La vengeance
D∴ R∴
« Une fois les funérailles célébrées, énonce le rituel du 9ème degré, n’admettant pas que cette mort puisse rester impunie, Salomon donna l’ordre de trouver les assassins d’Hiram et il fixa une haute récompense pour celui qui les amènerait vers lui ».
Ainsi le devoir des Elus des 9 ne consiste-t-il en aucun cas à punir eux-mêmes les assassins d’Hiram. « La tâche sacrée qui leur échoit » ne doit se limiter qu’à les amener au roi Salomon qui seul peut prononcer et faire exécuter la sentence appropriée.
Mais nous savons que l’un d’eux, Yahoben, tue le meurtrier et ainsi outrepasse son devoir. « Il a placé sa passion personnelle au-dessus de la justice », nous dit le rituel.
Or, en succombant à l’esprit de vengeance, Yahoben s’est effectivement laissé envahir par ses passions.
Pourtant la lecture du 1er degré et en particulier la cérémonie d’initiation aurait dû lui revenir en mémoire qui ne laisse pas, en contrepoint de la violence latente en chacun de nous, de nous exhorter à en éviter les excès, à ne pas y succomber et à nous mettre en garde à maintes reprises contre les débordements qu’elle peut engendrer.
En effet, un jour la question lui a été posée :
« Que venez-vous faire ici ? » à laquelle il a répondu : « Vaincre mes passions, soumettre ma volonté et faire de nouveaux progrès en Franc-Maçonnerie ».
Un jour, le V M lui a déclaré : « Le bandeau qui couvre vos yeux est le symbole de l’aveuglement dans lequel se trouve l’homme dominé par ses passions et plongé dans l’ignorance ».
Ou encore avant de lui donner la lumière, le V M s’est adressé à lui en ces termes : « Néophyte, je vous poserai une dernière question : vous avez connu beaucoup d’hommes, vous avez peut-être des ennemis. Si vous en rencontriez dans cette assemblée ou parmi les Francs-Maçons, seriez-vous disposé à leur tendre la main et à oublier le passé ».
Cette question du V M a pour objectif de prévenir toute tentative ou toute tentation de vengeance du Néophyte à l’encontre d’un Frère de l’Atelier qui lui aurait causé un dommage.
Rappelons-nous enfin le 12ème point de notre Règle : « Les F F M M pratiquent l’art de conserver en toute circonstance le calme et l’équilibre indispensable à une parfaite maîtrise de soi ».
Mais Yahoben oublie ces recommandations.
Toutefois, doit-on s’étonner de son crime ?
En effet, durant la cérémonie d’initiation, le V M lui a déclaré : « Néophyte, ces épées que vous voyez tournées vers vous, vous annoncent que tous les F F M M voleront à votre secours au moment du danger mais elles vous annoncent aussi que si vous trahissiez votre serment, vous n’échapperiez pas à la vengeance de tous les F F répandus sur la surface du globe qui ont juré de punir le parjure.
Le jurez-vous mes F F ? »
« Nous le jurons ! »
Alors après avoir prêté un tel serment, quel destin, quel châtiment Yahoben pense-t-il devoir réserver à ceux qui non seulement ont trahi mais ont voulu par violence, fanatisme et ambition, forcer Maître Hiram à trahir lui-même son serment.
Quel destin, quel châtiment sinon la mort ?
Et pourtant, Yahoben s’est mépris.
Car en prêtant ce serment collectif, les F F jurent implicitement de ne pas outrepasser la sentence prononcée à l’égard de celui qui se rendrait traître à son serment. En effet, l’arme qu’ils tournent vers ce dernier n’est-elle pas une épée, symbole de justice et donc de mesure ?
De même, à la question du V M.
« le
jurez-vous, mes F F ? »
ceux-ci répondent : « nous le jurons »
Cela signifie que les F F s’engagent à ne pas agir en leur nom propre sous l’effet d’un esprit de vengeance forcément subjectif et générateur de démesure mais animés d’un esprit de justice à l’opposé d’une logique passionnelle.
Ainsi, Yahoben s’est mépris, Yahoben s’est trompé.
En effet, si vengeance et justice ont un point commun : infliger une peine en réparation du mal commis, l’abîme est immense qui les sépare.
Exercée par celui-là même qui fut victime du dommage, la vengeance n’est donc par essence porteuse d’aucune limite, ni dans la nature, ni dans la sévérité ni dans la durée de la peine. Pur produit de l’arbitraire, elle constitue à son tour une nouvelle offense et ressentie comme telle par la victime du dommage, provoque de nouvelles vengeances. Cette spirale s’accompagne immanquablement d’une surenchère dans la violence.
A l’inverse, dans le cas de la justice, la peine est infligée non par la victime du dommage causé mais par quelqu’un qui est étranger au conflit, lui est extérieur. Il s’agit de l’institution, de l’autorité judiciaire. Cette dernière s’attachera à prononcer une sentence proportionnelle au tort occasionné.
Mais nous sommes tous Yahoben et
Abiram est en nous. Abiram dont le nom, nous dit-on, est
l’anagramme d’Hiram Abi, le Maître que
nous voudrions être. D’ailleurs il n’est
pas si loin le jour où après l’avoir
reçu par les 5 points parfaits de la Maîtrise et
lui avoir dit le Mot, le T V M accueille le nouveau Maître
qui symboliquement s’est substitué à
Maître Hiram, en proclamant à voix haute :
« Dieu soit loué ! Le Maître
est retrouvé et il reparaît aussi radieux que
jamais ! »
Le rituel du 9ème Degré décrit les circonstances qui conduisent Yahoben à suivre l’Etranger jusqu’au refuge des assassins de Maître Hiram.
Il ne nous décrit pas l’Etranger comme un quidam. Les rédacteurs prennent soin de préciser qu’il s’agit de l’Etranger avec un E majuscule. Cette particularité orthographique lui confère une dimension emblématique, exceptionnelle, unique comme le sont des circonstances, une rencontre ou la parole d’un Frère ou tout autre événement qui nous amène à une prise de conscience et nous engage à nous mettre en chemin vers notre caverne.
Désireux de parcourir au plus vite « le sentier de la réalisation », Yahoben « brûlant d’impatience et poussé par une soif de vengeance devança les autres ».
Or, il commet là une erreur.
En effet, le T P M après le départ des 9 Elus, déclare : « Nous ne sommes pas seuls. Nous créons une œuvre commune avec tous nos Frères ! Si quelqu’un vous dit : « Ce que créent les autres ne me regarde pas ! Sachez que cet homme n’est pas Franc-Maçon ».
« La réalisation personnelle ne peut se faire sans l’aide des autres. Elle est également nécessaire à la réalisation individuelle de l’autre. Cette action réciproque de l’individuel et du collectif est le fondement de l’expérience spirituelle par le chemin initiatique »,ajoute le Très Illustre Frère Jean-Luc Fauque, 33ème dans un article paru dans le n°2 de « Tradition Ecossaise » et intitulé : « La réalisation spirituelle, le second départ du Maître Secret ».
Parvenu à la caverne sombre, « sa conscience», nous dit le Rituel, Yahoben se trouve en présence de l’assassin d’Hiram. En d’autres circonstances, il avait appris que « Ce n’est pas toujours devant soi qu’on rencontre des ennemis. Les plus à craindre se trouvent souvent derrière soi ». Et se retournant alors, il s’était retrouvé face à lui-même, avait acquiescé dans un sourire mais n’avait remarqué dans le miroir que sa propre image. Abiram était là mais encore invisible à ses yeux.
Aujourd’hui il le voit bien distinctement. Pourtant il avait bien cru l’avoir définitivement anéanti. Ses progrès dans la Franc Maçonnerie, ses combats incessants, croyait-il, contre : « l’ignorance, l’ambition, la violence, et le crime qui en résulte », luiont fait illusion. « Alors oubliant les instructions de Salomon…sous l’effet de son grand zèle et de son désir de venger la mort de notre Maître Hiram-Abi », Yahoben tue Abiram.
Dans les circonstances décrites plus haut, le T P M nous dit : « Un espace immense s’ouvre devant l’homme. Mais quelque chose l’empêche de voir. Que doit-il faire ? S’il tarde, l’étincelle de la vie s’éteindra ! Il retournera dans la nuit n’ayant pas vu la vérité ».
Mais Abiram ne fait-il pas partie, non de la vérité, mais de la vérité de Yahoben ?
Yahoben n’a pas réalisé que sous les traits d’Abiram tel qu’il le perçoit aujourd’hui, se fond son propre ego changeant et polymorphe et qu’en tuant Abiram, Yahoben devient lui-même Abiram.
Grâce à l’intervention des 8 Elus des 9, et « ayant, de son regard sage, pénétré l’âme de Yahoben, généreusement Salomon lui pardonna ».
Au-delà de l’acte de Yahoben, au-delà de l’acte de désobéissance, au-delà de la vengeance et de la passion, Salomon a voulu voir le zèle et la volonté de Yahoben d’approcher la Vérité au-delà de sa vérité. Car il n’a pas voulu « utiliser la Lumière d’Hiram à des fins misérables »mais retrouver en lui Hiram assassiné, « la Vérité, la raison et la liberté ».
Au 5ème degré Yahoben a appris : « Votre devoir est en vous. Il vous appartient de le découvrir. Ne renoncez jamais à cette recherche ».
Aujourd’hui, Yahoben découvre qu’en tuant Abiram il devient Abiram et que pour vaincre Abiram il doit en permanence l’amener en pleine lumière, la lumière de sa conscience et l’y maintenir. Alors, apaisé il pourra continuer son parcours sur le chemin de la réalisation, poursuivre sa démarche spirituelle qui le conduit de la périphérie c’est à dire de la multiplicité vers le Centre c’est à dire l’Unité, le Grand Architecte de l’Univers.
Car
« Lui,
l’Incommensurable, Il n’a pas de compas,
Il ne se venge pas, Il ne pardonne pas.
Son baiser éternel ignore la morsure
Et quand on dit justice, on suppose mesure,
Il n’est pas juste, Il est, qui
n’est que juste est peu ». (Victor Hugo)
J’ai dit et écrit, T P M