Comment l’élection de Johaben a-telle été accomplie ?
Y∴ P∴
L’instruction du 9ème degré, Maître Elu des Neuf, précise :
Question : « Comment votre élection fut-elle accomplie ? »
Réponse : « Par la vengeance, la désobéissance, la clémence et huit plus un ».
Rappel de la légende
Comment comprendre ces termes ? La légende du 9ème degré précise que neufs maîtres, parmi les Intendants des Bâtiments, reçoivent mission de conduire a son jugement le traitre Abiram. Tous veulent en être, mais 9 suffiront a la tache. C’est le hasard qui décide. Le zèle de Johaben a s’acquitter de sa mission le fait outrepasser celle-ci en tuant lui-même Abiram. Johaben doit être mis a mort pour sa faute, mais obtient le pardon de Salomon grâce a l’amour des 8 autres frères. Voici la légende.
Justice et vengeance. Niveau moral
« Tirer vengeance ». On sait en effet que le roi Salomon a résolu de « venger » maître Hiram, les traces de sang non effacées constituant le signe de cette résolution. L’ordre perdu doit être retrouve, et, si la vengeance ne répare pas le tort cause par la perte de Maître Hiram, elle apparait néanmoins comme le préalable indispensable a la reprise de la construction.
Mais Johaben, par son zèle, prétend exercer la justice, et être à lui seul le bas arme qui arrête, le juge qui décide et le bourreau qui exécute. En a-t-il le droit ?
La responsabilité du châtiment ne peut être assumée par une seule personne sous l’effet de la passion vengeresse. Ainsi, sur un plan exotérique, renoncer a sa vengeance personnelle pour s’en remettre à la justice collective, garante de l’équité sur le plan profane, est le propre d’une véritable maîtrise. Substituer le jugement a la vengeance, c’est abonner le cycle sans fin du Talion dans lequel l’être humain s’égare. On peut y voir la certainement un message de niveau « moral ».
En passant a un autre niveau de compréhension, pour agir en justice, c’est toutes les composantes de son être qu’il faut impliquer. L’être humain est multiple, avec un cœur, une raison, une volonté. Il ressent, agit, délibère, confronte ses intentions a sa conscience. Il est responsable. Comme les acteurs du psychodrame d’accès à la maîtrise, les personnages de la légende peuvent être vus comme des facettes de notre moi. Pour mener une action juste, pour pratiquer la justice, il faut donc y impliquer en harmonie, je dirais en « ordre » les différentes instances de soi, raison, cœur et volonté sous le contrôle de son « maître intérieur ».
Mais est-ce le tout l’enseignement du grade ? Il est dit en préambule que « Plutôt que l’assouvissement d’une vengeance » il s’agit de la « définition d’un idéal de justice et d’équité triomphant de l’ignorance et du fanatisme ». Cette définition doit « Incliner à plus de spiritualité, de conscience et d’amour ».
Voyons d’abord les deux termes élection et accomplir.
Qu’est ce qu’un élu ?
Un élu est une personne désignée par une élection. Elire vient de « eligere », choisir, qui a donné élite. Un Elu est donc choisi, entre ses pairs pour quelque chose. Mais choisi par qui ? Par le hasard. Personne n’a décidé ! Dans des récits bibliques, le choix par l’Eternel d’un être pour accomplir une mission, ou, ce qui revient au même, la prédestination de cet être pour cela, se manifeste par le hasard. Hasard veut dire ici destinée. Le tirage au sort exprime la main de celle-ci.
Mais il s’agit là non d’un privilège, mais d’un devoir conféré au prétendant, d’une potentialité d’évolution spirituelle donnée au maître a cette étape de son cheminement initiatique, et qu’il doit accomplir.
Accomplir
L’élection
s’accomplit. Accomplir, c’est
« mettre à exécution
», « réaliser
complètement ». « Satisfaire
à un engagement ». On « accomplit
son devoir ». Johaben ne devient pas un Elu parce
qu’il est choisi. Il y aurait alors 9 élus et pas
un élu des neufs. Non, le choix a
conféré à
Johaben un devoir et l’«
élection » c’est le
résultat de ce qui va s’accomplir. C’est
le processus initiatique a l’œuvre, vécu
dans la cérémonie de réception qui
fait de Johaben et par la même du maitre candidat un élu.
Elan vital, énergie créatrice, devoir, guide.
Selon le prof. Joseph Campbell, il existe au sein de nombreuses traditions un schéma de mythe universel : d’abord l’appel, ou le héros est « choisi », élu. Puis le passage d’un seuil après un cheminement intérieur, ou le héros est guide par un personnage qui n’est autre que la personnification de sa propre destinée. Ce franchissement permet l’accès a une sphère de renaissance intérieure qui peut être représentée par l’image symbolique de la caverne, ou encore du ventre de la baleine. Puis vient le retour, troisième et dernière étape d’une transformation intérieure.
Johaben est appelé. Il a un objet qui concrétise son devoir : Œuvrer à la première étape de la restauration de l’ordre perdu par la mort d’Hiram, en éradiquant de manière définitive l’un des vices qui ont tue en nous le maitre intérieur.
Par ailleurs, il a le zèle, la volonté de rétablir l’ordre perdu par la mort d’Hiram. On pourrait dire un élan vital, un désir essentiel, une énergie créatrice, ou encore l’énergie pour s’élever spirituellement.
Et enfin, il a maintenant un guide, l’inconnu. Cet inconnu pourrait être la partie mystérieuse de soi que l’on ne connait pas encore qu’il va falloir écouter à cette étape de notre cheminement. Le choix révèle une potentialité ; le guide donne la voie du cheminement vers sa concrétisation.
Ou ? : la caverne
Apres ce cheminement intérieur, « par des chemins obscurs et difficiles », Johaben franchit le seuil de la caverne. La caverne, c’est dans la Tradition, selon René Guenon, le centre de l’être. Un lieu central assimilé à la cavité du Cœur. L’œuf du monde qui contient tout en germe, dont l’accès est réservé aux élus ayant parcouru un labyrinthe.
La caverne est éclairée intérieurement par la conscience de Johaben sous la forme d’une lampe. C’est donc à l’extérieur de la caverne et non a l’intérieur de celle-ci que règnent les ténèbres.
La caverne est un lieu de mort mais aussi de gestation, de renaissance. Ce lieu enferme les possibilités des cycles à venir. C’est une matrice universelle, le symbole de l’origine, l’Athanor ou s’accomplit les transformations intérieures. Pour l’homme, c’est le lieu ou s’affrontent les forces contraires bien / mal, connaissance / ignorance, et c’est donc par là qu’il faut passer pour accéder à la lumière spirituelle, en affrontant comme le fait Johaben sa part d’ombre.
A ce symbolisme, pourrait se superposer une autre image, celle du mythe de la caverne de Platon, soit celle de l’ignorance. Non pas le manque de savoir, mais le contraire de la Connaissance, c’est-à-dire l’ignorance métaphysique, l’ignorance de ce qui existe au-delà de notre propre vision, celle d’un prisonnier enchaîné, et que l’on n’imagine même pas.
Ainsi, c’est en supprimant, en tuant, en renonçant à sa zone d’ombre qui manifeste son ignorance métaphysique, que le maître peut devenir véritablement un Elu. Ainsi, il purifie son énergie vitale pour permette une future élévation spirituelle.
Le poignard et son action. L’orage.
Johaben tue Abiram avec le propre poignard de celui-ci, pose a ses pieds. Mais est-ce bien seulement un meurtre ?
D’après René Guénon, par sa pointe, le poignard s’inscrit dans les armes symboliques, lesquelles s’apparentent à l’éclair, d’action brusque, et frappant de haut vers le bas. La foudre porte un double pouvoir de production et de destruction. Elle symbolise la force que la Tradition rapporte à l’action alternée des deux principes opposes et complémentaires à l’œuvre dans la Manifestation. Elle est agent de création et de destruction, de changement d’état, de purification. Elle porte l’ambivalence comme en témoigne la dualité figurée par l’or et l’argent du poignard.
Dans la caverne, lieu de toutes les potentialités, il y a nécessairement ambivalence. On peut voir en premier lieu dans le meurtre d’Abiram une violence aveugle, une désobéissance, une transgression. Mais on peut aussi y voir un sacrifice, dont le but est de purifier. Ainsi selon certaines variantes de notre rituel, Abiram gémit-il sur sa faute, prêt à mourir, poignard à ses pieds, et, des anciens tableaux du 9ème degré figurent dans les cieux la main armée et arc en ciel, autant d’auspices favorables a l’action de Johaben, l’invitant a la victoire dans sa future lutte intérieure.
Sacrifice, mais Sacrifice de quoi ? D’une partie de soi certainement, et symboliquement en tout cas, de l’attachement a la matérialité. Les coups de poignards sont autant de renoncements, de sacrifices qu’il faut opérer, à la lumière de sa conscience, la lampe, pour un idéal plus élevé, et s’abreuver à la fontaine de la connaissance.
Deux points sont touches par la pointe : le cœur, siège de l’affect, symboliquement de l’âme, de la connaissance, et le front, c’est-a-dire l’œil de la connaissance. Puis, l’autre partie de l’arme, le tranchant, décapite. Il éradiquer l’ignorance métaphysique, en opérant symboliquement une séparation d’avec la matérialité, première étape de la véritable transformation spirituelle.
Les 3 vertus
L’être humain est ternaire, une manière de l’exprimer étant de dire qu’il est fait d’une raison, d’une volonté et d’un cœur. Agir avec justesse, c’est régler les inclinaisons de chacun des ces aspects de soi, les orienter avec les buts et les moyens justes, donnant, selon Aristote les vertus de Prudence, de Tempérance, et de Courage (ou force de caractère), 3 des 4 vertus cardinales selon Saint Augustin. Mais le juste réside dans le fait d’équilibrer chacune de ces dispositions grâce à une quatrième : la Justice.
Nous appartenons au monde de la matière ; la raison, le cœur et la volonté son bien évidemment enracinées dans la matérialité, et le risque naturel est bien d’orienter ces trois aspects de nous-mêmes dans cette matérialité. Pour nos désirs et notre ego, on pourra peut-être tomber dans ce qui pourrait être appelé l’avidité ou l’ambition déréglée. La volonté tournée vers la matière qui conduit à imposer sa volonté à autrui, ne sera pas loin de ce qu’on pourrait appeler le fanatisme. La raison limitée à la sphère matérielle conduira à la véritable Ignorance.
Bien sur les trois mauvais compagnons, ces trois poisons métaphysiques sont identifiés depuis notre exaltation à la maîtrise. Mais ils sont toujours quelque part, et rien n’est acquis. Comment faire ? Il faut les vaincre définitivement. Comme le décrit Maître Eckart, en sacrifiant, en renonçant pour, peut-être, s’élever.
Johaben use de sa volonté dans un désir de progression. Mais il le fait contre seul contre les impératifs de la raison, ignorant la prudence. La sentence de mort conséquente qui pèse sur Johaben représente le caractère imparfait et le danger issu de l’action ainsi menée. Johaben court un grand danger.
Mais il est sauve par le cœur, manifesté par l’amour des ses frères. La justice incarnée par Salomon vient consacrer ce résultat, et l’accession de Johaben au grade d’élu.
Huit plus Un. Le nombre 9. 9 est le nombre manifestant un cycle qui s’achève. Peut-être l’initié vit avec cette accession au grade d’élu une première étape de ce qui pourrait être cet achèvement d’un cycle.
G M A, j’ai dit.