La raison, la rectitude et la spiritualité se complètent et s’équilibrent chez le maître secret

Auteur:

J∴ H∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Trois fois puissant Maître, et vous tous mes frères Maîtres Secrets
Le message initiatique de tout grade maçonnique est inscrit dans le rituel qui y est pratiqué, et particulièrement dans le rituel d’initiation. C’est donc au rituel qu’il faut se référer si l’on veut réfléchir au contenu d’un degré, en remarquant toutefois qu’aucune glose livresque ne peut remplacer le vécu du rituel. Un profane, qui donc n’a pas participé à la vie d’une Loge bleue, ne peut comprendre ce que ressent le Vénérable Maître que l’on dépouille de ses décors et à qui l’on fait remarquer qu’il est ici comme un apprenti dans une Loge du premier degré, même si ses initiations aux degrés précédents lui ont donné quelques lumières.
L’humilité est donc la première qualité que l’on demande au récipiendaire du quatrième degré. Ce n’est pas la première fois qu’on rappelle ses limites au franc-maçon, mais c’est ici fait d’une manière appuyée. C’est sans doute nécessaire à ce moment de l’itinéraire du maçon.
Cependant cette humilité n’a pas de valeur en soi : elle doit permettre au nouveau venu dans la Juridiction de profiter pleinement de l’enseignement du grade, en « travaillant à la recherche de la Connaissance par l’approfondissement des quatre premiers degrés ».

À chaque degré on demande au nouveau promu de travailler à améliorer certaines de ses facultés. Il est de coutume de dire que toute la Franc-Maçonnerie est contenue, au moins en germe, dans le premier degré. Dans le rituel du premier degré, voici comment on accueille le récipiendaire après s’être assuré qu’il souhaite vraiment devenir franc-maçon :
« C’est pour mettre un frein salutaire à nos passions et pour nous élever au-dessus des intérêts mesquins qui tourmentent les profanes que nous nous assemblons dans nos Temples.
Nous travaillons sans relâche à notre amélioration, nous accoutumons notre esprit à ne concevoir que des idées d’honneur et de vertu par l’ascèse initiatique, qui s’effectue à l’aide de l’outillage rationnel que vous trouverez dans le Temple.
C’est en réglant ainsi ses inclinations et ses moeurs que l’on parvient à ce juste équilibre qui constitue la Sagesse, c’est à dire l’art de la vie.
Si vous êtes admis parmi nous, vous devrez prendre la ferme résolution de travailler sans relâche à votre perfectionnement intellectuel et moral. Mais ce travail est pénible et demande des sacrifices. »

Un peu plus loin on déclare que le néophyte« recherche la Vérité et la Lumière ».
Les trois facultés qui nous intéressent sont bien présentes, quoiqu’inégalement, dans le programme proposé au récipiendaire du premier degré. L’accent est mis sur la raison, voie de la sagesse, on y parle de la rigueur morale, et la spiritualité est évoquée en filigrane par la recherche de la Vérité et de la Lumière.

La Tradition maçonnique en effet est profondément enracinée dans le rationnel.
Le message des symboles s’adresse autant à la raison qu’à l’imagination. Même si c’est à une intelligence analogique plutôt que discursive qu’il est fait appel, il est bien question de combiner les concepts et les propositions. On ne demande pas au franc-maçon du Rite Écossais Ancien et Accepté d’intuition mystique.

Ce thème est repris dans le rituel du quatrième degré, qui nous demande de découvrir l’idée sous le symbole. Cela se dessinait déjà dans le rituel de réception en Loge de Compagnon : « Apprenti, depuis que vos yeux se sont ouverts à la lumière, vous avez été revêtu du tablier des Francs-Maçons. Vous avez porté le nom d’ouvrier. Vous avez travaillé à dégrossir la pierre brute.
Vous avez appris que les objets les plus humbles, ce tablier, ces outils, cette enceinte même, symbolisent les réalités les plus hautes. »

Mais pour le Maître Secret, on devient plus exigeant : il lui faut maintenant ne penser que par lui-même, et n’accepter aucune idée qu’il ne comprenne et ne juge vraie. C’est l’exercice d’une raison épanouie, devenue « faculté de discerner le vrai du faux, le bien et le mal par un sentiment intérieur, spontané et immédiat ». Les injonctions du rituel font penser à cette maxime que donne Malebranche : « on ne doit jamais donner son consentement entier qu’aux propositions qui paraissent si évidemment vraies qu’on ne puisse le leur refuser sans sentir une peine intérieure ».
C’est par l’usage de la raison également, aidée par le respect du prochain que l’on peut comprendre la relativité des vérités humaines, et apprendre la tolérance envers les opinions d’autrui sans abandonner pour autant ses convictions.

Si l’apprenti a effectivement travaillé à son perfectionnement moral autant qu’intellectuel, il sera en mesure d’appliquer le commandement du quatrième voyage du Maître Secret, il aimera la justice et la servira de tout son cœur et de toute son âme. Il aura développé en lui la rectitude, c’est à dire la qualité de ce qui est droit et rigoureux, la droiture morale. C’est elle qui lui permettra de marcher dans les voies justes sans s’égarer sur les chemins de l’erreur.
C’est cette rectitude qui lui permettra de mettre en œuvre le grand principe du quatrième degré, l’accomplissement du Devoir porté jusqu’au sacrifice. Il sera prêt à accomplir le Devoir parce qu’il est le Devoir, sans songer à la récompense, en se satisfaisant de l’approbation de sa seule conscience. On trouve une préfiguration de ce grand principe dans la glorification du travail des Compagnons : en conclusion du cinquième voyage, le rituel du deuxième degré nous dit :
« …nous, les initiés nous devons travailler non pas à contrecœur, sous la pression de la nécessité, mais bien avec entrain, en artiste pour qui l’œuvre seule compte, et n’est pas nécessairement subordonnée à une récompense. Pour nous, Francs-Maçons, le travail constitue une véritable mission. Quelle que soit la place que nous occupions sur le chantier, même la plus humble, nous savons que notre effort concourt à la réalisation de l’ordre cosmique, nous savons qu’en travaillant, nous coopérons à l’exécution du Grand Œuvre selon le plan du Grand Architecte de l’Univers. La Franc-Maçonnerie, mon frère, est une véritable religion du Travail. » Le Maître secret doit élargir cette maxime du plan opératif au plan spéculatif, passer du seul plan du travail à l’ensemble de ses actions et paroles.

Un modèle d’accomplissement du Devoir jusqu’au sacrifice nous est offert au cours de l’exaltation au troisième degré, où, au moment de la mort d’Hiram, le Très Vénérable Maître déclare : « Ainsi périt l’homme juste, fidèle au devoir jusqu’à la mort. » Comme le récipiendaire est identifié à Hiram, il n’y a pas de doute que cette conduite lui est proposée comme un idéal qu’il doit s’efforcer de suivre. L’obligation du Maître Secret n’est que l’affirmation renforcée et plus explicite de cet enseignement.

Pourquoi donc s’engager à accomplir ce devoir, impérieux, inflexible, exigeant ?
Au nom de quoi se soumettre à une telle contrainte ? Notre volonté pourra nous obliger à choisir entre le Bien et le Mal que notre raison nous aura fait distinguer. Mais y a-t-il seulement un bien et un mal absolus ? C’est là qu’intervient la conviction de la Franc-Maçonnerie écossaise que l’homme est un être spirituel, et que sa complète réalisation n’est possible qu’en harmonie avec la Loi qui régit toutes les choses dans leur ensemble et chacune en particulier, c’est à dire le plan du Grand Architecte de l’Univers. Chaque homme a une œuvre à accomplir pour respecter ce plan, et s’en écarter, c’est perdre un peu de son humanité. C’est la conscience de cette exigence d’harmonie, d’unité, qui peut fonder l’amour du prochain qu’évoque la déclaration de principe lue lors de l’initiation au premier degré. On demande au Franc-Maçon d’accomplir une œuvre personnelle conforme à la Loi universelle, mais également une œuvre collective au sein de la Loge, les deux étant nécessaires à l’équilibre de son chemin initiatique.

C’est dans ce sens qu’il faut interpréter la fin du seul commentaire de l’exaltation au troisième degré, adressé au nouveau Maître quand il a été relevé par les cinq points de la maîtrise : « C’est ainsi, mon très cher frère, que tous les Maîtres Maçons, affranchis d’une mort symbolique, viennent se réunir avec les anciens compagnons de leurs travaux et que, tous ensemble, les vivants et les morts, assurent la pérennité de l’œuvre ».
Le quatrième degré nous précise quelle est cet œuvre : la recherche de la Vérité et de la Parole Perdue en suivant la route du Devoir. Et il développe le commentaire du troisième degré précité, en précisant que la Connaissance est un bien héréditaire que chaque génération de Francs-Maçons augmente et qu’elle transmet à celle qui la suit. Il nous indique ainsi explicitement quelle est l’œuvre dont, tous ensemble, les vivants et les morts, doivent assurer la pérennité : c’est la recherche de la Connaissance.

Comme nous l’avons vu, le rituel d’initiation au quatrième degré reprend, en les renforçant en les précisant et en les développant, des éléments que l’on peut retrouver épars dans les rituels des trois premiers degrés. On voit une réelle unité dans les quatre premiers grades, et l’apprenti, reçu au premier degré par un adoubement chevaleresque est déjà, sans le savoir, un soldat du Saint Empire.

Si le nouveau Maître Secret a intégré dans son vécu les leçons des trois premiers degrés, les commandements du rituel d’initiation au quatrième n’ont rien qui puisse l’étonner. Mais ce regroupement en un seul ensemble d’éléments dispersés, et leur explicitation permet, par une espèce de phénomène de condensation, d’entrevoir des perspectives nouvelles : il reste un long chemin à parcourir avant d’arriver à la Connaissance du Devoir complet, du moins avons nous une direction claire à suivre, un chemin jalonné par les aînés, et non une construction purement individuelle. Les principes ne sont pas nouveaux, mais leur formulation, bien plus nette et plus affirmée, donne une vigueur nouvelle à cette règle de vie que nous propose la Franc-Maçonnerie dès le premier degré.

Pour la première fois le rituel parle explicitement de spiritualité, en nous disant qu’en passant de l’équerre au compas nous commençons à pénétrer les hautes régions de la Connaissance spirituelle. Mais cette connaissance spirituelle n’est pas donnée. Nulle révélation dans notre rite, si ce n’est le Principe Créateur du Convent de Lausanne, que chacun est libre d’interpréter à sa manière. Mais ce Principe suffit à rassembler les frères dans la conviction que l’Univers nous réclame une certaine harmonie. C’est une particularité de la Franc-Maçonnerie écossaise que d’amener l’adepte, en étudiant sans relâche le symbolisme, en vivant pleinement le rituel, en pratiquant quotidiennement les principes, à mieux prendre conscience de sa propre dimension spirituelle.
Sans cette dimension spirituelle, notre rigueur morale n’aurait aucun fondement, et notre raison manquerait d’élément pour apprécier le bien et le mal. Mais à l’inverse, la raison est un outil nécessaire à l’accomplissement du bien. Comme le dit Kant « la raison nous a été départie comme une puissance pratique, c’est à dire comme puissance qui doit avoir de l’influence sur la volonté ».

Pareillement, notre conviction spirituelle, même soutenue par une raison sans faille, ne pourrait servir à grand-chose sans une ferme volonté. On peut avoir conscience de son devoir, le connaître rationnellement, et être incapable de l’accomplir par veulerie ou lâcheté. La spiritualité, la rectitude et la raison sont donc les éléments d’une trilogie dont chacun est indispensable pour suivre le chemin du Maître Secret et espérer un jour entrer dans le Saint des Saints.

Il est indispensable aussi d’assurer, entre ces trois éléments qui se complètent un équilibre nécessaire à un cheminement sans dérapage. L’ascèse initiatique que propose la Franc-Maçonnerie ne saurait s’accomplir pleinement si l’une de ces facultés était hypertrophiée aux dépens des deux autres. Qui privilégie sans cesse la raison devient vite plus raisonneur que raisonnable, se cantonne souvent dans le discours et néglige l’action, il a tendance à oublier le fondement de son engagement. Celui dont la rigueur morale devient excessive, au point d’oublier les faiblesses des humains, est guetté par l’intolérance et le fanatisme. Enfin le mystique à la spiritualité omniprésente cours le risque de perdre son esprit critique et de confondre délire et vie spirituelle. Comme le dit Alexis Carrel : « Les découvertes de l’intuition doivent toujours être mises en œuvre par la logique. Dans la vie ordinaire comme dans la science, l’intuition est un moyen de connaissance puissant, mais dangereux. Il est difficile parfois de la distinguer de l’illusion. »

Par ses commandements savamment dosés, le rituel du quatrième degré essaye de nous mettre à l’abri de telles déviations qui nous entraîneraient dans le labyrinthe de l’erreur. La voie qu’il nous propose n’est certes pas facile, et j’en mesure moi-même souvent la difficulté.
Cependant, comme il nous est dit, la fréquentation de nos frères en Loge peut nous être d’un grand secours, indispensable parfois.

Je voudrais terminer par deux citations. La première est de Bossuet, et met en évidence les liens de la raison, de la morale et de la conscience :
« En tant que l’entendement invente et qu’il pénètre, il s’appelle esprit, en tant qu’il juge et qu’il dirige au vrai et au bien, il s’appelle raison et jugement… La raison, en tant qu’elle nous détourne du vrai mal de l’homme, qui est le péché, s’appelle la conscience » ; la seconde est de saint Anselme de Canterbury, elle date du onzième siècle, mais elle me paraît parfaitement illustrer la démarche du Maître Secret :
« La vérité est la rectitude, qui seule est compréhensible par l’esprit. La rectitude, rapportée à l’homme, signifie que l’homme tout entier, avec sa pensée, son comportement et sa volonté, se tourne vers l’éternel fondement qui est Dieu, et qu’il s’engage dans l’être juste qui rend possible la rencontre avec la vérité. »

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