Devoir et Geasa

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J∴ C∴ T∴

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Il est plus facile de faire son Devoir que de la Connaître, dit notre Rituel du 4ème degré. C’est pourquoi, contrairement à tout exposé habituel, qui impose de définir les termes qu’on emploie, afin de ne pas se payer de mots, comme dit encore notre Rituel, je ne définirai pas tout de suite le Devoir.
Ce travail n’aurait alors plus de sens et je ne serais plus à la recherche de la Vérité et de la Parole Perdue, si je pouvais d’emblée apporter une définition. C’est précisément elle que nous recherchons, et c’est le premier point de questionnement que j’espère sinon éclaircir, tout au moins cerner un peu mieux au terme de ce travail. Deux autres questions se posent d’emblée: Pourquoi avoir choisi cet angle de vue pour aborder le thème du Devoir ?
Que signifie ce titre, énigmatique pour ceux qui ne sont pas des familiers de la Tradition Celtique ?

A la première question, je répondrai que c’est l’occasion de faire revivre la pensée celtique. N’oublions pas que, en dehors des côtes du bassin méditerranéen, et encore faudrait-il en exclure son pourtour nord-ouest, l’Europe entière a été marquée pendant presque deux millénaires par la civilisation celtique. Et deux mille ans de civilisation laissent des traces, même si on s’est soigneusement évertué à les gommer, à les négliger, à en nier les influences sur les civilisations ou les idéologies dominantes.
Et puis c’est l’occasion aussi de faire revivre, et pour certains de faire connaître, ces belles légendes injustement oubliées ou méconnues qui constituent cependant une part de notre patrimoine culturel et de notre corpus mythique. C’est l’occasion enfin de poursuivre ce que j’espère être une démonstration que la pensée maçonnique, dans sa vision métaphysique et moniste du monde, doit beaucoup plus à la pensée celtique qu’on ne l’a dit ou que les légendes sur lesquelles elle s’appuie peuvent le laisse paraître.

La réponse à la seconde question nous fait entrer dans le vif du sujet. Une geis, au pluriel geasa, est étymologiquement une incantation, basée sur le pouvoir de la parole vivante, rattachée au Verbe Divin. Nous voyons tout de suite l’intérêt du sujet, pour nous qui sommes à la recherche de la Parole.
Cette incantation est rattachée à guidid, « il prie », et à gûth « voix ». Ce terme est uniquement irlandais, n’ayant pas d’équivalent dans les langues brittoniques que sont le breton et le gallois. En effet la christianisation précoce des Bretagnes insulaire et armoricaine ont fait disparaître cette notion. L’Irlande n’ayant pas connu l’invasion romaine, le druidisme y est  resté intact jusqu’au 8ème siècle, époque à laquelle les moines ont soigneusement consignés par écrit les anciennes légendes et coutumes, grâce auxquelles nous connaissons malgré tout assez bien l’antique civilisation celtique. Ces geasa, que l’on traduit habituellement par « interdits », sont en fait une notion intraduisible simplement, car il faut avoir présent à l’esprit dans leur acception trois sens :

 négativement : interdiction religieuse ou légale,
 positivement : injonction ou exigence,
 magiquement : charme, incantation.

Précisons d’emblée qu’il faut refuser la traduction par « tabou ». Le tabou n’est pas en effet une notion indo-européenne, et les geasa sont bien différents des tabous décrits dans les sociétés du Pacifique. De même, n’étant pas germaniste, je ne discuterai pas de la validité de la traduction par « tabou » des interdits freudiens, mais ils ne recoupent pas, en tout état de cause la notion de geasa.

Il faut remarquer que ces geasa s’adressent aux grands, aux rois, aux héros, c’est à dire à tous ceux qui ont, comme le veut la société celtique, la responsabilité du groupe; responsabilité au sens fort, puisque, par exemple, le roi doit répondre devant son peuple d’une défaite à la bataille ou d’une mauvaise récolte. Elles ne s’adressent jamais aux druides eux-mêmes. Et c’est logique. En effet, le druide, étymologiquement le très voyant, est celui qui sait, et peut donc connaître ou s’imposer son devoir sans l’incantation passant obligatoirement par la parole. Mais prenons tout de suite quelques exemples.

Le plus célèbre est certainement celui de Cûchulainn, le fameux héros irlandais du Tain Bô Cualgne, qui est probablement le plus ancien texte occidental connu, ou plus exactement celui se rapportant à l’époque la plus reculée. Le jeune Satanta tue un jour le chien du forgeron Culann, et prend ainsi son nom de  Cûchulainn, c’est à dire le chien de Culann. Il est alors, par l’intermédiaire du druide Cathbad, soumis à deux geasa qui peuvent être contradictoires. Il ne doit pas tuer ni manger de chien, mais il ne peut refuser une invitation à dîner. Et ce sont ces deux geasa contradictoires qui causeront sa mort. Trois sorcières borgnes l’invitent à manger du chien.
Il prend une moitié de sa main gauche et le met sous sa cuisse et ses deux membres à ce moment n’eurent plus la même force. Comme dit le texte, « …les ombres de la mort pâle l’entourèrent…Laegh, après une dernière bataille, se met à bander et à panser ses plaies d’où dégouttait du sang formant des caillots, au point que le grand lac d’eau verte fut transformé en flaques de sang très rouge. Il n’était pas là depuis longtemps quand il vit un chien d’eau (une loutre, doborchû) buvant son sang… Quand il vit que le sang de son corps était consommé par un chien, il porta un coup au chien et le tua ».
« Sois victorieux, ô chien » dit Laegh, « ta fin n’est pas encore venue, venge-toi sur les hommes d’Irlande ». « Hélas, Laegh », dit Cûchulainn, « je ne tuerai plus jamais d’homme après cet animal. C’est un chien qui a été l’objet du premier exploit que j’ai accompli et il m’a été prophétisé qu’un chien serait le dernier exploit que je ferai, ô Laegh ».

Le même Cûchulainn, dans un autre texte, Aided Guill Maic Carbada ocus Aided Garbed Glinne Rige : la mort violente de Goll, fils de Carbad, et la mort violente de Garb de Glenn Rigge, se voit énumérer ses interdits : « se nommer à un seul guerrier ; enlever son pied du chemin avant un combat contre un homme seul ; venir à l’assemblée sans permission ; dormir parmi les femmes sans hommes à côté d’elles. Il lui était interdit d’être le compagnon d’une femme ; il lui était interdit que le soleil se levât sur Emain Macha, mais c’était lui qui devait se lever avant le soleil ».

Le Roi Cormac, fils du Roi Conchobar, est soumis aux Geasa suivantes : il lui était interdit d’écouter la harpe percée de Craiftine ; il lui était interdit de chasser les oiseaux de Mac Da Cheo ; il lui était interdit de chasser les oiseaux de Loch Lo ; il lui était interdit d’aller à un rendez-vous de femme à Senath-Mor ; il lui était interdit de chasser les bêtes de la colline de Mag Sainb ; il lui était interdit de passer à pied sec le Shannon et de visiter l’hôtel de Chocæ.

Dans le récit de la destruction de l’Auberge de Da Derga, ou Togail Bruidne Da Derga, les geasa du roi Conaire sont bien rigoureuses : il ne doit jamais, quand il rentre chez lui, présenter le côté droit de son char à Tara, ni le gauche à Bregia ; il ne doit pas chasser les animaux de Cerna ; il ne doit pas passer neuf nuits de suite hors de Tara ; il ne doit pas passer non plus la nuit dans une maison dont le feu, après le coucher du soleil est orienté vers l’extérieur et reste visible de l’extérieur ; il ne doit pas être précédé de « trois hommes rouges » quand il se rend au domicile d’un homme vêtu de rouge; aucun vol ne doit se produire dans son royaume ; il ne doit lui venir, après le coucher du soleil, aucune visite composée d’une seule femme ou d’un seul homme et il ne doit pas intervenir dans une querelle entre deux de ses valets.

Un autre exemple est celui de Diarmaid, dans l’épisode de Grainné et Diarmaid, version la plus archaïque de Tristan et Yseult. Il ne doit pas tuer de sanglier, mais en même temps, il ne doit pas entendre un aboiement de chien sans se joindre à la chasse. Mais Finn, son seigneur, qui joue le rôle de Mark, l’oblige à transgresser l’interdit en lui faisant tuer un sanglier, ce qui le conduira à la mort. De même, les héros précédents finiront par transgresser les interdits, ne pouvant pas faire autrement, et dès lors entreront dans une suite infernale de transgressions qui les conduisent à leur perte. C’est probablement là la limite du héros.

Voici donc quelques exemples de Geasa, qui ont le mérite de camper le sujet, et plus encore peut-être de donner un aperçu de ces récits celtiques, en l’occurrence irlandais, et du contexte de cette civilisation qui est en fait la nôtre. Il faut remarquer que ces exemples, pris dans les légendes, étaient des réalités. Ainsi, et c’est là un fait historique rapporté par César, il était interdit au magistrat suprême des Éduens de sortir de la cité. D’autres détails de ces exemples suggèrent déjà une signification de ces interdits. On aura noté le caractère maléfique du côté gauche. Cela est en rapport avec le système d’orientation des Celtes. Contrairement à notre géographie moderne qui place le Nord en haut, devant soi, et donc l’ouest à gauche, les Celtes s’orientaient tournés vers le Soleil levant. La gauche était donc le Septentrion, lieu des Ténèbres où le soleil ne parait jamais.
Toute ressemblance avec une pensée bien connue serait tout sauf fortuite ! On voit se dessiner déjà quelques analogies, et ce n’est qu’un début.

En fait, il faut ranger les geasa, pour reprendre la formule de Le Roux et Guyonvarc’h, au nombre des moyens légitimes dont les druides disposaient pour contraindre les membres de la classe militaire à se plier à des règles de vie conformes au symbolisme qui les concernait. Ces geasa ont force de loi civile et religieuse. Cependant, dans la réalité, il existait, par une sage prudence du législateur, une limite légale à l’imposition de ces geasa, si elles étaient extravagantes ou trop difficiles à respecter. Dans ce cas, la « victime » d’une exagération pouvait exiger réparation. Il obtenait un septième de la compensation qui aurait dû être payée en cas de meurtre d’une personne de son rang. Cet exemple introduit une notion bien connue de la société celtique. Ce n’était pas une théocratie, puisque c’était le Roi qui dirigeait et non pas le druide. Mais il faut se souvenir que dans les assemblées, si nul ne pouvait parler avant le Roi, ce dernier ne pouvait prendre la parole avant le druide. Pourtant, de la même manière que dans la société médiévale, il n’y a pas de séparation nette entre le profane et le sacré. Tout acte est sacralisé et se doit idéalement d’être en conformité avec l’ordre divin. C’est là encore une notion qui nous est chère, puisque nous devons nous conformer au plan du GADLU.

Malgré tout, et c’est un élément fondamental de la pensée celtique, la geis n’est pas le fatum latin. Elle n’est pas d’origine humaine, puisque le druide qui l’impose agit en tant que représentant des puissances divines, mais elle n’est pas inéluctable, contrairement au destin implacable et malheureux des Latins. Tout n’est pas écrit à l’avance. Le Fatum, aveugle comme il a été défini, s’applique à tous, tandis que la geis est individuelle. C’est encore une grande différence avec la pensée méditerranéenne. La geis n’est dangereuse que si elle est violée. L’Homme a la liberté de la respecter ou de la transgresser. Car l’Homme est en pleine possession de son libre-arbitre, à ses risques et périls comme le souligne Markale. Si le Destin s’impose aux Latins, le Celte est libre, mais par conséquent pleinement responsable de sa destinée. Cela explique, n’en déplaise au F Orateur, que les celtes chrétiens d’après la conquête aient été beaucoup plus séduits par Saint Pélage que par Saint Augustin.

Il est un autre point à évoquer, qui nous concerne particulièrement pour la suite de cet exposé. On a vu que les geasa ne concernaient pas les druides. On pourrait, par une analogie facile, estimer donc que ces interdits ou obligations ne nous concernent pas à ce degré, puisque nous sommes des lévites, que nous avons donc une certaine fonction sacerdotale. Cependant, un individu, fut-il prêtre, peut se lier lui-même par le moyen d’un geis, lorsqu’il fait un serment. Le prononcé du serment a la valeur incantatoire et l’équivalence de la parole, obligatoires pour parler de geis. Ce serment se faisait en jurant « par le dieu que jure ma tribu », en prenant à témoin certes cette ou ces divinités, mais souvent encore les forces naturelles.
Comme le rapporte encore Markale, le roi Loégairé jure de ne plus réclamer de tribut à ses vassaux, et prend à témoin « le soleil et la lune, l’eau et l’air, le jour et la nuit, la mer et la terre ». En quelque sorte il s’engage face à la création et aux lois qui la régissent. Pour ne pas avoir tenu son serment, il mourra à cause du soleil et du vent.

Malheur à ceux qui aspirent à ce dont ils sont indignes. Malheur à ceux qui veulent assumer une charge qu’ils ne peuvent pas porter.
Malheur à ceux qui acceptent légèrement les devoirs et qui, ensuite, les négligent.
L’Idéal de la Franc-Maçonnerie est l’accomplissement du Devoir porté jusqu’au sacrifice.
Êtes-vous prêts à faire votre devoir en toute circonstance, quoi qu’il puisse vous en coûter ?

Ces phrases vous rappellent bien sûr quelque chose. On peut, dans une certaine mesure, sinon assimiler, tout au moins faire l’analogie entre geis et devoir. La geis positive est une injonction, une obligation, un devoir.
La geis négative ou interdit, est de la même manière le devoir de ne pas…
Notre serment de Maître Secret peut être assimilé à l’incantation, comme nous l’avons vu, au serment d’accomplir son Devoir, sans songer à la récompense, en étant satisfait de l’approbation de notre seule conscience.
Et nous sommes parfaitement libres de l’accomplir, ce devoir auquel nous nous sommes engagés en pleine conscience et en pleine responsabilité. Nous sommes aussi, car nous avons notre libre-arbitre, parfaitement libres de ne pas l’accomplir, de le transgresser, mais avec bien entendu les conséquences de la violation de notre serment, sous peine de déchéance et de mort à notre statut d’initiés. Quels enseignements peut-on tirer de l’exemple de ces geasa par rapport à notre Devoir de Maître Secret ?

Faire son Devoir. Connaître son Devoir. Pour le Celte, Roi ou héros, les choses sont bien tranchées. Il lui suffit de se soumettre aux geasa. Il fait donc son devoir, et à la limite n’a pas à le connaître. Le connaître, c’est l’affaire du druide, au fait des choses divines et capable, ayant percé les secrets de l’ordre divin, de savoir ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire, d’interdire ou d’obliger pour que le social soit à la mesure du divin. C’est tout autre chose pour nous autres Maçons du 4ème degré. Nous n’avons pas de druide pour nous dire quel est notre devoir. Bien au contraire, par une certaine fonction sacerdotale que nous confère notre référence aux lévites, nous sommes en quelque sorte des druides. Nous sommes censés avoir fait suffisamment de chemin vers la lumière pour être des « très voyants ». Dès lors, la question n’est plus seulement de faire son devoir.
C’est bien de le connaître. De même que l’Apprenti est à la fois la pierre brute et l’ouvrier qui la travaille, de même le Maître Secret est à la fois l’émetteur et le récepteur du Devoir. Idéalement, il suffirait de connaître le plan du GADLU pour être en permanence en conformité avec l’ordre divin. Pour cela, il faudrait avoir retrouvé la Parole. Or précisément nous sommes encore à sa recherche. Quand nous accomplissons notre devoir, comment être certains qu’il est légitime ? Autrement dit, est-ce bien notre devoir ? Devant cette difficulté, nous avons cependant des moyens pour tenter de nous retrouver. Le 4ème degré nous enseigne de ne pas prendre les mots pour des idées, et de n’accepter aucune idée que nous ne comprenions et ne jugions vraie.

C’est dire que nous devons exercer notre sens critique, confronter chaque idée, chaque élément de notre réflexion, chercher les contradictions possibles, les résoudre en faisant appel à d’autres éléments de méditation, et au besoin rejeter les idées qui s’inscriraient en faux en empêchant toute résolution des opposés, à moins  qu’au contraire, elles ne remettent en cause, comme le rasoir d’Ockam, tout ce qu’on croyait avoir solidement bâti.
Ainsi, on pourra éventuellement rectifier, et s’apercevoir que notre devoir n’est pas toujours là où on croyait. Bien entendu, il n’est pas question ici de lois morales ou sociales, variables en fonction des époques, des organisations sociales, des idéologies du moment, voire des régimes politiques. Il est question de loi universelle, de celle qui nous met en harmonie avec l’Unité du Cosmos, celle que nous reconnaîtrons pour vraie car nous l’aurons, en toute honnêteté, en parfaite sincérité, mais sans aucune complaisance envers nous-mêmes, tout d’abord ressentie profondément comme juste, puis passée au crible de notre analyse critique. Notons au passage que le mot crible  provient de la même racine indo-européenne *Kri, qui a donné le mot « secret ». Et nous sommes Maîtres-Secrets.

Ce faisant, nous engageons notre responsabilité, face à nous-mêmes et face aux autres. C’est en effet le corollaire obligé de notre libre-arbitre.
C’est encore un des grands rapprochements entre la pensée maçonnique et la pensée celtique. Pour les Celtes, l’individu est responsable de ses actes devant tout l’univers, car son action a une influence sur le cours des choses. Il n’y a pas d’acte innocent ou sans conséquence, car l’homme est non seulement maître de sa destinée, mais implique en partie celle des autres. Il a donc le devoir de se dépasser, de tendre vers la perfection, de devenir un héros au sens légendaire du terme… Et Malheur à ceux qui veulent assumer une charge qu’ils ne peuvent pas porter. C’est le sens de notre perfectibilité et du travail incessant que nous devons accomplir pour nous améliorer, ce qui n’exclut pas, bien au contraire, une profonde humilité.

Il faut maintenant envisager, comme nous l’avons rencontré dans nos exemples, le cas difficile des geasa contradictoires, ou, si on continue d’accepter l’analogie, des devoirs contradictoires. Dans ce cas de figure, puisque chaque geis est censée être en conformité avec les lois divines, il n’y a pas de compromis possible, pas de hiérarchie dans les devoirs qui permettraient d’en négliger un pour privilégier l’autre. Excluons aussi en pratique le cas des faux devoirs, issus d’une analyse fallacieuse comme celle que nous avons évoquée plus haut. Ce serait dans ce cas une erreur à corriger, et non un dilemme à résoudre. C’est pourquoi nous poursuivrons le raisonnement sur les geasa, qui ne sont pas par définition entachées d’erreur. Dans les textes que nous avons examinés, la transgression des geasa conduisait toujours le héros à sa mort, le plus souvent après une transgression en chaîne de tous ses interdits, sans qu’il puisse faire autrement. Quelle en est la signification ? Ce n’est pas dans ce cas un manque de courage, ce qu’on pourrait appeler une défaillance de l’âme, qui conduirait à l’échec sans espoir, à la déchéance du héros. Prenons garde toutefois, dans une application pratique et personnelle, de ne pas sombrer dans cet échec, puisque nous ne sommes pas des héros mythiques. Cette fin du héros pourrait correspondre tout simplement aux limites physiques de l’humain. C’est peut-être pourquoi il y avait chez les Celtes certaines limites légales aux respects des geasa, pour tenir compte, sans complaisance toutefois, des limites humaines. La mort du héros peut donc avoir la signification de ses limites physiques face aux contraintes divines qui le dépassent. C’est alors qu’il peut prendre la mesure de son humilité.

En fait, cette mort du héros prend tout son sens s’il s’agit d’un sacrifice, ce qui n’est pas pour nous étonner car nous avons rappelé que L’Idéal de la Franc-Maçonnerie est l’accomplissement du Devoir porté jusqu’au sacrifice. Dès lors, ce n’est plus un échec de l’individu, mais l’accomplissement de sa destinée, librement choisie, en pleine conscience, comme si la contradiction des geasa n’était là que pour lui rappeler le terme de son parcours. Dans ces conditions, on peut peut-être avancer qu’il y a réintégration à l’ordre cosmique. Il se peut aussi que cette mort ne soit qu’apparente, symbolique, pour signifier un changement d’état, vers un niveau plus élevé. Ce sacrifice, ce don de soi jusqu’à la mort, pour réintégrer l’ordre cosmique ne serait-il pas un acte d’amour, et cette réintégration ne correspondrait-elle pas au fait d’avoir retrouvé la Parole Perdue ? Ce n’est pas dit, ni même suggéré dans les textes cités, mais cette réflexion pourrait donner un sens différent à l’austérité du Devoir tel qu’il est proposé au 4ème degré.
Ainsi, au terme de cette route du devoir, on peut espérer, grâce à la contribution de la pensée celtique, aboutir à une certaine forme de paix intérieure, en pouvant se glorifier d’avoir accompli son devoir, et peut-être d’avoir fait un pas supplémentaire pour approcher de sa connaissance. Et justifier alors de se retrouver sous le laurier et l’olivier.
J’ai dit.

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