La Loi Universelle
M∴ S∴
« Il n’y a de réellement admirable que la Loi Universelle qui régit toutes les choses dans leur ensemble et chaque chose dans son détail ».
Une loi, c’est un principe dominant, complètement déterministe et, pour l’accepter, il faut être soit dans un déterminisme spirituel, soit parler de physique.
Cette phrase, énoncée au centre du 3ème voyage, fait suite à la mise en garde contre la tentation de s’arrêter au spectacle que nous offre l’Univers. A la fin du 2ème voyage, il nous est rappelé que la Vérité absolue est inaccessible à l’esprit humain.
Force est donc d’admettre que la Vérité, qui nous permettrait d’appréhender la Loi Universelle est inatteignable et s’il en est ainsi, il n’est pas possible de raisonner sur une chose que l’on ne peut pas définir. Il faut raisonner un étage en dessous, dans ce qui reste à notre portée.
Ce qui est admirable, avant tout, dans la loi Universelle, c’est ce qu’elle implique, l’ordre sous-jacent, la cause première dont seuls les effets sont livrés à notre observation. Ou, plutôt, ce que l’on imagine qu’est l’ordre sous-jacent, car si l’appréhension de la loi Universelle, en tant que telle, n’est pas à notre portée, comment ce qui la détermine pourrait-il l’être ?
Nous sommes des humains limités, encombrés par notre ego, souvent tellement exigeant et qui nous induit en erreur, sa priorité étant de satisfaire ses besoins. Mais il n’est pas non plus souhaitable de mépriser l’ego qui est souvent la source d’une amélioration profitable à l’Etre. Le premier voyage est riche en mises en gardes, faisant appel à notre discernement, notre raisonnement.
Pour approcher ce que le raisonnement, à lui seul, est incapable de nous montrer, la voie de l’intuition est la première qui entrouvre la porte du monde symbolique. Quand le mental lâche prise ou que la fatigue est trop grande, que l’être baisse sa garde, des moments peuvent nous traverser, tels des éclairs, non de compréhension, car nous serions encore dans le domaine du mental mais de lumière, étrangers à une approche rationnelle, se refermant d’ailleurs, à peine entrevus, dès lors que notre esprit tente de se les approprier. Ils sont des défis pour l’être pensant, qui veut toujours garder la maîtrise de ses perceptions et donc de ses chemins cognitifs, source de ses valeurs comme Etre au monde. Ils nous laissent simplement une trace, comme un souvenir ténu d’une transcendance qui ne s’est pas réellement laissé apprivoiser. Quand il contemple les œuvres de l’Univers, l’homme, sans doute en partie en raison de sa capacité de conscience et de pensée, se sent valorisé d’exister dans un système d’une telle complexité et d’une aussi grande beauté.
Assimilant la cause et les effets, il peut être tenté, presque quelquefois malgré lui, de se sentir à la hauteur de ce qu’il admire et qui l’a généré.
L’homme crée son univers, à sa mesure, à travers ses capacités d’appréhension. Cet Univers, qu’il admire, est celui qui lui est perceptible en raison de ce qu’il est. Il en est de même pour la relation de l’homme au divin, qui ne peut être qu’un effet de sa propre représentation du divin.
Au sommet de la pyramide des différents règnes, persuadé d’être la seule espèce capable de penser, donc apte à transcender cette pensée, le spectacle de l’Univers nourrit ainsi encore son ego, s’il n’y prend garde. Accepter l’ineffable n’amoindrit pas la noblesse de l’homme face à cet ineffable.
La quête, sur le chemin initiatique, si elle s’arrête à rechercher la compréhension du monde phénoménal, inhibe la montée vers la transcendance.
Même si la Vérité ne se laisse pas posséder, le travail permet de ressentir, d’approcher une forme de sagesse, une tranquille certitude intuitive que notre conscience objective peut, au moins par instant, avoir un accès, bien que voilé, à un absolu éphémère et transcendant.
Il en va de la Vérité comme d’un certain nombre d’autres choses dans l’existence, l’Amour, les Vertus, les Valeurs ou d’autres encore. Ne pouvant être approchées directement, elles ne peuvent s’apprécier que par leurs effets, qui, eux, ont une existence bien réelle et observable dans le monde sensible. Et l’amplitude des effets permet de mesurer la grandeur de la cause première.
Les recommandations qui sont faites au cours des voyages, les sentences prononcées, sont autant de routes qui, suivies avec application par l’apprentie qui cherche, qui se cherche, peuvent permettre une progression difficile mais tellement enrichissante. La conscience s’élargit, l’opacité se fait plus discrète, la compréhension plus fine, l’être plus léger.
Les certitudes d’hier deviennent caduques mais, pour l’instant, rien qui ne puisse encore les remplacer. C’est le chemin que l’on suit qui est notre maître et nous apprend, à chaque pas, si l’on observe bien ce qui nous advient et que l’on parvienne à en extraire l’essence, un peu plus de nous et du monde. Mais il faut, d’abord se libérer de tout ce qui est ancien, périmé, non consommable.
On trouve dans les sentences des anciens philosophes chinois une phrase qui dit : « si l’on veut remplir quelque chose, il faut d’abord l’avoir convenablement vidé ». Mais qu’advient-il si l’on l’a vidé cette partie de soi où une certaine stase s’est produite depuis tellement d’années, et si l’on n’a rien d’autre à mettre à la place ? Un peu comme le trapéziste qui s’est « lâché des deux mains » en espérant qu’il va trouver en face les mains de son partenaire, au bon moment mais qui n’en sait rien car tout repose sur la perfection du geste ou, pour nous, sur l’acte juste, au moment juste.
Il peut arriver que certains évènements de la vie jouent le rôle d’accélérateur dans ce processus vers soi, un peu comme si on « sautait des classes ». Mais, tôt ou tard, les acquis intermédiaires feront défaut et il faudra recommencer, à partir du début, en réelle apprentie, toutes certitudes anéanties, sans même savoir si le chemin sur lequel on se trouve existe réellement, avec une sorte de regret poignant de ce que l’on a perdu, à peine entrevu, pour n’avoir pas su, ou pas pu, conserver des acquis pas tout à fait légitimes.
Il y a plus d’enseignement à tirer de n’importe quelle expérience vécue que de n’importe quelle idée, même brillamment exprimée. C’est la vie, qui, avant tout, est initiatique, mais il faut développer un art de l’attention le moins possible en défaut.
Un savoir transmis permet d’accroître son érudition dans un domaine particulier mais n’a pas, le plus souvent, valeur d’éveil à l’égard de capacités permettant de dépasser les acquis pour en tirer le principe à son profit.
Si l’on revient sur l’affirmation qu’il n’y a de réellement admirable que la loi Universelle, comment pourrait-on penser que cette même loi pourrait nous inciter à prendre un chemin autre que le sien ? Et comment pourrions-nous réellement connaître ce chemin puisque la Vérité absolue nous est inaccessible ?
Il nous faut partir à la découverte de nous même, espérant découvrir notre essence véritable, à tâtons, et même les mots nous feront toujours défaut pour l’exprimer. D’ailleurs, toute tentative pour formaliser certains acquis du chemin nous en éloignent brutalement. Car les mots créent des images mentales toutes faites et des émotions qui nourrissent des idées anciennes que nous ne pouvons pas être sûrs d’avoir bien comprises car nous ne les avons, le plus souvent, pas vérifiées et comment l’aurions nous pu ?
Toutefois, les échanges verbaux ne sont pas à rejeter car s’ils n’ont pas, sur notre chemin initiatique, comme objectif de traduire des pensées ordinaires, ils nous permettent de témoigner de notre vie intérieure et de partager cette expérience avec d’autres, même s’il est difficile d’exprimer par le langage des valeurs d’une réalité profonde. Un risque est que celui qui entend ait sa propre représentation de ce que ce mot évoque pour lui et qui peut n’avoir qu’un lointain rapport avec ce que ressent, au fond de lui, celui qui parle.
Il y a forcément, à un moment, une certaine distorsion entre l’expérience, la pensée, sa traduction en mots et ce que l’autre entend. Lorsque l’expérience vécue est de nature métaphysique, l’écoute ne peut être réellement en phase avec ce qui tente d’être véhiculé. Mais les humains n’ont, le plus souvent que les mots pour communiquer. Il n’est pas si facile de pratiquer ce que décrit le bouddhisme zen, dans cette phrase magnifique qui évoque un échange « de mon âme à ton âme ».
Pendant notre pénible et laborieuse recherche, l’Univers est, là, totalement indifférent, quelles que soient les circonstances. Rien ne peut l’altérer, l’émotion lui semble étrangère. Il paraît dépourvu d’ego, sans état d’âme. Il suit simplement les lois qui le régissent et c’est, sans doute, là, une de ses grandes supériorités face à l’humain. Ces humains, dont nous sommes, tellement englués dans nos misérables certitudes, nos émotions, les exigences de notre être physique, ses souffrances, notre difficulté à accepter les morts qui jalonnent notre existence jusqu’à celle, la plus cruelle, quoi qu’on en dise, de notre être terrestre.
Les lois universelles assurent l’harmonie de ce monde qui nous héberge, pour un temps. L’Univers est sans cesse en mouvement. Les étoiles s’allument, les étoiles s’éteignent. Le vide interstellaire nous paraît rempli de matière, quand on se tourne vers le ciel par une belle nuit d’été. Et pourtant, d’une étoile à l’autre, donc, d’une source de lumière à l’autre, les distances sont immenses, presque hors de portée de notre capacité à conceptualiser, comme est souvent hors de notre portée le vide à combler entre chaque éclair de compréhension, au plus profond de la partie la plus vivante de notre être.
Or, dans l’Univers, on sait aujourd’hui que le vide n’existe pas, la matière noire, les rayonnements fossiles, l’incroyable nombre de particules par mètre cube de vide, etc. Cette certitude peut s’appliquer à l’Etre, par analogie, bannissant ainsi le concept de vide absolu. Il y a toujours quelque chose à découvrir, une porte à trouver.
Nous cherchons, nous espérons la rencontre avec l’Absolu, même s’il nous est inaccessible et ne se laisse, dans le meilleur des cas, que deviner, en se souvenant que deviner, c’est inventer, c’est créer, puisque deviner ne s’appuie sur aucune prémices. Mais cet espoir, insensé, est peut être notre meilleur compagnon de route.
La voie la plus sûre, dans la recherche, semble être celle du langage symbolique. « Si tu veux percevoir l’invisible, observe le visible », dit le Talmud, la Tradition donnant 4 niveaux de signification : le sens littéral, ensuite l’évocation d’une image ou d’un symbole, puis la voie de l’allégorie et, enfin, le sens secret, qu’il faut découvrir par une quête personnelle, avec la promesse du jardin du paradis.
La vérité recherchée n’est pas du domaine de la vérité scientifique ou historique, elle est une saveur subtile, un parfum qui trouve sa légitimité dans le plaisir qu’il procure.
Nous sommes dans cet Univers dont les lois sont les seules qui soient réellement admirables. Ce que nous recherchons, dans notre chemin initiatique, est dans cet univers dont nous faisons partie. S’il ne faut pas céder à la seule tentation d’admirer le spectacle de l’Univers, nous ne pouvons par moments qu’être saisis par la beauté de la nature de cette planète dont nous sommes les produits et les occupants temporaires, par la richesse du ciel vers lequel nous levons nos regards, par l’enseignement que nous pouvons tirer, à observer l’organisation complexe et prolifique du monde qui nous entoure.
Cependant, l’admiration conduit à la volonté d’imitation qui peut être une source d’évolution, d’ascension vers le parfait. Méditer, à ces moments-là, ne peut que nous remplir d’émotion, devant tellement de choses qui nous dépassent. Notre faiblesse, notre incapacité à comprendre, au bout, tellement de mécanismes qui paraissent s’entremêler et qui, pourtant obéissent à une logique implacable et sans défaut, nous font encore plus ressentir notre petitesse et souffrir de notre incapacité à percer cet insondable mystère.
Accepter notre petitesse devant l’Univers, c’est comme accepter l’autre inéluctable, la mort, dont la claire pensée est le vrai début de la compréhension du « vivre ». Lors de ces instants, nous pouvons quelquefois, presque comme par accident, connaître l’un de ces rares éclairs d’intuition où il semble que l’Univers, plein de compassion pour nos efforts et notre souffrance, nous console un peu en entrouvrant la porte de ses Mystères, l’espace d’un très court instant. Déchirure vite refermée, échappant au raisonnement et à la pensée.
Le spectacle de l’Univers génère une émotion transcendante dont l’être peut se servir comme véhicule pour le conduire à une certaine compréhension de cet univers. Il semble, au niveau de connaissance où l’homme en est aujourd’hui, qu’il soit le seul être pensant de sa planète et doté de conscience. Il serait donc le seul à se poser des questions et à travailler sans relâche, dans son silence intérieur, pour essayer de se connaître, de trouver la partie la plus subtile de son être et de baigner dans l’essence du plus pur en lui. Pourquoi ?
Pourquoi, devant une organisation tellement obéissante aux lois qui la régit, dans cet Univers que nous voyons, comme de l’extérieur mais duquel nous faisons partie, pourquoi sommes-nous, à l’état brut, tellement imparfaits, tellement loin de cette organisation structurée ? Quel est le but, face à l’Univers, du chemin initiatique ? Y-a-il un but ?
Sommes-nous là pour une raison profonde, utile, peut-être à la survie même de l’Univers, ou sommes-nous simplement une erreur de la nature, sorte de talon d’Achille ?
La finalité de l’Univers pourrait-elle être la conversion de cette énergie originelle qui a donné tant de matière, en un Univers dans lequel le moteur essentiel deviendrait la pensée ou l’esprit ?