La Loi Universelle est-elle aussi une loi morale ?

Auteur:

J∴ F∴ V∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Le charme des Yeshivoth et de la joute talmudique tient à un discours en boucles toujours ouvertes qui, dans un questionnement infini s’affranchit de la tyrannie des conclusions, alors qu’un tracé de planche contraint à un « arrêt sur image » qui fige un matériau foisonnant. La loi du genre veut en plus que l’on cantonne la philosophie aux lisières (que l’on évacue ses tentations). Cette ligne de fuite coupée, se dessine le paradoxe d’être à la fois sincère (dire sa pensée, accepter un dévoilement), et contraint (le jeu a ses règles, sa structuration implicite). Cette torsion entre « être soi » et s’insérer dans un ordre comme un « être en devenir »,  est au fond le cœur du sujet au-delà même de son énoncé. Celui-ci fait seulement levier pour illustrer une aptitude à inscrire la liberté initiale brouillonne et confuse dans un cadre qui la discipline, et donne sa chance à une transmission. A ces longues prémices, on aura compris combien, cette « mise à l’ordre » qui nait du travail aveugle de l’ouvrage sur l’artisan, m’est difficile et nécessaire.

Je voudrais articuler mon propos autour de trois regards sur la morale et son rapport à l’Universel. Trois parties séquencées par trois mots : OUI, MAIS, DONC.

1 Première partie : OUI

– C’est le stade des commencements, des interdits, des tabous fondateurs. Ou y répondra positivement à la question de l’énoncé : La Loi Universelle est une loi morale.

2 Deuxième partie : MAIS

– Cette Loi initiale est carencée en amour et obèse en idoles : il faut élargir et élaguer son champ : d’abord injecter du cœur dans la norme, parce que le normatif ne suffit pas à accomplir l’homme comme « être moral » et ensuite inventer avec Kant une « raison pratique » dispensée d’ancrage divin, universelle et autonome, qui renverse les termes de l’intitulé : la loi Morale devient la Loi Universelle.

3- Troisième partie : DONC

– C’est l’étage des conséquences : Une fois Dieu expulsé d’une morale enrichit par la compassion (dans le sens du partage vers lequel son préfixe la tire), il faut songer aux questions, et aux douleurs qui naissent chez un « sujet moral » (un maçon entre autres) dans son passage aux actes.Un impératif d’action siège dans notre Loi Universelle : méthode, règles, usages ouvrent (doivent ouvrir)sur de « l’opératif ».

Agir sur soi, les autres, le monde : Ce n’est pas vraiment un chemin pavé de roses.

Quelques portraits (parmi bien d’autres possibles) pour scander ces étapes : Moise et les tables de la Loi, Pascal et la raison du cœur, Kant décrochant l’Universel d’un piédestal céleste et, Péguy pour son rejet du moralisme contemplatif.

En facteur commun dans ce triptyque une tension inscrite dans l’agencement des mots du sujet (la loi universelle est-elle AUSSI…). L’idée d’un « Tout » côtoyé par un « aussi » n’est pas une facétie dialectique. L’adverbe vient affadir l’universel qui le précède, et construit l’oxymore (la contradiction dans les termes) d’une unité qui parait souffrir d’un manque. Il indique en creux que nous sommes en présence d’un universel questionnable. Je renvoie les amoureux d’exégèse lexicale à la querelle silencieuse entre le pape Jean Paul II et le Concile Vatican II à propos de la prière du « Notre Père ». « Pardonnes-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés », s’est transformé, par initiative conciliaire en : « Pardonnes nous nos offenses comme nous pardonnons AUSSI à ceux qui nous ont offensés ». La réciprocité du pardon sort, sans doute, affaiblie de cette redondance.

J’embarque en viatique le doute instillé par cet « AUSSI », convaincu que l’Universel est un concept à manier avec précaution.

On se souvient du scandale provoqué par Claude Levi –Strauss (conférence à l’UNESCO reproduite dans « Le Regard Eloigné » récusant l’idée d’un universel (et des valeurs qui vont avec) au motif qu’il contient une virtualité de progrès donc de possible supériorité (i.e. d’une culture sur une autre).

Sans aller jusqu’à cette tyrannie du particulier (du singulier, de l’unique), dont l’intéressé est revenu au soir de sa vie, partout ou guette l’emphase (entre morale et universalité le propos de ce soir s’expose au risque), il faut caresser les vérités relatives. Leur force est bancale, leur sagesse banale, leur beauté baroque, mais leur charme éthéré n’est jamais tenté par la croisade.

1) OUI

La Loi Universelle, ou plutôt les lois universelles, monothéiste (les polythéistes sont un peu fâchées avec l’Universel qu’ils se condamnent à morceler) ont deux étages. Leurs héros, sombres ou glorieux, y racontent des histoires, (ou bien dit Levinas parlant de Moise un événement y « troue l’histoire » et y persiste), à partir desquelles, dans le droit fil des récits, se profile une origine du monde (une cosmogonie) et, se déduisent des règles de conduite. Les « systèmes » philosophiques fonctionnent à cet égard comme les religions. Le socle dont ils ont besoin pour ancrer leur morale n’est pas une légende mais un concept (…je veux dire par là reprenant une définition donnée par BHL dans « De la guerre en philosophie » : « …une unité discursive qui permet de penser ensemble des éléments d’histoire et de discours qui semblaient avant n’avoir pas de rapport nécessaire… » ou un appareil théorique ,qui fait office de matériau de base : un ordre divin du monde chez Platon ou Spinoza, une nature humaine « essentielle » chez Rousseau, une transcendance laïque en forme de maxime universelle chez Kant, une logique interne qui permet de comprendre la nécessité de ce qui advient pour Hegel (à voir pour Hegel dont les détracteurs de sa « morale du vainqueur » sont légion cf son regard sur Napoléon dévastant Iéna)… Pour parler « architecte » nous, sommes toujours en R + 1 : une légende, un mythe, une aventure, ou une construction intellectuelle,un agencement de l’esprit font soubassement, ils « donnent à lire » au niveau supérieur des principes d’action, des modes de comportement.Le R. d C. est une proto-histoire ou une pièce centrale (histoire, mythe ou thèse), devenue normative en prenant l’escalier, qui « coule » (au sens béton du mot) l’assise d’une morale. Maçons, nous, sommes sur un tracé de cette nature à deux nuances prés : pour conforter notre morale nous avons imaginé une légende (celle d’Hiram), étrange inversion d’une religion (au sens étymologique du « lien » et au sens ou l’entend Levinas qui la définit comme une « relation entre l’être ici bas et l’être transcendant sans aboutir à aucune communauté de concept ni à aucune totalité » in Totalité et Infini : essai sur l’extériorité) qui construit le scénario de sa genèse comme une fiction a des fins pédagogiques, qui élabore son éthique avant de la mettre en images. Seconde différence d’avec les grands corpus religieux : leurs figures divines sont des eaux fortes, notre Grand Architecte est lui tracé au fusain.

« Ulysse aurait fort bien fait l’affaire dans le rôle du héros « maçonnique », le retour à Ithaque avait comme aventure deux défauts celui d’être déjà là et surtout soyons juste d’être carencé en pouvoir fédérateur ».

On pourrait dire de notre morale qu’elle combine une aventure primordiale, pleine de bruit et de fureur (le rite est biblique dans la violence à l’œuvre) donnée à lire pour un commentaire infini, ET, un « noyau » philosophique (on aurait pu dire « système »,mais le mettre entre des guillemets lourds parce que il faut comprendre ce mot comme un ensemble d’unité de discours qui contribuent à l’intelligence de leur somme et dont aucune ne s’entend sans la lumière réfléchie de l’ensemble et pas comme un ensemble clos) hérité des Lumières,et de l’idéalisme allemand.

Comparé aux dieux qui habitent les grands textes religieux, notre GADLU est une esquisse, dont la seule frontière est un bornage souple : pour peu que l’on se cantonne dans ses limites, le dessin demeure libre. Nos pères fondateurs ont choisi de fédérer leur ouailles par une liturgie contraignante (qui astreint les corps à des gestes codifiés et contient la parole dans des cadres) et de laisser flou et ouvert le lieu (le « topos ») ou siège l’objet de la foi, celui d’ou provient le sens, le « Principe Créateur » Notre tabernacle est accueillant à la diversité. Il parle d’un lien jamais déterminé parce qu’une relation déterminée est un échec de l’imagination qui se fige, se focalise, gomme la douceur de son imprécision. S’agissant de Dieu cet échec de l’imagination quand s’installe une figure définitive, s’apparente à de l’idolâtrie (Lévinas). Gardons donc notre « Principe Créateur » comme un halo que l’on choisit d’habiller à sa guise, ou de laisser indéfiniment opaque.

Dans la mesure où la morale née des religions traditionnelles s’ancre dans un lien tutélaire entre une autorité divine redoutée et des mortels qui filent doux pour éviter sa colère, plus on affadit la figure du divin, plus son contour est flou, moins son courroux est craint, plus l’impact de la transgression se délite.

Un « Principe Créateur » peut assouvir un besoin de comprendre, aider à faire surgir une voie, mettre en mouvement, mais perd son crédit quant il s’agit de châtier.

Les 10 Commandements font donc partie de notre morale embarquée, mais notre Grand Horloger est mal outillé pour en assurer la police. Et, il s’en moque bien puisque par construction les sujets qu’il choisit et qui se reconnaissent en lui sont « de bonnes mœurs ». Si il ya un « élitisme » de la maçonnerie il se niche bien dans ce présupposé qui par la grâce d’un recrutement éclairé tient (est censé tenir) à distance des parvis ceux qui ne disposent pas de cet acquit moral minimum.

Notre Loi Universelle accueille en son sein les impératifs moraux de base, mais dans un temple couvert ou le diable est inutile. Ils ne montent donc qu’une garde discrète. Cette discrétion laisse supposer que notre enjeu moral est ailleurs. Pour rester dans la métaphore du bâti, on le croise en élevant l’œuvre d’un niveau supplémentaire.

2) Mais

Il y a un « après », un au-delà de la morale du commandement. Le « non » que posent les interdits premiers, est le « ce sans quoi rien » du lien social (Darwin fait de la morale un produit et une condition de l’évolution), mais, il ne suffit pas. La vraie sagesse est affirmative : la somme de ce qu’il faut s’empêcher de faire ou de penser ne fonde pas un art de vivre, encore moins un art d’aimer.

Si, « la vraie morale se moque de la morale » (Pascal), c’est qu’il faut retrouver derrière les morales falsifiées une authenticité première. Les, manipulations sociales ou politiques dégradent, dénaturent, la « vraie morale » : la voie initiatique est l’acide qui aide à en corroder les formes les plus factices et les assujettissements qui vont avec.

Partir à la découverte de ce devoir épuré est l’ascèse ou le maçon, émetteur et récepteur, élargit sa bande de fréquence.

Elle (cette étape) s’organise autour d’un délaissement de la logique, de la rationalité, pure et étroite pour ouvrir la conscience au cœur et à l’intuition. Elle veut dévoiler une subjectivité jusque là autique, rendre opérants des capteurs en jachère, reculer les limites apprises de la pudeur des affects.

Il faut croire pour comprendre, la foi (au sens de la fides, la confiance) est le véritable, régime de la rationalité face aux phénomènes sans certitudes positives (Saint Augustin) : amour, amitié, fraternité. Tout ce qui n’est pas objet d’un savoir certain appelle à l’intelligence du cœur et à la déprise d’une raison inapte : « A chaque effondrement des preuves le poète répond par une salve d’avenir » René Char, in « Partage formel »…

(Idée identique avec ce que Nietzsche appelle la « grande raison » ou le corps est sollicité autant que l’esprit dans le processus d’entendement, idem de l’intuition bergsonienne. A développer ou pas.

Ce regard sur la morale, avec deux intensités distinctes, la norme ET le cœur, met en exergue une conversion primordiale, depuis un corset de contraintes codifiées vers l’accueil, l’écoute, le « dévoilement », vers une morale qui est moins tissée d’abstention (celle du « ne pas… ») que d’empathie, d’intuition, d’activation des sens. Elle s’achève et s’accomplit pour reprendre la belle formule de. Ricœur en « …se pensant soi-même comme un autre… » Les préceptes bibliques, quittent ainsi leur lettre pour aller vers leur esprit, et pourtant Dieu va s’en faire expulser.

« Deux choses remplissent le cœur d’une admiration et d’une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes à mesure que la réflexion s’y attache et s’y applique : le ciel étoilé au dessus de moi et la loi morale en moi ».

La voie pour parvenir à ces conclusions, d’apparence simple est exigeante, (le lyrisme des formules de Kant n’a d’égal que la difficulté d’accès à son vocabulaire et à son cheminement) mais c’est un ébranlement majeur.

C’est l’Homme et non plus le Verbe (ou plus généralement le divin) qui devient dépositaire de la loi morale, de ses ors comme de ses fardeaux. La morale, érigée en produit de la raison (dans le langage de Kant, la « morale » s’appelle « raison pratique » : pratique car elle répond à la question « que dois-je faire ? ») s’affranchit du religieux, et le Kant, homme pieux s’il en était endosse la paternité d’un monde qui peut s’organiser (c’est-à-dire être collectivement viable) sans Dieu : artisan sorcier il confère à la laïcité ses titres de noblesse. Pour rester dans les vocables d’architecte, la Loi Morale s’installe de plein pied, inversant les termes de notre énoncé elle devient « Loi Universelle ». La dépendance à une norme hétéronome mue en une règle autonome que l’individu se prescrit à lui-même par l’usage de sa raison. La morale du promeneur de Königsberg est fondue dans un métal intemporel dont le divin n’est plus l’ingrédient de base, l’universel a atterri. La morale peut ranger la transcendance au magasin des accessoires.

« Préciser ou pas que le transcendantal au sens kantien n’est pas celui que l’on vient d’évoquer mais qu’il donne au terme un sens particulier : ce qui est extérieur à l’expérience, hors de sa portée, mais entretient cependant suffisamment de relation avec une expérience au moins possible pour ne pas s’égarer dans la sphère de l’illusion métaphysique ».

Après avoir répondu positivement à la question posée par le sujet, en avoir élargi les termes et rendu compte de leur inversion (la loi morale est une loi universelle), demeure une interrogation a la fois de scrupule et de méthode : les impératifs premiers enrichis des inclinaisons du cœur et de la morale kantienne épuisent-ils ce qu’un maçon peut entendre par « Loi Universelle », ou plus exactement épuisent-ils ce que la maçonnerie peut attendre d’un maçon.

3) DONC…

Depuis l’origine du parcours initiatique, on m’explique que le chantier de base est une réhabilitation lourde pour réoccuper, après travaux, mon être véritable : pour détourner le vocabulaire de la philosophie contemporaine de le faire coïncider (mon être) avec mon « étant ». L’ouvrage avance péniblement sur une voie tortueuse ou j’essaye de me « rassembler », au sens le plus athlétique du terme.

Je suis donc dans l’édification laborieuse d’une architecture un peu plus présentable que celle de mon plan d’origine et au détour d’une réflexion sur la loi Universelle qui régente ma reconstruction (qui en est en quelque sorte le Maître d’œuvre) se dévoile une question pratique, simple mais lourde ? Pour quoi faire ?

En effet que puis-je savoir à ce stade des obligations, (je dis le mot comme j’aurais pu dire « devoirs »), qui pèsent sur moi du fait de mon appartenance ? Qu’il y a des impératifs à ne pas transgresser (le kit moral minimum dont j’étais, j’espére, équipé avant de rejoindre le temple), qu’ils doivent être « activés », dopés par le cœur et l’empathie, qu’ils m’habitent de plein droit, sont un effet de la raison et caractérisent mon Humanité. Je sais aussi ou je crois savoir à quelle point notre obédience se veut d’ordre spirituel et redoute le mélange des genres que constitue, à ses yeux la figure d’une maçonnerie « engagée ».

Ces prémices acquises, j’ai certes avancé dans l’édification de mon temple. Mais pour qui imagine la maçonnerie comme Napoléon concevait la stratégie, c’est-à-dire un art « toutd’exécution », une question MORALE essentielle demeure : pour parler comme Lénine « QueFaire ? »(La part de rêve nécessaire dans l’action et le distinguo bon /mauvais rêve politique)

 Entrer en Loge c’est aller à la rencontre de soi et à celle des autres, MAIS « ça » doit correspondre à un « agir » revisité sur lequel on travaille, aussi mince que soit l’espace de ce progrès : Une ambition opératoire doit nourrir l’accès au Temple.

Ca me rassure et ça m’inquiète.

Ce qui me rassure c’est que l’on ne construit pas son temple pour y cultiver un jardin. Péguy rallait la morale kantienne en disant qu’elle avait « les mains pures mais qu’elle n’avait pas de mains » (au sens ou elle était intentionnelle et ne voulait pas, pour juger connaître du résultat) : je me réjouis de ne pas être dans l’intentionnalité ou la contemplation, notre loi morale a des bras. Elle accepte voire souhaite de se confronter à l’action et, pour reprendre la distinction de Max Weber (in « Le Savant et le Politique »), se veut éthique de responsabilité autant qu’éthique de conviction : nous ne sommes donc pas des contemplatifs.

J’ai bien la perspective d’un « agir » en cohérence avec une morale, il y a, quelque part, un plan idéal concevable pour l’érection de mon modeste ouvrage (« idéal » au sens où il combine la qualité du bâti et les fonctionnalités d’une construction réussie : il est de bonne facture et il sert à quelque chose). La voie initiatique s’inscrit dans un « devoir être ». Qui s’en réclame s’installe dans l’ordre du projet, de l’agir. Faute d’obliger ses servants à une morale de l’action (fut-ce dans le modeste et le quotidien) la démarche maçonnique s’installerait dans un esthétisme narcissique.

Notre morale se veut opératoire, j’en suis disais-je rassuré mais aussi inquiet : Inquiétude pour deux raisons qui se rejoignent.

La première, tient à un pessimisme foncier ; il me fait croire que les hommes de bonne volonté ne peuvent pour reprendre une idée chère aux talmudistes que réparer le monde. « Réparer »,c’est le mot du Talmud puis du Zohar quand ils parlent de recoller les vases brisés de la création, c’est un mot qu’aurait aimé Camus qui à l’heure des messianismes totalitaires de l’après guerre prônait une « démocratie réduite à un exercice de modestie » Pour être plus précis, je songe, en évoquant l’image (de la réparation), à cette frange du judaïsme (dont on situe l’éclosion en Lituanie) qui considère que le monde est troué,lacunaire, sur le point de tomber en ruine et que la seule parade à cet effondrement c’est la Prière, l’Etude et pour tout dire la Parole, dans son exercice continu : Parole sans laquelle le monde est voué à sa fatale entropie (Rabbi Haim de Volosine disciple de Gaon de Vilna).

Je viens de lire dans l’Express du 10 Août 2011 l’interview d’un célèbre écrivain israélien (au sujet de son dernier livre « Une femme fuyant l’annonce »), David Grossman.Il évoque, dans cet entretien la mort de son fils tué dans une opération militaire et tout en disant la « honte » qu’il a éprouvée à se remettre à l’écriture après ce drame explique : « …mais chaque fois que je trouvais la bonne métaphore,la combinaison de mots la plus judicieuse…, j’avais le sentiment d’avancer, de RECTIFIER une petite partie de la violence qui m’avait été faite… ».

J’aime ce regard juif d’une barbarie que la parole délite, d’une blessure que le verbe cicatrise.
Les ambitions excessives qui portent l’universel en bandoulière, finissent mal. Il faut donc se convaincre, maçon ou militant, qu’on œuvre toujours à la marge. Les préceptes de notre Loi (on devrait dire la mise en pratique de notre enseignement, ce serait plus conforme à l’esprit de l’initiation) me semblent, à ce titre bien exigeants par rapport aux leçons de l’histoire et à ce qu’elles racontent de l’homme. L’idéal maçonnique emprunte au religieux un peu de son irréalisme : nous ne serons jamais ceux que nous devrions être. Le rite offre en modèle, en étalon, guide de vie, principe d’action, au pied de sa lettre, une ligne improbable, une perspective épuisante pour le mortel de base sujet aux humeurs et à la tentation. J’y devine en creux (dans le rite), en mode subreptice, avec tous les gardes–fous de la fraternité, l’ébauche d’une volonté de pureté, un « pathos de la fin avec ses émois délétères » (B H Levy in op. précité…), un démon (chez Platon un être intermédiaire entre Dieu et homme) qui navigue entre l’absolu et l’infini.

Mais force est d’admettre qu’on s’ébroue, qu’on se met en mouvement qu’on se mobilise, si et seulement si, la barre est placée haut : dans le domaine des idées, la dynamique se nourrit d’incroyable et d’amnésie.

Malgré le réalisme de l’âge admettons qu’il reste sans doute un bonheur a voir grand.On peut de surcroit se demander ce que vaudrait comme carburant sur la voie de la vertu un rite qui nous traiterait en bon camarade et prendrait d’emblée le parti de nos imperfections (un rite façon Montaigne). L’initiation, pour ceux qui, comme moi, y accèdent déjà « blessés » par la lucidité, pour reprendre l’image de R Char, est un excellent remède contre les méfaits de la misanthropie : médecine douce contre cette dérive vers la mélancolie, l’abstention, ou le retrait, il n’est pas illogique que son principe actif soit exaltant, qu’il offre à rejoindre un Panthéon, une perspective harmonique, qu’il agisse au fond comme un régénérateur  pour ceux dont le capital d’amour s’est érodé au fil du temps et des chutes. Entrer en Loge c’est, au fond réinvestir dans le cœur, quelque mauvaises affaires qu’on y ait faites avant.

Le niveau d’exigence élevé du rite est donc une condition déterminante de son efficacité : le pari thérapeutique est à ce prix.

La seconde crainte, puisque j’en évoquais deux, découle directement du constat sur ces ambitions qui nous fédèrent et nous tirent. Elle est plus intime et suppose un aveu. Il me reste dans la rectification et le perfectionnement un bon bout de chemin à parcourir. J’ai, de moi, une conception peu différente de celle que j’ai du genre humain. Je suis certes avec vous pour me soigner mais j’avoue qu’habiter un temple un peu brinquebalant comme le mien avec au dessus de la tête l’image mythique mais prégnante d’un ouvrage aux proportions parfaites (une sorte d’icône fleurissant dans les pages d’un missel qui vaudrait rappel à l’ordre silencieux et lancinant), revient à accepter la claudication comme un état définitif et chacun sait qu’avancer en boitant augmente la fatigue. Maurice Merleau-Ponty faisait de la claudication un impératif philosophique, parce que l’instabilité laisse sa chance aux possibilités à venir, inédites : j’avoue être plus sensible à l’inconfort de son déséquilibre qu’à ses vertus de veille attentive.

Le « devoir être » du maçon, fait apparaître un rite-commandeur, gardien scrupuleux d’une règle vers laquelle il faut tendre sur un mode douloureux, car toujours inaccompli, et dont l’observance relève d’une perfection utopique Dans la première syllabe sifflante d’un verbe qui traverse souvent notre itinéraire : « s’efforcer », on devine comme un souffle qui dure, une expiration sans terme, une tension qui demeure après qu’on l’ait prononcé et charrie son lot d’infini, sa part aporétique et tragique. J’y ressens un perpétuel inachèvement (l’ombre de Sisyphe), à l’image de ces rabbins lituaniens qui doivent garder vivant par la permanence de la Parole un monde toujours en délitement.

« S’efforcer » c’est infléchir son être, dans une durée non programmable, sur un mode évidemment erratique, ou, dans un combat à l’issue douteuse la clairvoyance sur les espaces de progrès du maçon va de pair avec la croissance maintenue des arthritismes de l’homme.

J’avoue ma perplexité. Je suis heureux de fréquenter à nouveau un impossible auquel j’étais devenu rétif et je me contrits, en même temps de subir le malaise d’un « écart » permanent : d’un côté une direction lumineuse (« azur des principes ») de l’autre l’inconstance d’une conduite (« noirceur des pratiques »).

Entre l’ambition prométhéenne du rite, et la modestie des progrès de ma convalescence maçonnique reste-t-il un espace pour le bonheur ? Reste-t-il un espoir pour vivre sans se consumer sous le poids d’une faute ?

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