La Clé d’Ivoire
Non communiqué
A la Gloire du Grand Architecte de l’Univers
Ordo Ab Chao – Deus Meum que Jus
Au nom et sous la Juridiction du Suprême Conseil des Souverains
Grands Inspecteurs Généraux du 33èmeet dernier degré
du Rite Ecossais Ancien et Accepté pour la France
Suite à la défection d’un Frère Maître Secret qui n’a pu achever son thème de travail et sur l’insistance du Trois Fois Puissant Maître de pallier à cette carence, m’est venue l’idée de tracer cette planche sur un des symboles clés du 4ème degré, inspiré par les travaux d’un éminent Frère qui se reconnaîtra dans les propos qui vont suivre et qui sont surtout les siens.
L’attribut du Maître Secret, son signe distinctif, est une clé d’ivoire qu’il porte en sautoir, comme les officiers en Loge portent le cordon de leur office. Admis parmi les Lévites, gardiens du Saint des Saint, le Maître Secret se devra désormais à son devoir dans un office permanent pour, un jour, pouvoir contempler la Vraie Lumière.
Faite d’ivoire, étrange matière à la frontière du minéral et du vivant, image de la part d’éternité d’un vivant périssable, parfaitement blanche tant qu’elle demeure dans la lumière mais qui se ternit d’en être privée trop longtemps, cette clé porte en elle la Lumière que le Maître secret a entrevue lors de son initiation. C’est la promesse d’un nouveau plan après un premier cycle préparatoire.
Elle symbolise en effet l’ouverture de ce qui était jusque là fermé, tout en maintenant fermé ce qui ne s’ouvre que passagèrement. Dans le monde initiatique, ces deux fonctions sont simultanées : la clé accorde un libre accès à ce qui demeure secret, faute de préparation. Elle représente le mystère partagé avec ceux qui partagent cette préparation. Détenir la clé ne suffit pas. C’est un signe de pouvoir obtenu et non usurpé qui ne satisfait aucune curiosité profane. Pour ne pas avoir été admise à partager le mystère, l’épouse de Barbe Bleue mit sa vie en péril. User de la clé peut se révéler une profanation qui entraîne la sanction : la mort à la vie supérieure. La clé ouvre au domaine sacré et le monde sacré n’est accessible qu’à ceux qui sont parvenus à un véritable dépouillement en renonçant aux satisfactions du relatif afin de contempler la Lumière dans la nudité de la vraie pureté.
Le Maître-Maçon était en quête de la Sagesse ; désormais en possession de la clé, le Maître Secret peut perfectionner son art en quête de la Connaissance. Il poursuit son œuvre extérieure tout en cherchant au plus profond de lui-même à atteindre la perfection de la lumière qu’il porte en lui et la faire rayonner.
L’ouverture indique une séparation, première opération de l’Art Hermétique, Solve – Coagula, préalable nécessaire à la véritable découverte car ouvrir constitue le franchissement d’un seuil
qui détermine un extérieur et un intérieur dans une nouvelle vision du monde. Janus, dieu des portes et des seuils, détenait les clés qui ouvrent les portes du ciel romain ; mais il n’ouvrait ces portes qu’à ceux qui avaient lutté et vaincu. Son temple demeurait fermé en temps de paix ; la lumière divine se perçoit-elle sans le sacrifice et le combat qui mènent, avec le temps, à la victoire et à la paix de la contemplation ? Janus, porteur des clés, est à la fois la semence et la récolte, graine enfouie dans les profondeurs nourrissantes avant l’éclosion à la lumière et l’élévation vers le ciel. Aussi, les Romains ont-ils associé Janus aux Heures, divinités grecques présidant aux saisons, filles de Zeus et de Thémis, déesse des lois humaines ; elles avaient pour nom : Auxo, la croissance, Thallo, la floraison et Karpo, le fruit. La clé de Janus donne ainsi accès au Mystère de la Vie.
Mais la nature aime à se cacher disait déjà Héraclite. La Vérité ne se dévoile pas d’elle-même et ceux qui ont atteint la Connaissance ne peuvent l’enseigner par des mots. La Tradition maçonnique perpétue la Tradition antique des Mystères où l’initié était appelé à découvrir par lui-même la réalité spirituelle que des mots ne pourraient que trahir.
Le contexte biblique du grade nous autorise à relever l’étymologie du mot clé en langues sémitiques : ce mot (mephtah en hébreu) est issu de la racine Ptah dont sont tirés les noms de Pythagore qui signifie « Ptah est grand » et de la Pythie de Delphes dont les Pythagoriciens vénéraient le sanctuaire comme site sacré le plus proche de la source divine. De trente années d’études, d’initiations et de méditation au cours de longs voyages de l’Afrique à l’Asie, il conçut sa philosophie basée sur le Nombre et les rapports qu’il engendre.
En véritable Initié, Pythagore n’entendait pas s’exclure du monde mais fonda une école dans le double but d’enseigner les hommes et d’appliquer ses principes à la gestion de la Cité. La Pythie n’avait-elle pas annoncé à son père qu’il aurait pour fils l’être le plus utile aux hommes ?
Il n’enseignait qu’oralement et imposait cinq longues années de silence aux membres de sa communauté. D’abord admis au noviciat dans le cercle extérieur comme Acousmatiques, où une longue pratique ascétique et une discipline de silence les préparaient aux ultimes épreuves
initiatiques, ils pouvaient être introduits dans le cercle intérieur. Là les élus appelés Mathématiciens, ceux qui apprennent, pouvaient approcher la Connaissance par l’approfondissement du secret, l’ésotérisme, ou sens intérieur des choses, qu’on atteint par l’intuition.
Pour Pythagore, le secret résidait dans l’harmonie des nombres, car le Nombre est source et substance de toutes choses en tant que principe actif de l’Unité divine qui contient l’infini. L’Unité se scinde en deux forces complémentaires qui, dans un élan de retour à l’unité, engendrent et déterminent toutes les formes du monde. A l’image de la façade du temple de Delphes avec la base, les colonnes et le fronton triangulaire, le monde est triple, naturel, humain et divin. Ainsi l’homme est-il lui-même triple, corps, âme et esprit et par lui se manifestent les rapports infinies entre la matière et le divin, entre le microcosme et le macrocosme. Ces rapports se révèlent à l’adepte comme une grande loi d’harmonie qui conduira à la guérison de son âme s’il l’a met en œuvre dans sa conduite quotidienne ainsi que l’exprime ce vers pythagoricien : « Et ceux qui auront compris resplendiront comme la lumière du firmament » (Pythagore -Vers Dorés)
Cette science des nombres fut élaborée à partir de la science du verbe sacré que Pythagore rapporta de son long séjour en Egypte. Là les prêtres de Memphis lui apprirent que Ptah est la bouche qui nomme toutes les choses, l’artisan, le créateur, par l’esprit et le verbe, des êtres et de tout ce que la terre produit. Le démiurge, immergé dans l’océan primitif dans lequel il est inné, prend conscience de lui-même et s’éveille pour entreprendre la création du monde. Il est l’Ouvrier des ouvriers ; Thot est son cœur, Horus sa pensée et sa langue, instruments de création. Par le cœur et la langue, qui guident tous les gestes, Ptah engendre les autres dieux, dans le cœur et la langue de qui il est présent comme dans le cœur et la langue de toute personne, tout animal et tout ce qui vit.
Il est représenté enveloppé dans un linge, tenant dans ses mains la colonne Djed, la parole. La divinité semble empêchée dans ses mouvements, comme si la chute dans la matière avait emprisonné le principe actif causal. Mais, comme Feu descendu en terre, c’est-à-dire caché, autre nom de Ptah, sa chaleur est la force secrète de la génération. Le linge qui enveloppe Ptah n’est pas une bandelette de momie mais la membrane de la graine qui recèle le germe.
Par le Djed-colonne, les prêtres enseignaient l’illusion de stabilité des formes périssables en regard de la stabilité absolue du Djed-parole présent en chacun, Verbe divin emprisonné au plus profond de l’être que la conscience ranime et libère. Lors de la cérémonie du relèvement du Djed, Pharaon, l’Etre parfait, libérait le verbe divin inné en chacun, témoignant ainsi de la double manifestation, interne et externe, de la présence divine.
Ptah est la synthèse de l’esprit et du monde manifesté et, à partir de lui, se constitue l’ennéade primordiale, pesedjet, représentation de la création et de l’organisation du monde. Neuf est le symbole égyptien de l’universalité : autour des neuf dieux primordiaux porteurs de la clé de Vie, Ankh, correspondent les neuf arcs qui regroupent l’Egypte et les pays étrangers qui, ensemble, constituent l’univers humain. Il y a Un-le-tout, la Monade de Pythagore, et, lorsque le Un rayonne, le tout ne peut rester pas à l’état de chaos ; il porte donc en lui sa propre organisation. Le chaos, c’est Ptah qui se décompose en neuf neters comme le un se décompose en neuf nombres, comme keter se décompose en neuf séphiroth. Lorsque l’ennéade donne naissance à un nouveau dieu, elle signifie l’accès au plan supérieur et divin que Pythagore symbolisera par la Tétraktys.
C’est Ptah, dont le nom est formé à partir de la racine pth qui signifie illumination, qui a instauré le principe des offrandes, hotep, dont la racine htp, exact reflet de pth, désigne la paix. Ptah nous enseigne que l’offrande de soi-même amène la paix du temple, htp, qui précède pth, l’Illumination, là, dans le sanctuaire, au delà du seuil.
Le moment n’est pas venu pour le Maître Secret mais déjà, passé de l’équerre au compas, il en perçoit la réalité que l’Ecossisme désigne comme « Grande Lumière émanant du Principe qu’est le G:.A:.D:.L:.U:. ». A l’image de Moïse guidant son peuple à travers le désert pour fuir l’esclavage, le Maître Secret détient la clé qui le guidera hors de son esclavage intérieur.
La clé fonde l’espoir de trouver l’issue véritable du labyrinthe de ses aspirations contradictoires qui forment autant d’impasses et de fausses portes et maintiennent son être dans le chaos. Désormais, avec la Clé d’Ivoire, il conçoit la réalité d’un ordre sous le désordre apparent, il est le gardien d’un monde en ordre auquel il se prépare.
Avec les outils des premiers grades, le Maître-Maçon a acquis une certaine maîtrise de lui-même lui permettant d’agir au mieux et en toutes circonstances s’il se conforme à la Règle. Mais le savoir-faire se révèle insuffisant pour contempler la Lumière encore tamisée. Après l’initiation artisanale, l’initiation sacerdotale va permettre de poursuivre la préparation et franchir cette balustrade qui protège le Témoignage de l’Alliance. Il sait déjà que ce Témoignage n’est autre que l’homme lui-même. L’objet de la quête demeure la Parole Perdue, perdue dans le dédale du conscient, oubliée dans la profondeur de l’inconscient et qu’il faut rechercher à l’intérieur, par l’introspection à laquelle le signe du silence donne tout son sens. Le souffle divin est ineffable, et c’est par le seul silence qu’il nous est perceptible. Le silence extérieur n’est que le signe visible du nécessaire silence intérieur qui permet au Maître, parvenu à la sagesse, d’approcher la Connaissance selon les termes du rituel. La main de rigueur clôt les lèvres pour taire les fragments du Mystère à peine entrevus ; les dévoiler déjà serait profaner l’œuvre divine. Ce n’est qu’en retrouvant la Parole Perdue que le Maître Secret ressuscitera en lui le Maître assassiné, l’Homme Véritable, qui, seul, est à même de poursuivre l’œuvre de création. Ainsi, parvenu à la maîtrise du Verbe, il sera comme Pharaon sur la barque de Râ, en route vers les dieux dont il contemple la face et à qui il peut s’adresser car on a pratiqué l’ouverture de sa bouche avec la hache de métal.
Le chemin a pu sembler long depuis l’épreuve de la Terre dans le Cabinet de Réflexion ; la clé de Janus héritée de Ptah montre que c’est pourtant toujours là qu’il faut retourner pour atteindre la Lumière.
La Connaissance ne se cherche pas hors de soi-même mais bien au plus profond de nous-mêmes et c’est là que se trouve la clé du Paradis.
J’ai dit, Trois Fois Puissant Maître.
R CF
Papeete, le 06 Août 2003 – Réactualisé le 20 Février 2004