#406012

Simple Vengeance ou Réelle Justice ?

Auteur:

J∴ G∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Confortablement installé dans sa Loge bleue le Maître qui a découvert lors de son élévation la disparition d’Hiram, les recherches entreprises par les Maîtres du 3ème grade et enfin l’assassinat perpétré par les trois mauvais Compagnons est resté quelque peu sur sa faim, avec une impression de « pas fini » à cette terrible histoire.

Allons-nous en rester là, impuissants face au crime irréparable, frustrés et dépités ?

Dès le 4ème grade, premier des Hauts Grades ou Grades de Perfectionnement, de fait le 1er Ordre de notre Rite Français, le tout nouveau Maître Elu retrouve la Lumière : des perspectives s’offrent à lui. Le combat est loin d’être fini, l’épopée est relancée, tout recommence sur une nouvelle base.

Le temps des seuls bons sentiments et des lamentations est fini, celui de l’action commence. La chasse aux mauvais Compagnons est ouverte.

Faire, oui, mais comment, dans quel but, avec quelle légitimité ? Nous touchons aux fondements de notre engagement maçonnique. En faire l’économie nous conduirait tôt ou tard à l’impasse de nous réveiller un jour en nous posant la terrible question : à quoi sert la maçonnerie ? Que fais-je ici ? En quoi suis-je utile à l’humanité ?

Nos mythes sont issus de l’Antiquité.

La Vengeance, si chère au monde méditérranéen, plus soucieux d’honneur que de raison s’illustre parfaitement dans la « loi » du talion. Et ne parlons pas des crimes perpétrés au nom des codes d’honneur et lois religieuses.

Le Droit, et son corrolaire la Loi, est d’essence occidentale. L’apport majeur de Rome dans les fondements du monde civilisé étant justement son droit. Nos bases juridiques remontent au moins au IVème siècle avant J C comme en témoigne l’Inscription de Gortyne, plus ancien texte de loi européen gravé, en grec, sur un monument municipal de l’ancienne capitale de la Crète.

La Vengeance est un acte individuel en réponse à un événement ponctuel.

La Justice, est une réponse collective, toujours à un événement, mais sur une base, pensée et actée à l’avance et répondant, en principe, de la même manière, à toute situation identique.

La vengeance risque fort d’être initiée sous le coup de l’émotion, alors que la justice le serait dans le cadre d’une réflexion dépassionnée.

La vengeance deviendrait donc, si ce n’est acceptable, du moins explicable, dans le contexte particulier de non réponse de la Justice, et en admettant une riposte proportionnée à l’agression initiale.

Un Frère écrivait dans l’une de ses planches que « la vengeance est un acte d’attaque d’un premier acteur contre un second ». Nous ne pouvons accepter sans sourciller cette partie de son développement. Comment peut-on espérer un sentiment de justice, et donc d’acceptation, lorsque l’on emploie le mot d’attaque au lieu de riposte. Tant que nous donnerons autant d’importance, quand ce n’est pas davantage, au criminel qu’à la victime, même au nom des meilleurs sentiments, « ça ne passera pas ». La télévision et les psychologues pour les détenus, c’est bien, mais à condition d’avoir au préalable privilégié et obtenu la réparation pour la victime. De grâce, cessons de marcher sur la tête, nous pourrions avoir une perception faussée du monde tel qu’il devrait fonctionner.

Qu’attendons-nous de la Justice ? Une réponse collective à un acte isolé. Très bien sur le principe, mais concrètement, à quels objectifs doit répondre l’Etat en exerçant son pouvoir de justice ?

Tout d’abord, en s’octroyant l’exclusivité de l’usage de la force, le pouvoir public à le devoir, en premier lieu, de protection de ses citoyens. Conséquence première, l’individu dangereux pour la société, celui qui a fait la preuve par un acte criminel du risque qu’il représente, doit être irrémédiablement mis à l’écart. Si pour quelque raison que ce soit, l’Etat failli à son devoir, et par sa faute laisse le criminel perpétrer un nouveau crime, sa responsabilité est totale et sans appel, induisant réparation financière par l’Etat et condamnation pénale de son représentant coupable de laxisme.

Deuxième conséquence de l’Etat de droit, il doit obliger le coupable à indemniser la victime, en saisissant tous ses biens, tous ses revenus futurs, et ce jusqu’à indemnisation complète. A défaut, c’est à l’Etat d’indemniser la victime ou ses ayants droit, quitte à se retourner ensuite contre le coupable.

Troisième conséquence l’Etat doit protéger le contribuable qui n’a pas à supporter les conséquences financières de l’acte criminel (la priorité n’est pas au bien-être ou à la possible réinsertion du criminel).

Quatrièmement : si par sa prise de conscience et par son travail le criminel crée les conditions de sa réinsertion, l’Etat doit tenter cette option après un temps de punition qui doit être respecté après avoir été fixé, et à le surveiller étroitement à vie après sa libération.

Tout citoyen a le devoir d’assumer ses responsabilités, il ne saurait en être autrement de l’Etat.

Notre Rite Français fait l’économie de l’acte final d’élimination physique des trois mauvais compagnons, puisque, dans notre version du mythe, ils disparaissent par accident ou par suicide.

Ainsi, le travail est fait, tout en nous exonérant de nous salir les mains. Bien pratique, mais pas très responsable. L’homme d’action, dans un cadre légitime, doit-il aller jusqu’au bout de la logique d’élimination ? Le Président OBAMA a-t-il eu raison de donner l’ordre d’exécution de BEN LADEN ? Comment s’est-il arrangé entre les tiraillements de sa conscience d’humaniste et son devoir de Président des Etats Unis d’Amérique ?

Dormons en paix Mes Bien-Aimés Frères, le temps maçonnique de l’utopie et le temps politique, extrêmement court, n’appellent pas forcément les mêmes réponses. Mais ne nous berçons pas d’illusions. Dans le monde profane, tout ce que nous n’avons pas le courage de faire au moment, même le sale boulot, celui que chacun sait nécessaire mais aimerait voir accompli par un autre, un autre qui oserait transgresser le politiquement correct, nous le paierons au centuple dans l’avenir.

Et puis cessons de culpabiliser l’homme, l’individu. Inutile d’imaginer une entité supérieure qui l’infantilise, le culpabilise à grand renfort de bons sentiments pour mieux le dominer. Ce ne serait qu’exacerber sa défiance envers un système de pensée déjà suspect de manipulation. Et point besoin de pardon, cette notion justificatrice de soumission. Pour que nous acceptions votre pardon, messieurs les prophètes, il faudrait déjà que nous reconnaissions votre autorité, morale au moins. Mais cette reconnaissance, si nous en avions besoin, si nous la sollicitions, ne serait pas innée mais devrait être méritée. Et ce n’est pas le cas.

Le cadre laïc est posé pour la sphère publique, sa justification centrale est actée. Le monde privé est autre et ne concerne pas l’Etat.

L’Homme n’est ni bon, ni mauvais. Mais il pourra agir correctement, ou non, selon qu’il évoluera ou non, dans un système, une société, capable de lui prouver qu’il fonctionne dans la justice. Faute de quoi, face aux carences du système, il sera contraint de faire appel à des solutions personnelles, telle la vengeance. Cela est vrai pour la majorité du genre humain, l’exception devant être traitée à part.

Il en va de même de l’homme politique, qui fera du bon travail s’il est cadré par un système qui pénalise les débordements au lieu de les amnistier.

Travaillons inlassablement au développement de nos vertus, à la lutte contre nos faiblesses, mais organisons surtout un cadre qui évite et pénalise les débordements. L’Homme est faible par nature, et le restera, ne nous berçons pas d’illusions. A nous d’être inventifs pour créer un cadre suffisament exigeant pour border la société tout en préservant l’espace de liberté et de créativité de l’individu, et là est peut-être le vrai défi de notre action. Cessons de croire aux chimères et créons les conditions d’un monde juste. C’est tout le contraire d’une société inique, injuste pour les uns, outrageusement généreuse pour certains, laxiste lorsque cela l’arrange et de surcroît liberticide pour le citoyen lambda.

Alors, simple justice ou réelle vengeance ?

Un outil dangereux en des mains devenues illégitimes ou une fine lame au service d’une noble cause ?

Et si la leçon première n’était-elle pas tout simplement du bon usage de chaque outil, avant même la perception de toute notion de justice légitimée par la Loi ?

La Vengeance concerne la première partie du Premier Ordre du Rite Français, permettant au Maître de devenir Maître Elu. Ce symbole est donc fondamental dans l’accès aux Grades de Perfectionnement, dits également Hauts Grades.

Historiquement, nous devons savoir qu’au temps de Salomon, il n’existait que quatre types de peines applicables à un coupable : le paiement d’une amende en réparation d’un délit, le bannissement qui excluait l’individu de la société, l’esclavage qui le ramenait au stade d’objet vivant, et la mise à mort qui réglait définitivement et irrémédiablement le problème.

Dans ce contexte légal, la vengeance n’était pas si éloignée de l’application de la Loi et l’on est en droit de penser qu’elle pouvait puiser là une partie de sa justification. Dans cet esprit, la Vengeance devient un symbole fort de l’action entreprise par les neufs compagnons lancés à la poursuite des trois criminels. Dans l’accès au quatrième grade maçonnique, ce symbole trouve toute sa raison d’être, ouvrant par l’action sur une solution au problème laissé en suspens au troisième grade des Loges d’Initiation.

Dans le tableau du Conseil du 1er Ordre (rituel de 1786), au Midi, figure un bras droit armé du poignard, prêt à frapper. Il ne s’agit pas d’un bras vengeur, mais du bras armé de la Justice, ce bras droit qui symbolisait force et réussite chez les anciens Grecs, force publique par excellence puisque dotée des moyens de l’Etat.

Justice également car le vieux maçon meurt pour que naisse le nouveau maçon, celui qui ira de l’avant. Sous cet angle, le meurtre devient quasi légitime et ne peut être traité que par la Justice légale. Pour Cicéron, la Justice émane de la raison, et c’est pour cela que l’être humain est tellement sensible à cette notion de ce qui est juste, au-delà même de ce qui est de son propre intérêt. Une population toute entière est capable d’accepter ce qui est dur, pour peu que cela soit juste.

Dura lex, sed lex ( la Loi est dure, mais c’est la Loi ) soutenait Domitius Ulpianus, juriste romain du début du IIIème siècle de notre ère. Et si l’acte présenté comme juste n’était qu’une manipulation pour éliminer les acteurs d’un assassinat politique, perpétré par un Prince craignant d’être démasqué dans ses activités délictueuses, un Prince soucieux de ses seuls intérêts personnels, un Prince ayant dilapidé le trésor public ? Le Maître Elu ne serait-il en fait qu’un Maître désigné dans le secret des alcoves pour faire partie du commando de barbouzes envoyé faire le sale boulot d’un tyran ?

Vengeance, Justice, punition, tout devient suspect et le nouveau Maître Elu doit avant tout s’armer d’esprit d’analyse, de synthèse, tout oublier du viel homme assassiné qu’il était lui-même pour être capable d’apprendre, ouvrir son esprit à des choses qui peuvent aller jusqu’à lui sembler antinomiques. L’effort est important, d’autant qu’il doit déboucher sur l’action.

Le mythe est notre bien commun, notre culture, la source de réflexion que l’on retrouve chez tous les maçons, le langage qui nous unit. Mais la perception que l’on peut, et même que chacun d’entre nous doit en avoir est différente, multiple même, successivement, progressivement, ou même simultanément. Là est notre vraie richesse.

Simple vengeance, réelle justice, tout à la fois, ou bien plus encore ?

Le nouveau Maître Elu, ce nouveau maçon choisi par ses pairs, que l’on est venu chercher pour ses qualités supposées, doit maintenant être fort, fort face à lui-même, fort pour ses Bien-Aimés Frères qu’il ne saurait décevoir, eux qui lui ouvrent la porte de la Lumière et de l’espoir, vigilant quant à la défense de son Rite et libre d’explorer les recoins les plus inattendus de notre connaissance.

Très Sage et Parfait Maître, j’ai dit.

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