Hommes symboles et idoles humaines
J∴ M∴ F∴
Deus Meumque Jus
Rite Ecossais Ancien et Accepté
Ordo Ab Chao
Suprême Conseil de France
Liberté Egalité Fraternité
Lors de la cérémonie d’initiation au 4ème degré Maître secret, le T F P M dit, à l’issue du premier voyage : Mes Frères, la Franc-Maçonnerie vous a fait sortir du monde de l’ignorance, des préjugés et des superstitions. Elle vous a tirés de la servitude de l’erreur. Vous ne vous forgerez point d’idoles humaines pour agir aveuglément sous leur impulsion, mais vous déciderez par vous-mêmes de vos opinions et de vos actions. Vous ne prendrez pas les mots pour des idées et vous vous efforcerez toujours de découvrir l’idée sous le symbole. Vous n’accepterez aucune idée que vous ne compreniez et ne jugiez vraie.
1. Qu’est-ce qu’une idole ?
L’idolâtrie est l’adoration d’une image, d’un astre, d’une idée ou d’un objet. Elle est couramment pratiquée chez les animistes et chez les polythéistes chez qui la représentation des divinités est généralisée. Elle consiste à rendre des cultes, des sacrifices, à offrir des offrandes et à adresser des prières à la chose sacralisée. L’idolâtrie est pour les 3 monothéisme une corruption. La lutte contre l’idolâtrie est clairement indiquée dans le Décalogue (10 paroles en Hébreux) (1).
Tu n’auras pas d’autres dieux face
à moi.
Tu ne te feras pas d’idole, ni rien qui ait la forme de ce qui se
trouve au ciel là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux
sous la terre.
2. Les textes qui parlent de l’idole
Les grands textes des traditions monothéistes relatent la profonde fragilité des hommes qui très facilement honorent des idoles et le combat des être courageux pour ne sacrifier qu’au dieu unique. Dans la genèse, c’est Abraham qui marque la rupture avec le monde de l’idolâtrie par le choix du monothéisme. Abraham vient d’une famille prospère d’Ur en Mésopotamie sumérienne (l’actuel Irak) et sa famille était marquée, de façon très culturelle par le culte des idoles. Stable dans son choix d’objet, Abraham, l’ami de Dieu se verra offrir une alliance. Cette-ci ira jusqu’au sacrifice de son fils Issac, lui-même don de l’alliance. Un ange arrêtera au dernier instant le bras armé d’Abraham plongeant sur son fils. Ce sacrifice, cette manière de faire de sacré, de sacraliser une parole, constitue l’engagement des descendants d’Abraham dans la fuite des idoles et le culte d’un principe créateur unique.
Mais le livre de la genèse nous rappelle aussi que la foi n’est pas une chose aisée et bien souvent, les hommes se détournent de ses exigences. Dans Genèse 31, qui raconte la fuite de Jacob (un descendant d’Abraham) de chez son beau père inique Laban, son épouse Rachel raflera quelques idoles domestiques qui traînaient dans la tente.
Après la Genèse, les textes qui évoquent la notion d’idole, et qui l’interdisent, sont ceux qui narrent l’entrée du dieu unique, parti d’Egypte avec Moïse et qui fait son entrée dans les croyances des hommes de la haute antiquité. Le pentateuque, de la Genèse au Deutéronome, est donc le fondement de la lutte contre les idoles c’est à dire de la lutte des hommes contre cette tendance insidieuse de l’homme à vénérer des déités à sa propre image. L’être humain paraît plus enclin à l’adoration d’un objet que d’un concept abstrait. L’épisode du Veau d’or (Ex. 32) le démontre aisément. Le livre de l’Exode nous dit : « tu n’aura point d’autres dieux que moi. Tu ne fera point d’idole, ni une image de ce qui est en haut dans le ciel ou bien en bas sur la terre ». Ex 20. 1-5. Ou encore Moïse nous prévient : « fuyez le culte des idoles ». Trouver la référence. Le dieu unique, dans les 3 grandes religions, impose une rigueur morale à respecter, c’est le pentateuque.
Le dernier livre contenu dans la bible chrétienne, le livre de l’Apocalypse au chapitre 9 verset 20 Jean nous apprends que bien que les 7 sceaux de l’agneau fussent rompu : « les hommes échappés à l’hécatombe de ces fléaux ne renoncèrent même pas aux œuvre de leurs main : ils ne cessèrent d’adorer des démons, ces idoles d’or, d’argent, de bronze, de pierre et de bois, incapables de voir d’entendre ou de marcher ».
Un auteur plus récent par rapport à Moïse, Tertullien (2) pense que l’idolâtrie est le plus grand des crimes du genre humain et il pense également que ce crime est organisé par l’homme contre l’homme lui-même. En ce sens que l’idolâtre est meurtrier de son âme, par son aveuglément et son manque de jugement, il est adultère car toute altération de la vérité constitue un adultère, il est également impudique car sacrifier aux esprits ne peut que souiller. Enfin, l’idolâtre est également un volleur, un voleur de ce qui revient à Dieu, l’adoration.
3. Les idoles dans l’histoire
Dans l’empire chrétien, et en particulier dans l’empire chrétien d’Orient, c’est au VIème siècle que les images (les icones) deviennent des objets de dévotion, donc de culte. Nous ne sommes pas surpris, le culte des reliques existait déjà lui aussi, avec tous les débordements que l’on sait. Cette question du culte des images fit polémique lors du concile de Hiéreia réunit par l’empereur byzantin Constantin V en 753. La question était de décider si l’on pouvait représenter le christ. Au nom de la transcendance divine et sous l’influence du monophysisme (3), il fut décidé que non. Hiéréia condamna fermement le culte des images. Ce fut la crise iconoclaste de Byzance (730 à 842). L’iconoclasme est, au sens strict, la destruction des représentations religieuses. Un autre courant vit les jours, celui de l’iconodulie, qui militait en faveur des images et des icones, ses représentants les plus célèbres sont Théodore Studyte et Jean Damascène. Ce dernier défendit la thèse que les images de dieu, dans son aspect visible et humain, sont celles de l’incarnation, elles deviennent donc visibles et descriptible dans la chair. Par la même l’incarnation annule l’interdiction présente dans l’ancien testament. Le concile Nicée II réunit par l’empereur byzantin Léon III en 787 rétablit le culte des images.
La tradition juive, d’où nous vient l’interdiction, ne fait pas de représentation de dieu. La tradition musulmane rapporte que lorsque Mahomet fit la conquête de la Mecque, il détruisit les idoles de la Ka’baa et professa l’interdiction absolue de toute représentation. Les traditions chrétiennes plus récentes comme le protestantisme (la réforme) n’accepte pas non plus la représentation de la divinité.
On le sait, les images de personnes manifestent la présence de la personne représentée, au moins aux yeux des plus fragiles, et deviennent objet de culte à l’instar de leur modèle. Cela se retrouve dans l’imagerie chrétienne, mais également dans l’imagerie politique (les portraits des dictateurs affichés dans les villes, afin de leur rendre une forme de culte).
4. Les conséquences de l’idolâtrie
Une idole est la représentation matérielle à laquelle on rend, peu ou prou, un culte. En se sens, elle limite notre capacité au cinq sens orientés sur le monde manifesté. Représentation le plus souvent détournée, l’idole nous détourne de notre esprit critique et ne nous permet que de reconnaître ce qui est apparent. Forger une idole, c’est un peu comme rendre un hommage au monde de la matérialité. S’incliner devant un objet matériel, adorer un objet ! Il ne peut y avoir ainsi la moindre spiritualité vivante. Etouffant notre libre-arbitre, terrassant la créativité, elles sont une camisole au jugement et ouvrent à ceux qui les contemplent les voies du préjugé, les voies de l’inférence, le chemin de la pensée prémâchée. Par définition, les idoles prennent en charge le pseudo-sens de notre vécu, elles nous proposent un itinéraire, le plus souvent tarifé, pour trouver, quoi ? Une réponse toute faite. Une réponse alors que nous, en tout cas en F M demandons une voie, un chemin pour aller vers la Lumière. Pour aller dans le sens du rituel, les idoles nous font prendre les mots pour des réalités. Les mots pour des choses.
Les conséquences sont éminemment lourdes, sévères. Prendre les mots pour des choses aboli tout discernement et empêche toute pensée distanciatrice et raisonnante, ajustante et contenante, créatrice et féconde, voir doutante. Peut y avoir cheminement sans cette distance, cette raison, cette ajustement, cette contenance, sans créativité et sans transmission, peut il y avoir certitude s’il n’y a pas doute ?
5. L’idolâtrie moderne
L’éducation a construit des idoles d’une autre nature, celle qui viennent de la somme des préjugés, des penchants, des habitudes et qui nourrissent la subjectivité. Elles dépassent même la notion exotérique de spiritualité pour centrer l’attention sur les formes les plus matérielles de la jouissance. Nous en connaissons bien certaines, découvertes en particuliers durant notre compagnonnage : Le fanatisme est une forme d’idolâtrie parce quelle est irraisonné et asservie l’homme. L’homme fanatique perd la conscience, cette faculté à porter un jugement sur ses propres actes. Les fanatiques sont nombreux et variés dans notre monde, des plus (en apparence) anodins : fanatisme de tel star du Rock’n’roll Roll, tel acteur de cinéma, tel personnage de roman, fanatisme sur tel doctrine politique ou religieuse dont l’Histoire nous narre à la fois les égarements et les atrocités, j’ai rencontré aussi ce type de fanatisme dans le monde de la psychologie.
L’ignorance : quant il y a ignorance, il y a nécessairement superstition. La superstition est une forme élémentaire de sentiments religieux, politique et sociaux basés sur la peur et consistant dans la croyance à des présages tirés d’événements matériels fortuits. Elle est le carburant pour les rituels de conjuration dont les plus gentils consiste à lancer un peu de sel par dessus sont épaule, les plus immondes consistant à brûler des livres en place publique, à humilier ceux qui ne pensent pas comme soi, à lyncher des personnes différentes par la couleur de leur peau, leur origine éthique ou leur orientation sexuelle.
L’ambition : lorsque celle ci est déréglée, elle devient convoitise et nous éloigne de notre capacité à être libre et de bonne mœurs. Le sujet ainsi aliéné à son désir choisira le chemin le plus rapide pour l’atteindre, le plus rapide étant souvent également le plus violent, le moins relationnel, c’est à dire aussi, le moins humain.
6. Hommes-symboles
Le refus de la représentation du divin s’accompagne d’un développement de l’altérité et de la transcendance de dieu. En ne le représentant pas, celui qui cherche veut signifier la distance qui existe entre lui et le principe. La représentation du divin propose, au contraire, d’établir des liens de parenté, de ressemblance entre les deux mondes.
Tant que l’idole est présente, l’alliance ne peut être bouclée, nous ne pouvons nous rapprocher du Centre. Il faut regarder également du coté de la perte du sens que vit l’occident et sa tendance à confondre l’exceptionnel et le spirituel. Il est plus rassurant pour certains de porter aux nues des gens qui leur ressemblent car ils sont perceptibles et d’une certaine manière accessible. Cela porte la réflexion sur la foi, la pratique magique, et la manipulation des masses. En somme l’idolâtrie est une sorte de matérialisme egocentrique exacerbé. Notre façon de travailler en F M et plus particulièrement, qui nous est proposée au 4ème degré, c’est de devenir des Hommes-symboles plutôt que des Idoles humaines. Mais qu’est-ce qu’un homme symbole ? Je pense qu’on le peut définir à partir de tout ce que nous pourrions vouloir être et devenir, à la condition unique de le réfléchir en dehors de l’idolâtrie. Et c’est sur Bacon que je vais m’appuyer pour tenter de définir ce bel objectif.
Selon Francis Bacon (4), pour penser en son nom propre, il convient de lutter contre les idoles. Il en recense 4 dans son ouvrage Novo Organum. Pour cet auteur, il y a l’idole de la tribu, de la caverne, du forum et du théâtre. L’idole de la tribu trouve ses marques dans la nature même de l’homme. C’est un être limité par ses sens qui va donc tirer de son environnement une connaissance elle-même limitée, qu’il aura trop souvent tendance à prendre pour vraie, le mot devient la chose. La recommandation nous invite à réfléchir au delà des apparences et a chercher ce qui est caché pour découvrir d’autres sens. Les idoles de la caverne sont en lien avec l’éducation et les habitudes, les différentes sources d’influences que l’individu a reçu dans sa vie profane et qui modèlent son monde. Elles sont comme une caverne ou le sujet ne reçoit plus la lumière du jour. Descartes dans le discours de la méthode nous avait déjà enseigné à désapprendre tout ce que nous avions appris pour le repenser à nouveau, le méditer et, trouvant (par le ternaire par exemple) d’autres sens, de les vérifier par nous même. Les idoles du forum relèvent du langage qui peut influencer, séduire, manipuler. Il convient d’apprendre à se méfier de l’éloquence et à déjouer les pièges du langage. Au 4ème degré, le Maître Secret se tait. Se taire ne consiste par simplement à cesser de faire du bruit avec sa bouche, cela signifie que l’on ne dit rien tant que l’on a pas un réelle parole à prononcer. De plus, lorsque l’on ne parle pas, on écoute différemment. Enfin, les idoles du théâtre nous invitent à suivre de fausses sciences qui nous permettent de guérir en 6 leçons les difficultés les plus ardues. Ces faussent sciences sont comme les faux prophètes, elles donnes e mauvaises réponses à des questions qui sont aussi mal posées, parce que bien trop centrée sur soi.
Ces proposition, qui sont celles que Francis Bacon propose comme méthode expérimentale, me paraissent tout à fait convenir pour un F M qui se méfie des certitudes, qui engage le doute créatif comme mode de regard sur le monde et son fonctionnement, et qui cherche, par lui-même, à devenir un Homme Libre pour se rapprocher du principe.
Ce travail sur les idoles humaines et les hommes symboles, qui m’a suivi quelques mois et qui n’est pas encore terminé, je n’ai pas la prétention d’ailleurs de pouvoir le finir un jour, m’a assez profondément engagé dans un VITRIOL qui à le goût du breuvage amer de mon initiation. L’image en miroir que j’y ai aperçu de moi, de ma vie et de mes comportements m’a tout d’abord emplie de désespoir : j’en suis encore là ! Et puis, j’ai repris le ciseau et le maillet, pour tailler, parce que le Temple que je suis, le temple que nous sommes n’est pas fini et qu’il faut me rectifier et rectifier encore. J’ai éliminé quelques aspérités à la pierre, il m’en reste encore pas mal et le chemin pour aller de l’Idole-Humaine à l’Homme-Symbole est long et me paraît souvent difficile. Il me semble que ce qu’il nous faut atteindre, ce qu’il me faut atteindre pour me rapprocher de l’Homme-Symbole, c’est l’humilité.
Un homme symbole est un homme humble parce qu’il est libre. Alors, qu’est-ce qu’un Homme Libre, en tout cas depuis le point de vue qui est le mien ? C’est un Etre qui accepte les contraintes qui sont celles de la Voie qu’il a choisie, en dehors des formes qui sont celles affichée comme réussie dans le monde profane. L’Homme libre a conscience de ses limites dans le monde manifesté et est conscient, au sens le plus propre de cette expression, d’être un ferment de Vie.
J’ai dit.
Notes :(1) Il est à noter que dans le catéchisme catholique, les propositions ne sont pas tout a fait les mêmes, le 1 er commandement de ce catéchisme peut entrer dans notre propos : 1 seul dieu tu honoreras et adorera parfaitement.
(2)Père de l’Eglise. 3ème siécle. Il aurait entre autre forgé le terme Trinité.
(3) Mouvement du Vème siècle je crois qui annonce la divinité absolue de JC. Aujourd’hui considéré comme une hérésie par l’église de Rome, je crois que les arméniens sont monophysistes et peut être les coptes.
(4) Francis Bacon (1561-1626) philosophe anglais.