#406012

Neuf semaines sur Sept ans

Auteur:

J∴ D∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Rapide retour vers l’enfance maçonnique : l’Apprenti à qui on demande son âge répond 3 ans, ces 3 années pleines…et le Compagnon à la même question, répond 5 ans.

Pourquoi donc détacher ces 9 semaines de 7 ans, âge de raison qui caractérise le grade de Maître ? Comment, dans une vie symbolique, 9 semaines peuvent-elles changer à ce point l’esprit pourtant bien trempé d’un Maître F M ?

Examinons tout d’abord la scène qui amène ce questionnement. Il s’agit de la mise en jugement des assassins d’Hiram, de leur poursuite et de l’application de la sentence prononcée.

Comme dans les cultes à mystères, d’Eleusis par exemple, on retrouve les trois parties caractéristiques signalées par Aristote : les actions mimées, les formules dites, les choses dévoilées et chacune va concourir à révéler à l’impétrant les vérités qui s’y cachent et vont le faire avancer dans le long cheminement sur la voie étroite de la sagesse.

Quelles leçons le F Elu va-t-il tirer de ce simulacrum, de cette scène édifiante dispensatrice de leçons de morale, à la manière des tragédies antiques, et comment ces 9 semaines, si courtes dans le temps mais si fécondes en enseignements, vont-elles le transformer ?

Il va…essentiellement apprendre à juger. A juger sans parti pris, pas même celui inspiré par l’horreur d’un crime, à prendre le temps nécessaire, à soupeser les arguments, à y réfléchir…aux dépens de son repos s’il le faut, à décider à la lumière de la sagesse et, si besoin est, à inspirer la juste frayeur de leur crime aux assassins…et obtenir leur repentance, aboutissement véritable de la justice des hommes.

Mais en tout premier lieu, il va se rendre compte qu’il ne peut juger seul. Les plus grands des Empereurs avaient des conseillers, les présidents des tribunaux ont des assesseurs. De même que nous avons besoin des autres pour nous juger, nous ne pouvons apprécier seuls la justesse d’une sentence sans retour telle que la Mort. C’est ce groupe de conseillers que l’on retrouve dans le rituel à travers la présence des neufs Elus secrets.

En effet, s’isoler pour décider d’une sentence c’est risquer l’injustice par la punition excessive. Se réunir à plusieurs, à neuf par exemple et dans le secret, sera le meilleur moyen d’éviter toute influence extérieure pernicieuse. Attardons-nous un peu…

Dans tout groupe devant statuer sur un méfait quelconque, un guide s’impose. En justice, c’est le Président de la Cour. Celui-ci peut être cet homme autoritaire, influent et convaincant d‘un jury d’assises ; et nous savons combien la force de conviction peut renverser les opinions les plus affirmées. D’autant plus que, dans un jury, il y a parfois des personnes qui se révèlent très influençables ou ne savent pas résister à la pression, ou d’autres dont les opinions vont facilement dans le sens recherché. Il est aussi des personnes qui, sous le charme d’un brillant orateur, ne tiennent pas à s’aliéner sa sympathie.

Mais…il peut y avoir également des jurés peu enclins à se laisser manipuler, bien décidés à aller au fond des choses, en dehors de toute influence, et mettre le Président de la Cour en échec.

Il y a aussi ce juré sûr de lui, qui pensera avoir décidé seul de la sentence, en toute conscience, au cour d’une délibération qu’il jugera sereine, sans percevoir que celle-ci n’est que le résultat d’un rituel bien rodé.. associé à une parfaite connaissance du droit par un Président de Cour maître dans l’art de mener un débat avec tactique et finesse.

En son for intérieur, ce juré aura le sentiment d’avoir choisi la juste condamnation sans se rendre compte qu’il a, peut être, été manipulé par un orateur insidieux, habile à user de toutes les ficelles pour obtenir le verdict qu’il s’est fixé et amener le juré dans son sens.

La situation peut être aussi celle d’un huis clos où, après neuf semaines de délibération, sur neuf jurés, seuls huit…le pensent coupable.

Le neuvième aura-t-il assez de caractère pour affronter le regard réprobateur des huit autres ? Trouvera-t-il la force des arguments pour motiver son opposition à la sentence de mort ? Interrogeons-nous : si ce juré avait été seul avec lui-même, aurait-il prononcé la peine capitale ? …et dès lors, qu’elle est l’équité de la sentence de mort prononcée par ce groupe où siège ce « juré sous influence » qui, de guerre lasse, s’est rallié au huit autres pour prononcer la condamnation à mort ?

Tous ces personnages, tous ces jurés peuvent très bien être les neuf F Elus secret…à qui revient la lourde responsabilité de décider de la sanction à appliquer aux coupables de la mort d’Hiram. Nos neufs F Elus peuvent-ils échapper au réflexe quasi instinctif de réclamer la mort pour châtiment d’un crime ?

Emmanuel Kant disait : Si le criminel a commis un meurtre il doit mourir au motif que le châtiment doit être égal au crime. On peut s’étonner : comment ce grand humaniste des Lumières, a-t-il pu défendre la peine de mort au nom de la loi du talion…déjà gravée dans le Code d’Hammourabi 1730 années avant notre ère. Aujourd’hui, cette a mise à mort…à froid…d’un être humain, nous semble monstrueuse et particulièrement primaire.

Il faudra encore près de deux siècles pour que soit entendue la violente condamnation de la guillotine par Victor Hugo ou Albert Camus. La loi…doit remplacer les rapports primitifs de la vengeance par les rapports au droit. L’homicide légalisé ne peut, sous aucune condition, avoir force de loi.

Aujourd’hui, nous considérons que la justice n’est pas une vengeance. « Sans pouvoir légitime, la vengeance est criminelle » dit notre rituel.

Prenant appui sur les sciences humaines, le droit pénal européen devra manifester une grande force argumentative pour contrer le raisonnement de Kant ainsi que celui de Jean-Jacques Rousseau ou de Hegel, eux aussi favorables à la peine capitale.

C’est un grand progrès de l’humanité d’avoir pu juger les pires des criminels, les nazis hitlériens, dans le célèbre procès de Nuremberg et à l’heure actuelle, d’assister aux procès des militaires serbes dans le cadre du Tribunal Pénal International de la Haye.

Les criminels de guerre ne peuvent pas être purement et simplement amnistiés mais, tout d’abord…jugés en toute équité et condamnés s’il y a lieu. Certains criminels nazis, à l’image des assassins d’Hiram, tourmentés par leur conscience, se sont d’ailleurs suicidés.

Revenons à notre Rituel : le traitre s’est réfugié dans une caverne. Conscient que sa faute ne peut restée impunie, il y est venu chercher le repos bien que le lieu soit effroyable. Tout à coup, il voit entrer un Maître au visage exprimant la sentence impitoyable.

Sachant la raison de sa présence, saisi de frayeur il se fait justice lui-même. On retrouve là le fameux regard du remords qui poursuivait Caïn jusque dans les profondeurs de la Terre, où il venait trouver un peu de repos. Je ne résiste pas au plaisir de citer le célèbre vers de Victor Hugo : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn ».

La puissance du regard, dans le jugement que l’on porte sur l’autre, est fondamentale. Un regard accusateur peut être plus terrible à soutenir que bien des mots. Le F Elu n’a eu à prononcer aucun mot pour que le traître, saisis d’effroi, se donne lui-même la mort.

Dans la pénombre de notre caverne intérieure propice à la méditation, au sein de la nuit noire où les regards se tournent vers nous-mêmes, dans le « tribunal intérieur de notre conscience » notre jugement pourra se construire en toute sérénité, par la confrontation de notre avis avec celui des autres, en soupesant longuement le pour et le contre, en jaugeant l’ensemble des opinions. Et vis-à-vis du coupable, selon la pratique de Sénèque, on se fera d’abord avocat…juge ensuite…et accusateur en dernier lieu.

Car il faut bien distinguer le droit de la justice, la loi de la morale et l’application stricte de la loi qui peut, parfois, mettre mal à l’aise l’homme de bien…

Pour les assassins d’Hiram, la sentence sera la mort. Le groupe des neuf l’estimera juste ; « justice est accomplie » diront-ils, comme c’était la pratique auparavant : « quiconque à commis un meurtre doit mourir ».

Une fois la sentence prononcée, le soleil se cachant, l’homme de bonnes mœurs se retire dans la pénombre de sa chambre et, avant le repos de la nuit, à l’exemple de Marc Aurèle, il interroge sa conscience :

De quelle épreuve t’es-tu libéré aujourd’hui ?
Quelle faute as-tu combattu ?
En quoi es-tu meilleur après ce jugement ?

Même si la mort d’Hiram et la sentence de mort pour les mauvais compagnons, reste une scène symbolique…même si, à l’époque où elle se situe, la vie et la mort se côtoyaient intimement…on ne peut s’empêcher de les replacer dans notre contexte : cette sentence vengeresse paraît aujourd’hui bien morbide ; la froideur du verdict implacable glace le corps.

Or, l’actualité quotidienne nous rappelle qu’entre ces mises à mort pour crime de l’époque antique et la mise à mort d’un condamné de nos jours dans des pays dits civilisés, l’histoire se répète. Pire, elle s’enlise parce qu’au lieu de s’améliorer, des Hommes se perdent dans l’erreur irréversible de la possible mise à mort d’un non coupable.

Les neuf F Elus n’auront pas la mort d’un innocent sur la conscience ; en ce faisant justice, le mauvais compagnon s’est révélé comme étant bien le criminel.

Néanmoins, les 9 F Elus ne devront pas oublier qu’ils avaient pris, ensemble, la décision de sa mise à mort et, en tout cas, qu’ils ont réduit le mauvais compagnon à se donner la mort lui-même. Tout Homme de conscience, tout maçon de bonnes moeurs ne peut se sentir l’esprit dégagé après avoir pris la décision du verdict ultime.

Pour se garder d’un remord chargé delarmes sanglantes, après ces 9 semaines de réflexion, le F Elu a su se faire avertir par un homme sage et de bon sens, puis s’examiner lui-même et se rappeler les progrès à faire en suivant les principes qui doivent guider son action. C’est un homme nouveau qui, à la manière d’Epictète, le matin aussitôt levé, se demande :

Qu’ai-je négligé de ce qui conduit au bonheur ?
Qu’ai-je fait de contraire à l’amitié, aux obligations de société, aux qualités du coeur ?

Sans oublier que le point de départ de la philosophie c’est la conscience de sa propre faiblesse.

Très Sage et vous tous mes Frères élus secrets,

J’ai dit.

Vous devez être abonné pour accéder à ce contenu


S'abonner

Retour à l'accueil