est nécessaire : s’il refuse de se défendre devant le tribunal populaire, s’il va au-devant de sa condamnation, c’est que le daïmôn n’a rien dit pour l’en détourner. Bref, sa mission est d’ordre religieux et mystique, au sens où nous prenons aujourd’hui ces mots ; son enseignement, si parfaitement rationnel, est suspendu à quelque chose qui semble dépasser la pure raison. Mais ne s’en aperçoit-on pas à son enseignement même ? Si les propos inspirés qu’il tient en maints endroits des dialogues de Platon n’étaient pas de Socrate, mais de Platon lui-même, si le langage du maître avait toujours été celui que Xénophon lui prête, comprendrait-on l’enthousiasme dont il enflamma ses disciples et qui traversa les âges ? Stoïciens, épicuriens, cyniques, tous les moralistes de la Grèce dérivent de Socrate, — non pas seulement parce qu’ils développent la doctrine du maître, mais encore et surtout parce qu’ils lui empruntent l’attitude qu’il a créée et qui était d’ailleurs si peu conforme au génie grec, l’attitude du Sage. Quand le philosophe, s’enfermant dans sa sagesse, se détache du commun des hommes, soit pour les enseigner, soit pour leur servir de modèle, soit simplement pour vaquer à son travail de perfectionnement intérieur, c’est Socrate vivant qui est là, Socrate agissant par l’incomparable prestige de sa personne. Allons plus loin. On a dit qu’il avait ramené la philosophie du ciel sur la terre. L’homme doit laisser les dieux s’occuper de l’ordre de l’univers et se consacrer à ce qui le concerne en propre : le soin de son âme et la conduite de sa vie.Mais comprendrait-on sa vie, et surtout sa mort, si la conception de l’âme que Platon lui prête dans le Phédon n’avait pas été la sienne ? Plus généralement, les mythes que nous trouvons dans les dialogues de Platon et qui concernent l’âme, son origine, son insertion dans le corps, font-ils autre chose que noter une émotion créatrice, l’émotion immanente à l’enseignement moral de Socrate ? Si Socrate accorde tant d’importance à la vertu c’est que le bonheur réside dans l’action vertueuse de ce point de vue « nul n’est méchant volontairement ». C’est par ignorance que les hommes commettent le mal et l’injustice. Par son geste ultime, il hisse la philosophie au-delà des exigences d’un simple savoir théorique pour devenir une recherche qui engage la personne de celui qui s’y consacre. Philosopher, c’est apprendre à mourir, dans le sens de se transformer en quittant le monde concret pour le monde des idées. Pour renaître, il faut mourir symboliquement. Mais mourir à soi c’est se libérer de soi, du carcan des idées qui font mourir, qui empêchent de progresser et de se libérer. Une telle éthique du nomade, du voyageur et du passant dans la vie n’est-elle pas la sagesse elle-même ? C’est parce qu’elle sait conjuguer la puissance évocatrice des symboles et la liberté philosophique de l’interrogation et de l’interprétation dans la recherche sans fin de l’harmonie et de l’unité du divers et des contraires, que l’initiation maçonnique, à la suite de Socrate, demeure sans doute une clé pour l’avenir et la seule spiritualité possible pour les hommes libres.Si Socrate avait été des nôtres, peut-être nous aurait-il invités à nous poser la question de l’Être dans une double dimension individuelle et collective. Pour donner du volume à cet Être, il nous aurait suggéré qu’il existe une troisième dimension à l’édifice. Si un maçon doit travailler sur lui-même pour construire son Temple intérieur, s’il doit travailler en Loge avec ses Frères, il est constitutionnellement tenu de poursuivre à l’extérieur l’œuvre féconde de la Franc Maçonnerie.Depuis le connais-toi toi-même, inscrit au fronton du Temple, que n’a-t-on pas tenté parmi les hommes pour découvrir le secret de ce moi qui nous échappe, se continue et s’affirme toujours nouveau, agissant et insaisissable. La difficulté à surmonter, c’est précisément que toute recherche débouche sur une découverte de l’infinie diversité, sur la multiplicité des perspectives et des objets. En définitive, on finit par percevoir l’impossibilité où nous sommes de découvrir le principe unificateur. Il nous reste une seule issue, c’est que ce principe soit la recherche même. C’est notre incapacité de découvrir le principe unifiant qui fera l’unité de notre vie de maçonne, et de la vie car il n’y a pas de fond au non-savoir. Et c’est peut-être la mort qui représentera le terme de cette errance, achevant enfin l’initiation. Navigation des articles Planche Précédente "Parallèle entre les 1er et 4ème degrés" Planche Suivante "Maître Maçon, vous avez désormais pris rang de Lévite, que cela vous inspire-t-il ?"