Le sacrifice du coupable l’accession au sacré
Non communiqué
Evoquer l’accession au
sacré relève en quelque sorte d’une gageure. En
effet, le sacré, si je devais le définir, est par
excellence ce « qui ne peut être
circonscrit par des mots ».Tenter d’exprimer
l’indicible, l’intimité de mon être
confronté à ce que le dépasse,
à ce qui lui échappe, voilà en
synthèse la douloureuse tâche qui m’incombe ce
soir.
Si l’idée même de sacré se
dérobe à la pensée, l’homme est
cependant en mesure de l’éprouver. Le parcours initiatique
du 9ème degré nous livre, en effet, un champ
expérimental propre à nous faire toucher du doigt
la dimension du sacré à travers la confrontation
au meurtrier d’Hiram. Cette confrontation va
révéler l’ambiguïté
originelle du sacré. Le « sacer
» désigne en effet à la fois ce qui ne
peut être touché sans être
souillé et qui ne peut être touché sans
souiller. L’objet tabou est constitué de cette
même ambiguïté : fascinant par les
interdits qui pèsent sur lui et à la fois
effrayant par le danger qu’il représente. L’aspiration au
sacré relève de l’expérience de
l’étrangeté du face à face
vertigineux. Elle induit tout naturellement de se replonger dans les
angoisses fondamentales de l’humanité, de mon
humanité. Car engager un tel retour vers l’originel, le
primordial c’est prendre délibérément
le risque de s’enfoncer dans le chaotique. L’ordre et ce qu’il suppose
d’obéissance s’accommode assez difficilement de la recherche
de l’essentiel. Mais l’homme peut-il faire l’économie de
l’expérience du chaos ?
La parole est perdue et la quête soutenue par
le manque. C’est l’inaccomplissement qui tend l’être dans le
sens de sa réalisation. Nous sommes ainsi
tiraillé entre la tentation de l’innocence et sa perte
nécessaire dans la recherche de la connaissance. La
situation mythique de l’humanité face à l’arbre
de la connaissance nous livre une expression de notre condition humaine
; transgresser pour tenter d’acquérir une certaine forme de
liberté. Liberté qui constitue la grandeur de
l’être humain et qui suppose, pour être effective,
l’éveil de sa conscience et une certaine connaissance du
bien et du mal.
Nous sommes bien là au coeur de notre sujet, le chemin que
nous propose le 9ème degré, par l’identification
à Johaben, est significatif du processus
nécessaire à ce travail de libération,
d’actualisation de l’être. L’initiation au 9ème
degré, conduit l’élu à
« accomplir (nous dit le rituel) une action
redoutable » : retrouver les meurtriers d’Hiram et
les châtier. Cette confrontation constitue
littéralement une épreuve,
c’est-à-dire un moment de mise en difficulté. Un
moment ou l’on éprouve et s’éprouve
soi-même en allant au-delà des chemins du connu,
en allant là ou nous « appelle
le devoir » sans avoir pleinement
conscience de son contenu.
En pénétrant à l’intérieur de la caverne l’élu accède au monde souterrain, ténébreux de sa conscience. Une telle orientation correspond-elle à un comportement morbide ou au contraire à un comportement vital, nécessaire ? La caverne, lieu mythique de l’humanité est marqué du sceau de cette même ambivalence ; à la fois lieu de refuge et d’effroi. S’engouffrer dans la caverne c’est engager une nouvelle plongée dans l’inconscient et se retrouver face à face avec les forces primordiales et violentes. Dans les ténèbres de la caverne règne l’indifférencié, magma informe ou tout est dans tout et réciproquement ; le ventre obscur de la matière.
L’enjeu de l’épreuve est de retrouver au fond de soi les meurtriers d’Hiram, ce qui implique d’explorer ce moi primitif, zone d’ombre de la conscience. Ce périple n’est pas une simple introspection complaisante c’est une véritable confrontation. Tenter de discerner, tel est le combat à livrer à l’intérieur de soi. L’autre, l’adversaire c’est le dédoublement indispensable, le catalyseur nécessaire pour diviser, distinguer (moi/non-moi, bien/mal, vie/mort) et agir.
L’opposition Johaben/Abhiram est l’actualisation de la
dualité fondamentale actif/passif. Deux forces s’opposent et
résiste l’une à l’autre. Le monstre au fond de la
caverne c’est ce péril intérieur, l’image d’un
certain moi qu’il faut vaincre pour se développer.
L’expérience de la caverne s’apparente au creuset alchimique
de la construction de soi. L’homme doit oser traverser son propre chaos
pour pouvoir se structurer. Dans son face à face Johaben est
plongé dans une tension paradoxale ; « cet
angoissant problème »
qu’évoque les trois fois puissant maître.
« Le meurtrier d’Hiram est devant lui (.) A t’il
le droit de le tuer ? ». L’action et l’inaction
sont l’une et l’autre périlleuse. Ne pas le tuer c’est
accepter le mal sans lutter et se condamner, le tuer c’est transgresser
les ordres et devenir soi-même ce que l’on combat ; un
meurtrier. « Johaben saisit le poignard
» et en s’associant à son principe actif il
devient un meurtrier.
L’acte est venu rompre le cercle vicieux du paradoxe. Johaben s’est
souillé du sang de sa victime il est devenu
lui-même un meurtrier. Johaben s’est institué juge
suprême : capable de donner la vie et la mort.
« Le front de Johaben s’assombrit il se
rendait compte de la gravité de son crime ».
Johaben est surpris de la portée de son acte,
cette surprise ouvre un cheminement réflexif celui de la
conscience après l’acte ; la culpabilité. Cette
culpabilité, si elle ne prend pas les traits de la
pathologie du scrupule, implique une véritable progression
intérieure. Johaben ne fuit pas ses
responsabilités, il se présente devant Salomon
prêt à répondre personnellement de son
acte. Salomon lui pardonne, et en ne le condamnant pas, il le laisse
face à lui-même. Il l’oblige ainsi à
s’humaniser ; c’est-à-dire devenir sensible au mal qu’il a
commis et qui demeure irréparable. L’acte
incontrôlé de Johaben le place dans
l’étroitesse de ses limites et l’incite à plus de
sollicitude à l’égard de lui-même et
à l’égard d’autrui. Le meurtre commis par Johaben
est l’expression d’un dualisme poussé à outrance
: la victime et le coupable. Conflit diabolique ou tout est
divisé, séparé. Par un paradoxal
retournement, le coupable devient victime et la victime coupable. A
l’image du processus symbolique, il s’opère, à
l’occasion de cette initiation, la réunion des contraires.
L’inacceptable, que Johaben projetait à
l’extérieur de lui, revient tel un boomerang heurter et
interpeller sa conscience fautive et l’oblige à rassembler
ce qui était divisé.
En quoi ce processus, ces événements
contribuent-ils à l’accession au sacré ?
Comment l’évidence du meurtre d’Abhiram prend
t-elle la forme d’un sacrifice ? Le chemin de la connaissance et de la
parole perdue après l’initiation au 9ème
degré ne peut plus être du coté d’une
volonté de l’omniscience (du coté du tout) mais
s’inscrit clairement désormais du coté de la
quête de la conscience (être avec). Le sacrifice du
coupable c’est à mon sens cette « conversion
du regard » qui consiste à
accepter d’abandonner une part de soi-même, de
détruire cette tentation de l’homme total, totalisant et
totalisateur. C’est devenir un homme conscient de ses limites, de ses
contingences, un homme capable de s’inscrire dans le grand
schéma de la création. Ce processus fait
clairement écho au Tsimtsoum, ou en se retirant Dieu laisse
la place pour que l’univers puisse exister.
J’ai dit