Puisqu’il en est ainsi, laissez-vous conduire et suivez l’étrangere
Non communiqué
Le séjour dans la caverne du Maître élu des neufs, transformation bouleversante du Moi. Le neuvième degré du Rite écossais ancien et accepté, est celui de « Maître Elu des Neuf », mais notre rituel mentionne, également, que ce degré est dit aussi « Elu de l’Inconnu » ou « Elu du Nom de l’Inconnu ». Il n’oublie pas de préciser que ce degré…achemine le franc-maçon vers un nouveau stade de réflexion qui l’incline à plus de spiritualité, de conscience et d’amour. Qui est donc cet Etranger, qui en guidant l’initié vers la caverne, le fait passer dit notre rituel : du temps de la méditation de l’étude et de la réflexion à celui de l’action et de l’accomplissement d’une mission d’une haute valeur morale.
Nous trouvons dans la Bible une multitude de versets
dissemblables mentionnant et donnant chaque fois un sens
différent à ce mot. Signifiant parfois
l’hôte de passage, l’incirconcis, le visiteur,
l’émigré, ou l’esclave, le mot édifie
toujours, dans chacun des versets où il apparaît,
une conduite sociale ou humanitaire à respecter. Il
établit, ainsi, des lois sociales à observer par
chacune des parties en présence, pour une meilleure
cohabitation.
Il serait inutile, d’avoir recours à nos méthodes
de réflexion habituelles pour chercher une explication
symbolique à cet étrange Etranger. Car le symbole
est ici totalement absent. On ne retrouve pas l’image ou l’objet qui
suggère la réflexion, mais un élan du
mythe qui incline vers l’idée, pour que le symbole fasse
place à la réflexion pure. Pour JOHABEN qui suit
son destin comme une ombre, cherchant même à la
devancer pour se dépasser, L’Etranger est un autre
lui-même. C’est ce même personnage
mystérieux et énigmatique qu’il avait
rencontré dans un miroir le jour de son initiation. Et
faut-il s’étonner, si un rite réputé
de passages qui nous a toujours enseigné, que l’on n’est pas
initié mais que l’on s’initie soi-même, propose
à l’initié accompli d’être son propre
Passeur sur le chemin de la connaissance ?
En réalité, depuis qu’Adam et Eve ont
été chassés du Paradis terrestre.
C’est-à-dire, condamnés à l’exil, sans
avoir pu accéder au fruit de l’arbre de Vie. Nous avons tous
un statut d’hôte provisoire ici bas. Nous sommes tous des
étrangers de passage sur terre. Nous sommes partout, quelque
part, et de plus en plus souvent à l’age d’une communication
sans échanges, l’Etranger de quelqu’un. Saint-Augustin a
largement expliqué comment en sacrifiant la vie corporelle
à la vie spirituelle, l’homme a un destin qui en fait,
durant toute sa vie terrestre, un Etranger de passage. Le Pari de
Pascal n’exprime pas autre chose que cela : La situation provisoire de
l’homme qui accompli sur terre son temps d’épreuves, pour
accéder au moment de sa mort, à
l’éternité de sa vraie patrie.
Pour bien comprendre pourquoi et comment l’univers du
Franc-maçon va évoluer, durant la
cérémonie du 9ème degré, en
passant successivement du symbolisme à la raison
pure. Il faut comprendre que ce voyage dans les souterrains de
l’humanité, nous ramène aux origines de la
philosophie. Pour nous aider à naître à
elle, pour la comprendre et l’assimiler à sa source,
permettez-moi, d’ouvrir ici une parenthèse et de vous parler
d’Héraclite.
Héraclite a vécu à Ephèse
en Asie Mineure, entre le 6e et le 7e siècle avant J C. Il
a été contemporain du prophète
Ezéchiel et il est connu pour être le philosophe
du devenir de l’être. Son oeuvre nous est parvenue
très incomplète et l’on n’en connaît
que des fragments numérotés, pour plus de
commodités. Le fragment 91 dit
: « On ne peut pas descendre deux
fois dans le même fleuve ».
Ce qui veut dire, qu’au moment où je prononce la phrase : « je me baigne dans la Seine », par exemple, ce n’est pas la même Seine dans laquelle je me suis baigné hier ou avant-hier. La Seine a déjà eu le temps de couler et l’eau dans laquelle je me baigne n’est déjà plus la même. Le temps a évolué. Le climat a changé. Les rives ont également pu changer et moi-même j’ai progressé un tant soit peu. Et pourtant je dis « je me baigne dans la Seine ». Comme si celui qui se baigne aujourd’hui est le même que celui qui se baignait hier. Comme si l’eau était restée complètement statique. Comme si le cadre ambiant était resté étrangement figé. Alors que je ne suis plus le même je, alors que l’eau n’est plus la même, que le fleuve n’est plus le même fleuve, j’utilise des mots qui sont en train d’arrêter le devenir de la réalité. On découvre ainsi pour la première fois une expression que l’on va appeler, l’Ontologie. L’Ontologie que l’on définit d’habitude comme le discourt sur l’Etre. Mais l’Ontologie au sens initial d’Héraclite, ce n’est pas le discourt sur l’Etre c’est la contradiction entre l’Etre « Ontot », et le « logos », le langage.
Héraclite dit, qu’il y a une contradiction radicale entre l’Etre qui est en devenir et le langage qui arrête le devenir de l’Etre. A l’aube de l’histoire de la pensée se révèle ainsi pour la première fois cette contradiction entre l’Etre qui est en mouvement et le langage qui va arrêter le mouvement. Héraclite fait naître la philosophie avec cette question. Et on peut dire de façon schématique et radicale, mais c’est rigoureusement exact, que toute l’histoire de la philosophie ne va être par la suite qu’un essaie de réponse à cette question : La contradiction de l’Etre et du langage.
La Philosophie est une réponse possible à la question d’Héraclite, Mais il existe aussi et de la même façon, une autre réponse possible. Et cette autre réponse possible, c’est la Kabbale. La Kabbale pose exactement la même question ou plutôt le kabbaliste part de la question d’Héraclite pour conclure qu’il faut rendre le langage dynamique. « C’est vrai, dit-il, il y a une contradiction entre l’Etre en mouvement et le langage qui arrête le mouvement ».
Il faut, donc, mettre le langage en mouvement de
façon à ce qu’il soit parallèle et
approprié à l’Etre en mouvement. Le
Kabbaliste va mettre les mots en mouvement, les casser, les retourner,
les fracturer, les comptabiliser pour leur donner un nouveau sens, qui
compléterait le sens originel du mot. C’est la naissance de
l’herméneutique, c’est-à-dire de la naissance de
la théorie de l’interprétation des signes, et des
mythes à travers l’émotion. C’est le contraire de
l’analyse, mais c’est aussi la théorie de
l’interprétation des symboles. Vous reconnaissez
là, bien sur, la démarche que la
franc-maçonnerie a empruntée à la
Kabbale, et que nous utilisons largement. L’herméneutique,
c’est comme disait Paul Ricœur : « se
donner la possibilité et la liberté d’inventer
pour inventer la liberté ».
L’autre réponse, qui a été la
réponse officielle de la philosophie, c’est de dire
arrêtons le mouvement de l’Etre, et à ce moment
là il sera adéquat au langage. A langage statique
être statique. Je considère alors que l’Etre n’est
plus l’Etre en mouvement, l’Etre est ! Tout simplement! Et je peux
utiliser les mêmes mots pour désigner des
réalités complètement
différentes avec des histoires complètement
différentes. J’ai annulé la
réalité, la personnalité et la
spécificité de chacun, j’ai annulé le
temps, mais j’ai inventé la philosophie.
A la différence de l’initiation qui est une renaissance
à travers la mort, c’est à dire une ouverture
à l’expérience que les autres, nous transmettent.
La caverne est une initiation philosophique. C’est-à-dire
que : C’est le moment où la pensée s’oppose aux
sentiments et devient synonyme d’intelligence, pour désigner
l’entendement et la raison comme capacité de comprendre et
pour faire une synthèse plus élevée
que la perception, la mémoire ou l’imagination.
Pour la première fois en
Maçonnerie et au 9e degré, l’initiation n’est
plus subie, par le postulant comme une expérience
à acquérir, mais elle procède d’une
évolution personnelle de sa pensée. Le mythe ne
fait plus appel aux symboles émotionnels et invite
à réfléchir sur la contradiction du
langage et de l’Etre.
Nous arrêtons le geste meurtrier du mauvais compagnon pour le
rendre enfin accessible à la
spécificité de notre nouvelle méthode
de réflexion. Et nous arrêtons les coups de
poignard de JOHABEN pour comprendre tout l’enseignement du 9e
degré. Cette démarche sous entend que nous ayons
acquis, aux degrés précédents,
à la fois un savoir de la vérité et
une pratique de la morale ; c’est-à-dire une sagesse
rationnelle qui est la base élémentaire de la
pratique philosophique.
Alors que le Maître secret ne devait « pas
prendre les mots pour des idées mais chercher les
idées qui se cachent derrière les mots ».
Le Maître Elu des Neufs sait discerner et analyser le
« non-dit »
et raisonner sur le conscient et l’inconscient de l’être. Il
travaille à la « connaissance
des causes premières et des principes des choses »
; ce qui est la définition même de la
métaphysique.
La caverne est l’athanor où le grand oeuvre va s’accomplir.
Mais cette caverne, si elle est une régression à
la matrice maternelle pour que s’opère une renaissance de
l’être, n’en est pas mois celle que Platon
décrivait dans « la
République ». Dans le mythe de
la caverne, Platon explique sous forme d’allégorie
l’ignorance humaine due aux entraves que le corps fait subir
à l’âme.
« Notre situation avant l’accès à la sagesse philosophique, serait comparable à celle de prisonniers qui croient réelles les ombres des objets qu’ils voient défiler sur la paroi d’une caverne au fond de laquelle ils sont enchaînés, dit-il. Ce mythe montre que les apparences trompent l’esprit, mais aussi que ce dernier s’y habitue et risque même d’y trouver une sorte de sécurité. La conséquence, chez Platon, en sera une condamnation radicale de toute connaissance prétendant s’élaborer à partir du monde matériel, décidément trop instable et fuyant ».
La caverne, c’est donc avant tout l’instant où l’initié qui a persévéré sur le chemin de la connaissance, trouve la récompense de ses efforts et s’éveille à la pensée philosophique. C’est aussi le moment où l’autre initié, le mauvais Compagnon, qui s’est attardé sur les chemins fleuris de la vie, et qui a cherché à acquérir le fruit d’autrui sans ensemencer le sien. Arrive à la conclusion de son existence, sans en avoir abordé le sommet.
La caverne enfin, c’est être à même de comprendre que le geste meurtrier du mauvais compagnon fût la conséquence de ses tendances instinctives et de son absence de conscience sociale. Et que faute de richesse intérieure, celui-ci a été totalement incapable d’accéder à la somme de spiritualité, de conscience et d’amour qui auraient raisonné son geste criminel.
L’homme se distingue des choses de la nature, disait
déjà Hegel, par le fait qu’il soit conscient.
C’est-à-dire, qu’il agit en sachant qu’il agit et qu’il vit
avec la conscience d’exister. Freud, qui fut le père de ce
que nous appelons quelquefois aujourd’hui, « la
science de l’inconscient », c’est
à dire de la psychanalyse, s’attachera, par la suite,
à comprendre pourquoi l’homme agit parfois avec une
surprenante inconscience. Et ici, dans la caverne, ne sommes nous pas,
également, à l’instant où Johaben
cherche à comprendre cet acte étrange et
inconscient qui fit de son F Compagnon de labeur, un criminel ? En
réalité, certains de nos actes des plus banals
jusqu’aux plus étranges sont conditionnés par des
causes obscures mais réelles. Freud explique que, le MOI est
le principe de toute méditation. Il définit
l’équilibre entre le ÇA, c’est à dire,
entre les tendances instinctives de l’individu, et le SUR-MOI, c’est
à dire la conscience sociale présente en nous.
Cet équilibre entre les désirs individuels et le
sentiment des nécessités sociales est capable de
varier dans un sens ou dans l’autre. Ceci ne signifie pas que les
vérités sont relatives à nous, mais
que le nombre des vérités que nous pouvons
découvrir est relatif à l’ouverture, à
la formation et à la richesse du MOI de chacun de nous.
C’est lorsque notre « Ça »
(c’est-à-dire nos tendances instinctives)
préfère le vil métal et les richesses
matérielles à la richesse de l’âme.
C’est lorsque notre « Sur-moi »
(c’est-à-dire notre conscience sociale) ne
s’éveille pas à la tolérance et
à l’amour des autres. Que le matérialisme
l’emporte et que notre « moi »
déserte les chemins de la sagesse et du devoir.
Lorsque l’on affirme qu’un Franc-maçon doit être
libre et de bonnes mœurs, c’est au sens Platonicien qu’il
faut l’entendre. C’est-à-dire que notre corps ne doit point
entraver notre âme, que notre esprit ne doit point
être l’esclave des apparences. Que nous devons nous
débarrasser des contingences d’un monde matériel,
qui troublent notre conscience. Et que, les métaux
laissés à la porte du Temple par
l’initié doivent être abandonnés de
façon définitive et totale par le
Maître Elu des Neufs.
Alors…! fallait-il pardonner ? Etait-il
nécessaire de tuer pour accomplir cette mission d’une haute
valeur morale, dont parle notre rituel…? La vengeance
n’aurait satisfaite que les instincts de Johaben. Nos
réflexions lorsqu’elles se limitent à des
sensations ne nous offrent que des conclusions instinctives et des
certitudes naïves qui réduisent l’homme au rang
d’animal. Y succomber, aurait été une attitude
critiquable, et une conduite tout aussi blâmable que celle de
son adversaire.
En frappant au cœur et à la tête le mauvais compagnon, Johaben ne commet pas un homicide volontaire. Ce n’est pas un geste de vengeance, c’est un acte d’amour. Car ce sont ses sentiments et ses idées qui avaient envahi son être qu’il supprima. C’est l’animalité, le mauvais génie, l’Etranger qu’il tue pour que jamais, et même au-delà de la mort, ils ne puissent survivre, et continuer le perturber dans l’éternité. Il sauve son âme à l’image du message philosophique qu’il vient de comprendre, appliquant en cela l’enseignement de Saint-Augustin, de Pascal et de Platon. Car pour le sage qui espère en confiance et en sérénité, la mort n’est qu’un passage vers un au-delà de la vie, c’est une délivrance qui permet à l’âme d’échapper à sa prison corporelle pour connaître son véritable destin. Platon a écrit également que « Philosopher, c’est apprendre à mourir » c’est donc aussi, forcément mes FF, pour nous Francs-maçons, qui avons un rapport privilégié avec la mort et la résurrection, apprendre à assassiner notre mauvais Compagnon. Je veux dire qu’il faut nous employer à supprimer le mauvais compagnon qui sommeille en nous, celui qui nous perturbe, celui qui nous hante et nous met en perpétuelle et douloureuse ébullition.
La sagesse de l’homme libre ne consisterait-elle pas
alors « dans une méditation non
de la mort, mais de la vie ? ». Alors que
dans les grades précédents, nous avions appris
à reconnaître les mauvais compagnons et
à les éviter. Il nous est offert pour aller plus
loin, au 9e degré, dans une invitation à la
sagesse philosophique, l’arme redoutable, acérée
et efficace qui va nous permettre de les extraire de nous à
tout jamais.
La véritable leçon du 9e degré, n’est
elle pas, aloPuisqu’il en est ainsi, laissez-vous conduire et suivez
l’étrangerrs pour nous, de comprendre que : Le
problème ce n’est pas la créature, mais la
création.
J’ai dit.