#406012

Le sacrifice du coupable l’accession au sacré

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Evoquer l’accession au sacré relève en quelque sorte d’une gageure. En effet, le sacré, si je devais le définir, est par excellence ce « qui ne peut être circonscrit par des mots ».Tenter d’exprimer l’indicible, l’intimité de mon être confronté à ce que le dépasse, à ce qui lui échappe, voilà en synthèse la douloureuse tâche qui m’incombe ce soir.

Si l’idée même de sacré se dérobe à la pensée, l’homme est cependant en mesure de l’éprouver. Le parcours initiatique du 9ème degré nous livre, en effet, un champ expérimental propre à nous faire toucher du doigt la dimension du sacré à travers la confrontation au meurtrier d’Hiram. Cette confrontation va révéler l’ambiguïté originelle du sacré. Le « sacer » désigne en effet à la fois ce qui ne peut être touché sans être souillé et qui ne peut être touché sans souiller. L’objet tabou est constitué de cette même ambiguïté : fascinant par les interdits qui pèsent sur lui et à la fois effrayant par le danger qu’il représente. L’aspiration au sacré relève de l’expérience de l’étrangeté du face à face vertigineux. Elle induit tout naturellement de se replonger dans les angoisses fondamentales de l’humanité, de mon humanité. Car engager un tel retour vers l’originel, le primordial c’est prendre délibérément le risque de s’enfoncer dans le chaotique. L’ordre et ce qu’il suppose d’obéissance s’accommode assez difficilement de la recherche de l’essentiel. Mais l’homme peut-il faire l’économie de l’expérience du chaos ?

La parole est perdue et la quête soutenue par le manque. C’est l’inaccomplissement qui tend l’être dans le sens de sa réalisation. Nous sommes ainsi tiraillé entre la tentation de l’innocence et sa perte nécessaire dans la recherche de la connaissance. La situation mythique de l’humanité face à l’arbre de la connaissance nous livre une expression de notre condition humaine ; transgresser pour tenter d’acquérir une certaine forme de liberté. Liberté qui constitue la grandeur de l’être humain et qui suppose, pour être effective, l’éveil de sa conscience et une certaine connaissance du bien et du mal.

Nous sommes bien là au coeur de notre sujet, le chemin que nous propose le 9ème degré, par l’identification à Johaben, est significatif du processus nécessaire à ce travail de libération, d’actualisation de l’être. L’initiation au 9ème degré, conduit l’élu à « accomplir (nous dit le rituel) une action redoutable » : retrouver les meurtriers d’Hiram et les châtier. Cette confrontation constitue littéralement une épreuve, c’est-à-dire un moment de mise en difficulté. Un moment ou l’on éprouve et s’éprouve soi-même en allant au-delà des chemins du connu, en allant là ou nous « appelle le devoir » sans avoir pleinement conscience de son contenu.

En pénétrant à l’intérieur de la caverne l’élu accède au monde souterrain, ténébreux de sa conscience. Une telle orientation correspond-elle à un comportement morbide ou au contraire à un comportement vital, nécessaire ? La caverne, lieu mythique de l’humanité est marqué du sceau de cette même ambivalence ; à la fois lieu de refuge et d’effroi. S’engouffrer dans la caverne c’est engager une nouvelle plongée dans l’inconscient et se retrouver face à face avec les forces primordiales et violentes. Dans les ténèbres de la caverne règne l’indifférencié, magma informe ou tout est dans tout et réciproquement ; le ventre obscur de la matière.

L’enjeu de l’épreuve est de retrouver au fond de soi les meurtriers d’Hiram, ce qui implique d’explorer ce moi primitif, zone d’ombre de la conscience. Ce périple n’est pas une simple introspection complaisante c’est une véritable confrontation. Tenter de discerner, tel est le combat à livrer à l’intérieur de soi. L’autre, l’adversaire c’est le dédoublement indispensable, le catalyseur nécessaire pour diviser, distinguer (moi/non-moi, bien/mal, vie/mort) et agir.

L’opposition Johaben/Abhiram est l’actualisation de la dualité fondamentale actif/passif. Deux forces s’opposent et résiste l’une à l’autre. Le monstre au fond de la caverne c’est ce péril intérieur, l’image d’un certain moi qu’il faut vaincre pour se développer. L’expérience de la caverne s’apparente au creuset alchimique de la construction de soi. L’homme doit oser traverser son propre chaos pour pouvoir se structurer. Dans son face à face Johaben est plongé dans une tension paradoxale ; « cet angoissant problème » qu’évoque les trois fois puissant maître. « Le meurtrier d’Hiram est devant lui (.) A t’il le droit de le tuer ? ». L’action et l’inaction sont l’une et l’autre périlleuse. Ne pas le tuer c’est accepter le mal sans lutter et se condamner, le tuer c’est transgresser les ordres et devenir soi-même ce que l’on combat ; un meurtrier. « Johaben saisit le poignard » et en s’associant à son principe actif il devient un meurtrier.

L’acte est venu rompre le cercle vicieux du paradoxe. Johaben s’est souillé du sang de sa victime il est devenu lui-même un meurtrier. Johaben s’est institué juge suprême : capable de donner la vie et la mort. « Le front de Johaben s’assombrit il se rendait compte de la gravité de son crime ». Johaben  est surpris de la portée de son acte, cette surprise ouvre un cheminement réflexif celui de la conscience après l’acte ; la culpabilité. Cette culpabilité, si elle ne prend pas les traits de la pathologie du scrupule, implique une véritable progression intérieure. Johaben ne fuit pas ses responsabilités, il se présente devant Salomon prêt à répondre personnellement de son acte. Salomon lui pardonne, et en ne le condamnant pas, il le laisse face à lui-même. Il l’oblige ainsi à s’humaniser ; c’est-à-dire devenir sensible au mal qu’il a commis et qui demeure irréparable. L’acte incontrôlé de Johaben le place dans l’étroitesse de ses limites et l’incite à plus de sollicitude à l’égard de lui-même et à l’égard d’autrui. Le meurtre commis par Johaben est l’expression d’un dualisme poussé à outrance : la victime et le coupable. Conflit diabolique ou tout est divisé, séparé. Par un paradoxal retournement, le coupable devient victime et la victime coupable. A l’image du processus symbolique, il s’opère, à l’occasion de cette initiation, la réunion des contraires. L’inacceptable, que Johaben projetait à l’extérieur de lui, revient tel un boomerang heurter et interpeller sa conscience fautive et l’oblige à rassembler ce qui était divisé.

En quoi ce processus, ces événements contribuent-ils à l’accession au sacré ? Comment  l’évidence du meurtre d’Abhiram prend t-elle la forme d’un sacrifice ? Le chemin de la connaissance et de la parole perdue après l’initiation au 9ème degré ne peut plus être du coté d’une volonté de l’omniscience (du coté du tout) mais s’inscrit clairement désormais du coté de la quête de la conscience (être avec). Le sacrifice du coupable c’est à mon sens cette « conversion du regard » qui consiste à accepter d’abandonner une part de soi-même, de détruire cette tentation de l’homme total, totalisant et totalisateur. C’est devenir un homme conscient de ses limites, de ses contingences, un homme capable de s’inscrire dans le grand schéma de la création. Ce processus fait clairement écho au Tsimtsoum, ou en se retirant Dieu laisse la place pour que l’univers puisse exister.  

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