Du carré aux sphères

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Le carré

Le carré est la figure régulière du plan à 4 côtés et 4 angles droits. Le nombre 4 symbolise la manifestation, l’univers créé. Venant du 2 qui sépare l’unité originelle, et par répétition de ce 2, le 4 manifeste un premier mouvement de dépassement de la dualité. Les deux directions cardinales issues du 4 permettent ainsi à l’homme de structurer le chaos sous lequel apparaît l’univers manifesté, et le carré orienté figure le monde matériel dans sa quête de relation avec une réalité supérieure. Il préside traditionnellement au plan de construction des temples. La base du Hekal, devant le Saint des Saints, est un carré long.

La sphère

La sphère est le volume engendré par la rotation d’un cercle dans l’espace. Sans début ni fin, tous les points étant à égale distance d’un centre, le cercle est considéré par les platoniciens comme la forme parfaite par excellence et symbolise de ce fait l’éternité, le ciel, le divin dans son caractère de perfection dynamique, opposé à la stabilité du carré.La sphère possède cette perfection mais en 3 dimensions. Au delà de tout ce qu’on peut tracer sur un plan, elle marque une nouvelle totalité, un passage à une conception plus vaste, englobante. D’après Platon, la sphère est la forme première, antérieure à la division, et symbolisant la création. Elle indique la totalité, ce qui existe en potentialité, la transcendance au-delà de la manifestation. Le cercle peut être tracé de main humaine avec un compas. Rien de tel pour la sphère, le compas pouvant la mesurer mais non la construire.

Selon Titus Burckhardt, dans l’architecture sacrée, les droites et les angles issus du carré, placées à hauteur d’homme, symbolisent le monde terrestre, tandis que les courbes et formes sphériques, réservées aux parties hautes, symbolisent le céleste. Tout l’édifice manifeste ainsi cette tension du terrestre vers le céleste, qui est orientation vers la spiritualité.

Le Sens

La conscience apparaît comme une évolution de la matière originelle, et cette conscience était donc là à l’origine, en potentialité dans le chaos. De là nous pensons qu’il doit exister un sens ; Que l’univers doit refléter malgré cet apparent chaos un certain ordre dont l’homme doit s’efforcer de comprendre les lois, et à travers celles-ci accéder à ce sens, qui est le Principe ordonnant la manifestation. C’est la recherche d’une finalité, d’une transcendance. Cette recherche n’est bien sûr pas de l’ordre de l’intellect, ou en tout cas pas seulement. Elle implique donc un changement d’état de conscience, exigeant de connaître le monde, mais aussi d’élargir sa connaissance au-delà de l’univers manifesté, dans la perspective de lois non
plus seulement physiques mais aussi morales. La quête de l’être humain est alors celle de sa propre finalité, afin que lui-même participe ainsi à ce « Sens ». Ceci est pour moi le propre de la dimension spirituelle.

La recherche du maître

Le maître maçon est à la recherche de ce qui a été perdu, c’est-à-dire symboliquement de ce sens. De l’orient à l’occident et de l’occident à l’orient, il rassemble ce qui est épars en étendant sa quête à tout l’univers, dans l’espoir d’en comprendre les lois profondes.

Mais la poursuite de sa quête manifeste ce qui peut apparaître comme une irrémédiable dualité. La lumière et la Vérité ont été éclipsées par la mort d’Hiram, reflétant la perte de la vraie Parole, et la séparation de l’homme avec le Principe, de la matière avec l’esprit. Le « Maître » en tant qu’instance ordonnatrice du moi a été restauré mais les mauvais compagnons subsistent. Cette quête d’une compréhension ultime de la vie et du sens de sa propre vie dans un plus grand sens doit ainsi se poursuivre en intégrant des nouvelles dimensions, dans la prise de conscience d’une réalité plus vaste englobant la matière et l’esprit. Il s’agit non plus seulement de relier les parties du monde avec le tout, mais aussi de relier la partie et le tout avec une dimension céleste, une transcendance.

La poursuite de la quête

Reçu Maître Secret, le maître est passé de l’équerre au compas. Ayant maîtrisé la base de l’édifice, il est symboliquement apte à appréhender les courbes et les formes sphériques supérieures, parvenu (je cite) au seuil des « hautes régions de la connaissance spirituelle » qui sont symbolisées par les sphères célestes. C’est la prise de conscience d’une réalité spirituelle afférant à la condition humaine vers laquelle, le voile ôté, le regard peut se tourner.

Aux premiers degrés, le monde spirituel était en quelque sorte déjà préfiguré par la voûte étoilée, placée symboliquement au dessus de l’univers. Plus tard, la nécessité d’élévation était suggérée, annoncée par les pas du maître élevant celui-ci au-dessus du sol.

L’élévation

En s’élevant au dessus du niveau terrestre, ce qui apparaissait comme plan devient courbe, sphérique. Ce qui était parallèle apparaît alors sous sa « vraie » réalité comme convergeant, et procédant d’un point unique, d’un centre.

Le monde terrestre (ce qui est en bas) apparaît comme le reflet d’une réalité à la fois plus élevée et plus vaste. Dans l’édifice sacré, conçu comme image de l’univers spiritualisé, le cercle de l’abside apparaît comme reflet des éléments supérieurs : voûte ou dôme ; la pierre sacrée de l’autel, notre pierre cachée intérieure, comme la projection de la pierre de faîte, suivant l’axe du monde.

Depuis le carré terrestre nous pouvons espérer élever notre conscience vers les sphères, car le tracé de ce carré provient lui-même de cette supra réalité céleste figurée par la sphère sur laquelle se meut le soleil. Lors de la fondation d’un temple, la détermination de la direction vraie de l’orient et le tracé conséquent du carré terrestre orienté résulte on le sait de deux cercles. L’un, d’essence spirituelle, est le reflet du soleil sur la terre via le poteau qui figure l’axe du monde. L’autre, d’essence terrestre, est tracé par le compas du maître. Ainsi apparaît un rapport intime entre le carré terrestre et la sphère céleste du soleil.

Vers les sphères

Les anciens voyaient les cieux comme une succession de sphères entourant le monde terrestre, sept sphères associées respectivement aux sept planètes et aux sept arts libéraux. La huitième, fixe, associée aux étoiles. Et au delà, au niveau du 9, du 3 fois 3, l’ineffable, au-delà de toute
conception humaine. Chez Dante, et les mystiques de l’Islam, ceci est à la base d’une conception de l’élévation spirituelle de l’âme humaine vue comme une progression à travers les sphères célestes. Ceci signifie étendre progressivement sa connaissance de l’invisible, de ce qui est caché car transcendant, par un rapprochement graduel de l’infini, c’est-à-dire de l’Origine. Cette élévation est déjà suggérée au compagnon, puisque le champ proposé à son étude est la totalité de l’univers, comprenant la sphère terrestre mais aussi la sphère céleste.

Maître Secret, il ne s’agit plus seulement pour le maçon de construire, mais aussi d’appréhender symboliquement, de mesurer des courbes, en passant ainsi de la géométrie à l’astronomie. L’astronomie qui marque le seuil du monde spirituel apparaît symboliquement comme synthèse et dépassement des trois autres arts du quadrivium, arithmétique, géométrie et musique, respectivement sciences des rapports harmonieux dans la proportion, l’étendue et le temps, marquant une élévation de niveau.

La création et le retour vers l’origine

Le monde terrestre est issu de l’UN, que l’on peut figurer par le point, absolument et irréductiblement unique et indivisible, contenant tout en potentialité. D’après la Kabbale, le Divin s’est contracté pour laisser un vide faisant place à la manifestation. A celle-ci, on peut symboliquement associer la sphère terrestre, au-delà de laquelle s’étendent les sphères célestes.

« Le point » disait le mystique Angelus Silesius « ayant contenu le cercle, le cercle fait retour au point ». La conscience dans la manifestation est portée en germe par l’Origine. L’être conscient, issu de la création, n’est donc pas séparé de l’origine, et s’il peut la retrouver, ce sera par le biais du centre, homologue par inversion de la sphère infinie.

Selon l’adage de Nicolas de Cues, le Divin est un « cercle dont le centre est partout et la conférence nulle part ». Nulle part bien sûr puisqu’à l’infini, sphère ultime placée au delà de toute compréhension. Aussi, tout point peut-il mathématiquement en être le centre. Il s’agit du centre intérieur, placé en chacun de nous, reflet de l’origine, point de communication avec la transcendance.

Dès lors que la dimension spirituelle est apparue à la conscience, l’idée de finalité prend sens. La recherche du sens, et la recherche de sa propre finalité en tant que contribuant à ce sens apparaît alors comme un devoir, comme le Devoir par essence. Ce devoir de recherche des réalités spirituelles apparaît alors comme le seul vrai but dans notre vie terrestre.

La quête intérieure, le silence

Par l’opération d’inversion, à la sphère infinie correspond le centre, et notre centre intérieur est ainsi le reflet de l’infini. L’élévation vers les sphères est donc avant tout une quête visant à se rapprocher de notre propre centre, de la pierre cachée à découvrir en nous, suivant l’adage des alchimistes. C’est aussi symboliquement le parcours du labyrinthe vers son centre, dans une progression au travers des cercles intérieurs, reflets des sphères célestes. Tout accession au centre du labyrinthe se traduisant par l’élévation, là, au centre de soi, ne peut être que le point permettant de s’élever, pour s’approcher, peut-être, de l’Origine, dans cette route du Devoir « longue et difficile » où les raccourcis (je cite) « égarent dans le labyrinthe de l’erreur ».

Parvenu au seuil de ce monde spirituel, aux limites du monde manifesté, rien ne peut plus être exprimé en paroles. Tout ce qui est prononcé ne peut ainsi être que l’approximation d’une idée, un mot substitué, l’idée se situant au-delà de toute expression forgée par le langage.

La quête ne peut donc se faire que dans le silence, à l’écoute d’une Parole, Parole non pas au sens de langage, de discours, mais de logos, de parole créatrice reflet de l’ineffable. C’est dans ce labyrinthe que le maître secret doit trouver le chemin à l’écoute de cette Parole. Cette
nouvelle relation au silence, à la Parole et à l’intériorité est figurée me semble-t-il par la clé d’ivoire. La clé fonde en effet l’espoir de trouver l’issu véritable du labyrinthe de nos aspirations contradictoires, qui forment autant d’impasses et de fausses portes, et maintiennent notre être dans le chaos de la matérialité.

Le cartouche du 4ème

Ce retour vers le centre de soi peut à mon sens être figuré par le « cartouche » du 4ème degré. Autour est le cercle qui représente ce qui est spirituel, mais aussi la manifestation en mouvement, la roue du monde, reflet de la sphère terrestre, ou bien encore notre moi conscient attaché au monde manifesté. Le triangle et l’étoile, maintenant intériorisés par le maître secret peuvent apparaître comme des enceintes à franchir à l’intérieur de soi pour se rapprocher de ce centre, non représenté puisque qu’il faut justement trouver ce sanctuaire intérieur, mais non pas absent. Triangle et étoile, 3 + 5 = 8 rappellent le nombre de sphères célestes, le rapprochement du 9 préfigurant le rapprochement du centre et le parcours d’un
cycle.

Cette démarche d’élévation spirituelle est décrite par maître Eckhart comme une suite de dépouillements, de morts successives. Au centre, le point que l’on ne voit pas. Non représenté et non représentable car au-delà de tout expression, et permettant peut-être une ouverture, un passage vers une réalité supérieure.

Maîtres secrets, nous sommes devant le Saint des Saints dans l’espoir un jour d’y accéder.

Trois fois puissant Maître, j’ai dit.

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