La Connaissance est un Bien Héréditaire

Auteur:

J∴ M∴ C∴

Obédience:
SCDF
Loge:
Orient de l’Etang Salé

Cette affirmation sur la Connaissance, extraite de la cérémonie de réception au 4ème degré parait toute simple : elle fait référence à une notion de transmission des « anciens » vers les « nouveaux » et de façon certes moins apparente, à ce « devoir complet » dont la Connaissance est la parole perdue que recherche activement tout Maître Maçon depuis son élévation. Voila qui ouvre le débat…

Dans ce cas, s’il s’agit d’un bien il n’est certainement pas matériel mais bien spirituel ou pour le moins psychique dans le sens qu’il émane de l’ensemble de nos processus mentaux et non physiques. Il ne s’agit pas non plus du bien en tant que valeur suprême et universelle de la morale mais d’autre chose.

C’est donc la Connaissance, celle qui procède des principes universels qui régissent notre monde et non un savoir qui lui, procède du monde de la rationalité. Cette Connaissance la procède bien de notre Etre, de ce que nous percevons plutôt que comprenons, de cette communication avec l’Univers qui nous entoure par ceux de nos sens bien au-delà de nos 5 sens physiques.

La tradition nous enseigne que nous Humains avons étés crées à l’image de notre Créateur. Mais l’Humain primordial s’est détaché de l’unité principielle par un acte de sa propre volonté qui a déterminé sa chute et ce bien serait donc une manière de revenir à nos origines. Assoiffés de connaissance, nous cherchons désespérément le moyen de revenir en arrière sur cette erreur funeste qui nous a précipités en dehors du grand Tout.

Ce bien serait donc la Gnose (1), la Connaissance de cette Intelligence suprême dont nous voudrions qu’elle soit le principe explicatif ultime de l’Univers et qui nous offre le salut de notre âme et sa libération du monde matériel. Cette Connaissance passe par une compréhension de soi car nous savons toutes et tous que « Ce qui est en Haut est comme ce qui est en bas » et que c’est bien « en visitant l’intérieur de la terre et en rectifiant [que nous] trouverons la pierre cachée »…

La gnose antique de Platon concevait l’existence de deux mondes : un monde spirituel, parfait par essence, et un monde matériel, reflet imparfait voir fondamentalement mauvais du monde spirituel. Le but de la gnose – de la Connaissance- étant de ramener les âmes égarées du monde matériel vers le monde spirituel. Plus tard les chrétiens n’ont vu le salut de l’Humain qu’avec l’intervention d’un rédempteur – en l’occurrence Jésus – qui, venant effacer les péchés du monde en général par son sacrifice, devrait ramener ledit Humain en communion avec la divinité. Pour les catholiques, le salut est à priori universel pour peu que l’on confesse ses péchés. Un effort qui peut certes être important mais guère de travail à faire. Pour les Protestants, les choses sont un brin plus compliquées puisque le salut passe par une confession publique mais également par le rachat des fautes à travers une forme d’action sociale. Mais dans les deux cas, la rédemption du Christ les a délivrés de la culpabilité du péché et leur offre l’adoption dans la famille de Dieu.

Nos pères en philosophie – je parle bien sur des grands penseurs Egyptiens de l’antiquité, admettaient un salut de l’âme mais le soumettaient au poids du jugement d’Osiris, frère et mari d’Isis dans un tribunal céleste où chacun devait comparaitre pour tenter de faire reconnaître ses droits à la vie éternelle. Dans la cérémonie de la pesée du cœur, le défunt, confronté à l’accusateur divin est jugé à l’aune de la plume d’autruche de Maât, la déesse de la vérité et de la justice, et lui rend compte de ses actions et de sa manière de vivre sur terre. Il y a un effort permanent de l’humain à faire dans son existence terrestre pour pouvoir prétendre accéder au royaume des dieux. Seule l’ignorance de l’enfance pouvant présenter des circonstances atténuantes.

Pour nous Maçons, tous comme nos pères Egyptiens, notre travail commence vraiment au midi de la vie, alors que les doutes et l’ignorance de notre enfance maçonnique sont déjà derrière nous. Et par ailleurs, cette gnose – la connaissance des mystères divins – est réservée à une élite d’Initiés dont nous disons faire partie. Nous avons à trouver d’abord notre pierre cachée pour nous atteler à la rectifier ensuite. Cet effort permanent, ce devoir ultime, nous suit depuis notre initiation et son rituel nous à donné des outils nous permettant d’y travailler. Néanmoins, nous sommes et resterons toujours très loin d’avoir accédé à La Connaissance au sens gnostique du terme. Ce que nous pourrons acquérir dans cette vie à force de travail et d’efforts ne pourra jamais qu’être incomplet et imparfait.

Dans le mythe de la caverne de Platon, les humains qui y vivent y sont enchainés et ne voient le monde que par une étroite fenêtre d’où parviennent des ombres chinoises. Privés de tout repère, ils n’attribuent dès lors de réalité qu’aux ombres des objets artificiels. L’un de ces Humains ; s’étant libéré et ayant gravi la montée rude et escarpée jusqu’à la lumière, les yeux tout éblouis par son éclat, ne pourra distinguer une seule des choses que nous appellerons vraies et il lui faudra un temps d’accoutumance pour arriver à voir les objets de la région supérieure. Revenu vers sa première demeure, il s’attellera à corriger ce que l’on y enseigne comme prétendue sagesse mais encore tout aveuglé de cette lumière, il sera peu apte à le faire et aura aussi à affronter la jalousie de ses anciens compagnons.

Ce mythe de la Caverne de Platon reflète bien la condition des humains, enfermés dans une faible et incomplète vision du monde à cause de la limitation de leurs sens. Il y a quelques années, la ville de Monza en Italie interdit de garder des poissons dans un bocal sphérique, l’argument étant qu’il est cruel d’imposer à un animal une vue déformée de la réalité extérieure – dans ce cas particulier, du fait des parois sphériques de son bocal. Au-delà de l’intérêt pour le poisson de cette mesure, elle pose une question fondamentale : la réalité telle que nous la percevons est-elle unique et vraie ?

Les religions à travers leurs dogmes nous donnent des réponses toutes faites aux questions de nos origines et de notre place en ce monde qui nous hantent depuis que nous avons généré des pensées abstraites. Et contrairement à que l’on pourrait logiquement penser, les religions n’ont pas passé de mode et amorcé leur déclin avec le développement de la science, bien au contraire.

Ceci est peut-être du à ce que la science ne semble pas être capable d’apporter à l’Humain une image du monde qui soit apaisante pour son esprit, et qu’avec elle on est loin de l’explication globale de l’univers propre aux religions. De plus, la science se veut objective et n’a donc le droit de s’intéresser qu’à l’aspect observable, donc matériel des choses. Mais du même coup elle donne de l’univers une image qui nous semble inexacte, ou du moins incomplète.

La tâche du philosophe que nous Franc-maçon tentons de devenir est de pointer du doigt l’impensé et les présupposés non assumés de la science qui se prévaut de ne vouloir rien connaître d’autre que l’objectivité. Peut-être nos esprits rationnels devront-ils finalement admettre que subjectivité et objectivité sont finalement deux concepts corrélatifs et solidaires, et que l’on ne peut penser de manière holistique l’un sans l’autre.

Mais la philosophie de la connaissance n’est pas et ne sera jamais une science ; elle restera toujours une herméneutique (2) critique de la connaissance et de ses présupposés éthiques et heuristiques (3).

Il y a loin des connaissances – du savoir – à La Connaissance. Le chercheur que nous voulons être ne doit jamais rien systématiquement rejeter mais bien sûr soumettre les hypothèses à l’épreuve de l’expérience tant que faire se peut. C’est le grand Léonard de Vinci qui disait : « l’expérience ne trompe jamais, c’est votre jugement seul qui s’égare en se promettant des résultats qui ne découlent pas directement de votre expérimentation ». Mais le long du difficile chemin que nous avons entrepris de parcourir, nous seront confrontés à des obstacles d’où la seule expérimentation scientifique ne nous sera guère de secours…

Cette marche vers La Connaissance sera certes aidée par l’acquis que le devoir de transmission de nos ainés nous lèguera et qui de la même manière nous imposera de transmettre à nos élèves afin qu’ils exercent leur propre jugement. Rappelons-nous toutefois que notre devoir de transmission en tant que Maçons n’est pas tant de transmettre un savoir, mais de transmettre la capacité de transmettre.

Mais ce « bien héréditaire » dont nous parlons est, je crois, bien au delà d’un bien qui m’aurait été transmis par mes pairs et mes maîtres en maçonnerie fut-ce-t-il le secret de la réflexion.

La Connaissance (toujours avec un grand « C ») ne pourra être atteinte si tant est qu’elle le puisse un jour que par un travail intérieur strictement personnel qu’aucun enseignement n’a le pouvoir de suppléer car ce qu’un être est, ce ne peut être que lui-même qui est à l’exclusion de tout autre. Selon René Guénon, ce travail passera par des phases de réalisation métaphysique qui de notre état actuel nous ramènera à l’état primordial, celui de l’Humain « Véritable » pour atteindre la phase de l’Humain « Universel » enfin libéré de ses entraves. Dans cette longue marche sur le chemin du retour aux origines d’avant la faute originelle, nous devrions enfin découvrir que nous n’avons jamais étés vraiment séparé du principe et que nous retournerons vers l’identité suprême à partir de cette parcelle de divin que tout humain pressens en lui ou en elle. Pour Teilhard de Chardin, ce sera la génération de la noosphère à partir des individualités composant l’Humanité et pour les Alchimistes, le travail fastidieux du passage de l’œuvre au noir à l’œuvre au rouge dans la réalisation du Grand Œuvre.

Nos ainés nous aiderons certes à gravir le chemin que nous déciderons de parcourir, mais jamais ils ne pourront remplacer l’effort que nous aurons à faire tout au long de notre vie.

Alors ou se trouve l’hérédité la dedans ? L’hérédité dans sa définition généralement acceptée est cette part du bagage génétique d’une espèce qui se transmets de génération en génération, codée dans l’ADN ; c’est l’inné par opposition à l’acquis.

Alors non, je choisirai de contester notre rituel en affirmant que ce bien héréditaire qui nous est transmis n’est pas la Connaissance, car aucun de nous ne l’auras jamais acquise en ce monde.

Ce bien héréditaire est pour moi cet appétit de la longue ascension que nous voulons toutes et tous faire du savoir vers la Connaissance (avec un grand « C ») et qui lui nous est transmis de génération en génération. C’est ce désir si profondément ancré en nous depuis l’aube de l’humanité de la recherche d’un principe explicatif de l’Univers et de la part que nous y avons.

J’ai dit T F P M

Notes :
(1) Du grec γνώσις, gnôsis : connaissance.
(2) L’herméneutique, est la théorie de la lecture, de l’explication et de l’interprétation des textes.
(3) L’art d’inventer, de faire des découvertes.

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