Le Doute
Non communiqué
Trois Fois Puissant et vous tous Maîtres Secrets,
En paraphrasant Pierre Desproges, je dirais que depuis que j’ai rejoint les Hauts Grades, « je n’ai qu’une certitude, c’est d’être dans le doute ». M’en être ouvert à notre Trois Fois Puissant m’a conduit à devoir plancher ce soir devant vous sur ce sujet. La prochaine fois, je serais plus circonspect dans l’évocation de mes états d’âme.
Mon devoir étant donc de vous restituer le fruit de mes réflexions et de mes recherches, je vous présenterai donc ce soir un travail en trois parties.
Dans la première, je m’emploierai, à tenter d’analyser brièvement, avec de multiples raccourcis, les caractéristiques du doute dans la philosophie, la science et la foi.
Dans la seconde partie, je m’attacherai à déterminer comment le doute est un levier dans la démarche du Franc-Maçon. Ma planche changera alors de dimension et au concept se substituera le symbole.
Enfin, je reviendrai brièvement sur les doutes qui ont motivé notre Trois Fois Puissant à me donner un tel sujet.
Sans revenir à la définition du Petit Larousse, l’étude du doute montre rapidement une première distinction entre doute ordinaire et doute d’ordre disons philosophique au sens des présocratiques.
Nicolas Malebranche, dans son ouvrage « La recherche de la Vérité » exprime très bien ce qui différencie ces deux doutes : « Qu’on ne s’imagine pas avoir peu avancé si on a seulement appris à douter. Savoir douter par esprit et par raison n’est pas si peu de chose qu’on le pense : car, il faut le dire ici, il y a bien de la différence entre douter et douter. On doute par emportement et par brutalité, par aveuglement et par malice ; et enfin par fantaisie, et parce que l’on veut douter. Mais on doute aussi par prudence et par défiance, par sagesse et par pénétration d’esprit… Le premier doute est un doute de ténèbres qui ne conduit point à la lumière, mais qui en éloigne toujours ; le second naît de la lumière et il aide en quelque façon à la produire à son tour. »
Nous savons tous que nos sens comme notre raison peuvent parfois nous tromper et nous conduire à hésiter. De cette hésitation naît le doute ordinaire que l’on définira communément comme un état d’incertitude portant sur la perception d’une situation donnée, la réalité d’un fait ou la validité d’une déclaration par exemple.
Ce doute ordinaire a longtemps été vu comme une preuve de prudence et s’apparentait à la capacité à prendre le temps nécessaire pour évaluer correctement une situation avant de prendre une décision ou d’effectuer un acte.
Aujourd’hui, dans notre société, douter est devenu synonyme d’hésitation puis par extension de manque de confiance en soi et enfin de faiblesse. La confiance en soi est aujourd’hui cet habit, certes qui ne fait pas le moine, mais qui impressionne et qui rassure ceux à qui on veut en imposer.
Chercher dans le catalogue des libraires un livre sur le bon usage de douter, vous n’en trouverez pas mais chercher un livre sur la confiance en soi et vous hésiterez face au nombre.
Abandonnons là le doute ordinaire et essayons plutôt d’appréhender le doute philosophique qui se différencie du doute ordinaire par le fait qu’il implique une volonté explicite de remise en cause.
On peut le définir plus précisément comme une interrogation que porte le sentiment de l’existence d’une réalité alternative, d’un refus des évidences et de l’acceptation de vérités non discutables. On se rend ici bien compte des liens puissants qui l’unissent à la raison et à la logique, qui peuvent l’opposer à la vérité et à la certitude, qui en font l’un des principaux composants de l’esprit critique.
Comme pour le doute ordinaire, le doute philosophique peut être perçu comme une faiblesse dans sa forme sceptique. Défini par Descartes et décrit de façon positive par Montaigne, le scepticisme est une doctrine qui prétend que l’Homme ne peut jamais connaître la vérité. Ceci permet donc au sceptique de toujours conserver une marge de manœuvre lui permettant de réfuter les certitudes. De ce fait, le sceptique préfère rester dans l’ignorance qui lui procure la tranquillité de l’esprit. Le doute empêche alors toute progression et s’avère finalement stérile. Le sceptique, en ne prenant rien au sérieux ne voit consciemment la vie que comme un jeu où tout n’est qu’apparence et illusion. Pour lui, toute entreprise est vaine car rien ne sert de lutter pour ses valeurs ou ses croyances. Porté par les circonstances, il ne cherche à donner aucun sens à son existence, il ne s’interroge pas sur le monde qui l’entoure et cède à la facilité sans faire état d’aucune conviction profonde. Une bonne définition du sceptique, serait celle handicapé spirituel.
Un doute sceptique permanent et systématique peut induire une perte de confiance en soi et une forme de refus de la réalité qui peuvent conduire jusqu’à l’angoisse existentielle qui s’apparente au doute métaphysique. L’approche de sa mort, celle d’un proche, un événement particulièrement traumatisant induisent l’apparition de ce doute. Ai-je fait les bons choix dans ma vie ? Est-ce que mes principes valaient vraiment la peine d’être défendus ? Mes valeurs, mes principes sont-ils vraiment à la hauteur de ce qu’ils représentent pour moi ? Mes croyances sont-elles des illusions ou des réalités ? La vie a-t-elle un sens ou n’est elle qu’une absurdité ?
Ce doute existentiel aussi appelé doute pyrrhonien est un véritable danger car il peut aller jusqu’à mettre en péril l’intégrité de la personnalité de l’individu en l’empêchant de faire des choix et d’établir de véritables relations avec les autres puisqu’il ne peut plus se fier à rien. Pyrrhon: résumait sa théorie dans sa célèbre formule : « La seule vérité qui existe est qu’il n’existe aucune vérité ». Personnellement, je ne peux adhérer à cette affirmation car je la considère comme fausse puisqu’il existe une vérité qui est que notre mort est inéluctable.
Laissons de coté le scepticisme pour essayer d’appréhender le rôle et l’utilité qu’on ne peut dénier au doute. Sans aller jusqu’à rejoindre Montaigne qui préconise de suspendre notre jugement sur toutes les questions philosophiques car, sur chaque sujet d’étude, deux positions contraires peuvent toujours être adoptées pour lesquelles nous trouverons toujours de bonnes raisons de croire ou de douter de chacune d’elles, le doute est l’instrument qui nous permet d’appréhender, dans la limite de nos capacités cognitives, ce qui est censé de ce qui ne l’est pas.
On parle alors de doute créatif ou de doute intellectuel car il permet d’aller à l’encontre des préjugés, de remettre en cause les idées reçues que trop souvent notre environnement culturel et notre éducation nous font prendre pour des vérités. Douter, c’est alors admettre que l’on peut se tromper.
Le doute prend alors toute sa force car, au-delà du refus des certitudes, il devient véritablement le moteur de notre progression dans la recherche de la connaissance.
Le doute devient alors une part intégrante de notre travail de réflexion et de nouvelles perspectives s’ouvrent alors, puisque loin de n’être qu’un simple refus des vérités, il permet une remise en question salutaire permettant à l’homme de disposer d’un véritable esprit critique qui, loin de le maintenir dans un état d’irrésolution, lui offre au contraire la capacité d’une approche dynamique des connaissances.
Si le travail des philosophes n’a pas véritablement porté sur le doute, il a en revanche, à toutes les époques, porté sur la définition de la connaissance. Aristote, Descartes, Locke, Hume, Kant et enfin Russell et Wittgenstein au XXieme siècle ont chacun contribué à la mise en place de la théorie de la connaissance que l’on définit communément comme « une théorie visant à rendre compte du processus selon lequel le sujet connaissant se rapporte à l’objet qu’il connaît, et par conséquent de la nature des connaissances et du statut à leur accorder ».
Cette théorie dite de l’inférence veut que toute connaissance soit, soit un principe ou une connaissance de base, soit une connaissance dérivée de la précédente. Les sciences sont ainsi des sommes de dérivées de ces connaissances « racines ».
Quelque soit leur approche, par la raison pour Descartes, les vérités pour Locke, les sensations pour Hume, les impressions sensibles pour Kant, les intuitions des sens pour Russell ou les mathématiques pour Wittgenstein, ils rejoignent tous leur prédécesseur, Platon, qui définit la connaissance comme une « opinion droite pourvue de raison » donnant naissance à une définition plus usuelle qui définit une connaissance comme une « croyance vraie justifiée« .
Pourquoi parler de la connaissance pourriez-vous me demander ? Simplement parce que le doute en est l’aiguillon.
Sans le doute, la connaissance devient vite une certitude que l’on pourrait définir par l’assurance pleine et entière de l’exactitude de quelque chose. Et de la certitude, il n’y a qu’un pas pour atteindre la vérité. Mais attention, en aucun cas une certitude ne peut être assimilée à une vérité car elle ne recoupe pas a priori les notions de vrai et de faux. La certitude a les apparences de la vérité sans l’être tout à fait, c’est une illusion de la connaissance.Dans son livre intitulé « Problèmes de philosophie », Bertrand Russell a finalement très bien résumé cette problématique : « Existe-t-il au monde une connaissance dont la certitude soit telle qu’aucun Homme raisonnable ne puisse la mettre en doute ? »
Mais alors, peut-on connaître la Vérité ? Dans sa recherche philosophique, Wittgentein démontre qu’il n’existe aucune vérité absolue, aucun argument irréfutable qui permette de répondre aux questions profondes de l’humanité. Pour lui, la seule certitude qui existe est celle qu’offrent les mathématiques.
Pour bien douter, il faut disposer d’esprit critique, seule capacité à s’interroger sur la réalité, les faits prétendus, à ne pas se laisser illusionner par nos semblables qui cherchent souvent à nous faire partager leurs certitudes.
Bien évidemment, à certaines époques, celui qui en était pourvu ne pouvait faire autrement que se confronter au Dogme en vigueur, religieux ou non, Socrate en étant un bon exemple.
De célèbres esprits libres ont d’ailleurs souvent fait de la critique de la Religion, l’origine de leur pensée et de leur philosophie.
On peut donc raisonnablement se poser la question : Le doute s’oppose t’il à la foi et à l’existence de Dieu ?
En fait, ma réponse est quede ce point est que c’est le contraire puisque contrairement à l’agnostique et au croyant, seul l’athée n’a pas de doute puisqu’il a la conviction que Dieu n’existe pas. Il est d’ailleurs curieux de noter qu’en cela il est proche des intégristes qui rejettent le doute dans leur approche de la Réligion.
Intéressons nous à la démarche de Descartes qui, créateur du doute méthodique, décida, dans son Discours de la méthode; de douter de tout afin de découvrir quelque chose qui soit incontestable. Il poussa à son terme cette démarche critique dans « Les Méditations Métaphysiques » pour démontrer l’existence de Dieu par la mise en œuvre d’une argumentation méthodique où, en reliant étroitement le concept de certitude et les mathématiques, il alla jusqu’à conclure à l’existence de l’âme.
Pascal, quant à lui, dans ses « Pensées », ne portera ses certitudes que dans le domaine de la foi car en grand scientifique qu’il fut, il reconnait dans la science des limitations fondamentales qui ne peuvent lui permettre d’acquérir de certitudes absolues : « Comme je ne sais d’où je viens, ainsi que je ne sais non plus où je vais ; je sais seulement qu’en sortant de ce monde, je tombe pour jamais ou dans le néant, ou dans les mains de Dieu… ».
Si je prends l’exemple de la Religion chrétienne car elle est ma religion, tous les grands serviteurs de l’Eglise ont eu à un moment de leur vie les plus grands doutes quant au sens de leur vie, de leur engagement et de leur foi, à commencer par Luc qui, dans son Evangile, explique en introduction comment il a mis en doute les témoignages des témoins de la vie de Jésus-Christ et a procédé à quelques vérifications avant de les retranscrire. On pourrait aussi citer Saint Jean-Baptiste, la plupart des Apôtres et bien évidemment le fameux Saint Thomas, dont l’Evangile de Jean, chapitre 20 versets 24 à 29, rapporte le doute après la résurrection du Christ: « Thomas, l’un des douze, n’était pas avec eux lorsque Jésus vint. Les autres disciples lui dirent donc : Nous avons vu le Seigneur. Mais il leur dit : Si je ne vois dans ses mains la marque des clous, et si je ne mets mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point. Huit jours après, les disciples de Jésus étaient de nouveau dans la maison, et Thomas se trouvait avec eux. Jésus vint, les portes étant fermées, se présenta au milieu d’eux, et dit : La paix soit avec vous ! Puis il dit à Thomas : Avance ici ton doigt, et regarde mes mains ; avance aussi ta main, et mets-la dans mon côté ; et ne sois pas incrédule, mais crois. Thomas lui répondit : Mon Seigneur et mon Dieu ! Jésus lui dit : Parce que tu m’as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n’ont pas vu, et qui ont cru ! »
Plus près de nous, Mère Teresa n’a t’elle pas déclarée qu’elle avait cru pendant des années que « le ciel était vide » ? Pour une croyante comme elle dont le doute est proportionnel à la foi, le doute devient alors une épreuve existentielle. Vivant une telle expérience, Saint Jean de la Croix a d’ailleurs dit qu’elle s’apparentait à « la nuit obscure de l’âme ». Mais finalement, n’est-ce pas une épreuve de Dieu ?
Douter dans sa foi n’est pas cependant nier Dieu, c’est s’interroger car la foi n’est pas une certitude, c’est une conviction propre à chacun, une intime conviction. Comme l’a dit le théologien allemand Paul Tillich « Croire, c’est embrasser la foi et le doute à son sujet. ». La preuve de l’existence de Dieu ne peut être apportée, il ne peut donc être ici question de certitude ou de vérité et il ne faut pas confondre : Croire n’est pas savoir.
Comme l’exprime très bien Gustave Thibon sans son ouvrage « L’ignorance étoilée » : « La foi et le doute se prêtent mutuellement des forces : la foi creuse le doute et le doute purifie la foi. »
Sur un ton plus faussement léger,Frédéric Dard, dans les pensées de San-Antonio synthétise admirablement la situation : « La foi, c’est prier un doute pour qu’il protège des réalités. ».
Dans un raccourci cinématographique, on pourrait dire que dans la Religion, le doute est le coté obscur de la Foi.
Cependant, longtemps la position de l’Institution a été celle que résume Calvin lorsqu’il dit : « Un véritable croyant est inaccessible au doute, et celui qui doute n’a pas véritablement la foi. Disposant d’une assurance inébranlable, le Chrétien ne doit éprouver ni peurs, ni angoisses parce qu’il se sait gardé par Dieu. Le fidèle a des certitudes absolues et une confiance totale; il est sûr de ce qu’il croit, sûr de son destin et de son salut, et surtout sûr de son Dieu. »
Revenons à l’esprit critique. Etre critique ne veut pas cependant pas dire être sceptique. En effet, la motivation principale du véritable esprit critique est que l’être humain est capable d’atteindre une certaine forme de vérité, une vérité dépouillée de ses erreurs et des fondements psychologiques et culturels qui les sous-tendent.
Cependant, l’esprit critique ne se limite pas au doute, il nécessite aussi un bon discernement, un jugement sûr et un esprit réfléchi. Toutes qualités dont devrait disposer le Franc-maçon. En effet, il est question ici d’honnêteté intellectuelle, de la capacité à ne pas se laisser abuser par les mystifications notamment religieuses, à prendre le recul nécessaire par rapport à ses propres convictions, à préférer la réalité aux illusions et aux simplifications confortables.
Pour cela, il faut bien sûr disposer d’un socle de connaissances objectives scientifiques ou expérimentales sur lequel prendra appui la faculté de jugement mais, à mon sens, il faut surtout, comme le dirait Kant, « penser car penser c’est douter », c’est le fameux « Cogito ergo sum » de Descartes.
Nous avons vu tout à l’heure qu’il existe plusieurs formes de doutes, comme le doute sceptique ou le doute créatif.
Pour finir cette première partie, intéressons nous maintenant au doute scientifique, doute qui s’applique aux choses démontrables pour lesquels on peut trouver des réponses vérifiables. Il trouve son origine dans la remise en cause de l’approche aristocélienne de l’univers par Galilée et la démonstration de l’héliocentrisme par Copernic. Cette révolution fut à l’origine d’un bouleversement idéologique qui permit la remise en cause de concepts que l’Eglise, encore elle, avait intérêt à conserver relativement à sa doctrine de l’époque. En inversant les positions de la terre et du soleil, Copernic va corrélativement changer la perspective dans le monde de la connaissance et, ainsi que Kant le théorisera, montrer que, contrairement à ce que Descartes avait voulu démontrer, les connaissances ne sont plus d’origine immanentes mais que l’Homme est capable d’une pensée scientifique construite sur ses propres connaissances.
La création de l’Inquisition et les nombreuses guerres de Religion qui émaillent toute la fin du Moyen-âge et la Renaissance, voient alors l’Eglise douter et permettre l’essor d’un mouvement irrépressible : La naissance des sciences.
Aujourd’hui, ce doute scientifique fait l’objet d’une science appelée zététique dont le père est Henri Broch. Dans sa définition la plus courante, elle est présentée comme l’étude rationnelle des phénomènes présentés comme paranormaux, des pseudosciences et des thérapies étranges. C’est en quelque sorte le dernier avatar du scepticisme et elle s’inscrit la démarche de doutecartésien nécessaire en science comme en philosophie.
Elle ne s’attaque qu’aux théories scientifiquement réfutables et, contrairement aux mouvements sceptiques, la question des religions lui est étrangère pour peu que celles-ci ne s’inscrivent pas dans une démarché de type scientifique ce qui est parfois le cas de sectes.
Elle a pour objectif de contribuer à la formation chez chaque individu d’une capacité d’appropriation critique du savoir humain et comme l’a dit le biologiste Jean Rostand, c’est une « hygiène préventive du jugement ». Je ne peux d’ailleurs que vous recommandez la lecture du livre « Devenez sorcier, devenez savant » d’Henri Broch et de Georges Charpak qui démystifie ce que certains appellent de la sorcellerie.
En conclusion de cette première partie, je citerai André Gide qui, dans son ouvrage « Les Nouvelles Nourritures », écrit : « L’appétit de savoir naît du doute. Cesse de croire et instruis-toi ».
Comme l’a dit un des grands anciens de ma Loge Bleue lorsque je lui ai parlé de cette Planche : « La démarche du Maçon ne peut s’épanouir que dans le doute, en évitant le piège des certitudes, pour qu’il parvienne à construire un temple intérieur bâti sur l’éthique ».
L’initiation au grade d’Apprenti place le nouvel impétrant sous tension, d’une part par le sentiment de perfection qui se dégage de la cérémonie et d’autre part par l’impression qu’il a de devoir être à la hauteur des espérances que ses Frères placent en lui.
Or, le nouvel initié découvre rapidement que tout n’est pas irréprochable et parfait en Franc-maçonnerie car les Frères sont et restent des êtres humains avec leurs défauts et leurs qualités. Aux moments de joie qu’apportent la fréquentation des Loges, le Maçon vit trop souvent des moments de déception à l’issue desquels le doute s’installe généré par l’écart entre sa perception initiale et son vécu en loge.
Heureusement que l’enseignement de l’Apprenti l’entraîne rapidement vers le « Connais-toi toi-même » de Socrate ce qui va permettre au jeune Frère de comprendre que si la Franc-maçonnerie ne déçoit jamais, il n’y a que des Frères qui déçoivent car trop souvent les Maçons sont plein de certitudes et les partagent en Loge comme des vérités.
Par la méditation et l’introspection, il va pouvoir, s’il en a la volonté et s’il y consacre le temps et l’effort que cela requiert, trouver parmi l’assemblée, les Frères qui le guideront dans sa démarche car eux savent que la quête est sans fin et que le doute est le levier de cette recherche bien loin du le mirage des certitudes dont trop de Frères se parent.
Se connaître et s’améliorer obligent à se remettre en cause et la pratique du doute ne sera constructive que si le Maçon doute de lui-même et non de son Frère.
Relativiser les vérités pour progresser, acquérir des connaissances par le partage et l’échange dans la fraternité, voici ce à quoi tous les Francs-Maçons doivent s’employer. Partie intégrante de la démarche maçonnique, le doute est la lumière qui éclaire le chemin et nourrit la conscience des Frères.
Si l’initiation nous donne la lumière, je dirai que l’Apprenti peut être ébloui par celle-ci et incapable d’en mesurer la force et la portée.
Il faut attendre l’élévation au grade compagnon pour qu’au rite français, la révélation de la Gnose comme l’une des 5 significations de la lettre G soit le vrai point de départ de sa quête.
Cette connaissance initiatique, cette impulsion qui porte l’Homme à apprendre toujours davantage ne peut s’acquérir qu’à force de méditations personnelles sur les symboles. Ainsi, curieusement, alors qu’il est désormais en droit de voyager seul, c’est en fait en lui-même que le Compagnon doit mener cette recherche.
Mais finalement en a-t-il vraiment les moyens ?
Pour ma part, je pense que cette démarche n’est qu’une prise de conscience intuitive des potentialités qu’offre la Franc-maçonnerie dans une recherche permanente de la vérité.
Comme l’exprime très bien ma sœur et amie Claude Darche, ancienne Grande Maîtresse de l’obédience Memphis-Misraïm, dans son ouvrage le « Vade-mecum du Maître » : « Il ne faut admettre une chose pour véridique que lorsqu’elle nous paraît telle. Se souvenir de notre travail sur la pierre brute où déjà nous nous exercions à tailler la pierre sous toutes ses faces. Il en est de même avec le discernement avec la logique et la raison, travaillons notre pensée et notre réflexion sous toutes ses formes. Reprenons les outils de l’apprenti et en particulier le fil à plomb et examinons en nous-mêmes ce qui est juste. »
Œuvrant dans la lumière, le Compagnon veut la rendre plus éclatante car, fort de l’enseignement reçu, il veut maintenant dispenser ce qu’il a appris, enseigner à son tour le doute pour que la connaissance triomphe de l’erreur, de la superstition et de l’ignorance.
Devenu Maître, le Frère est maintenant capable d’affirmer ses connaissances. Il a non selon compris la puissance du doute mais il en a aussi acquis la maîtrise car, lors de l’exaltation, il a compris le sens profond de la légende d’Hiram.
Il a compris que malgré les pressions qu’il subit et les promesses qui lui sont faites par les mauvais compagnons, Hiram reste fidèle à lui-même et à ses convictions. Jamais il ne doute de celles-ci et il devient ainsi le symbole de l’homme respectueux de ses engagements et de ses serments que rien n’intimide. Par son sacrifice, il donne naissance à un idéal que chaque Frère porte en lui aujourd’hui : Il est bien le premier maillon de la longue chaîne qui nous unit en tous temps et en tous lieux.
C’est cependant au 4ième que l’on peut tirer les premières conséquences de la mort d’Hiram. Car la lumière qu’a reçue le Maître reste cependant obscurcie par la mort de celui-ci.
Comme le dit le rituel, « Cette instruction n’est pas complète, pas plus que ne l’est la lumière qui frappe vos yeux à travers le voile symbolique posé sur votre front. Vous ne pouvez comprendre bien, vous ne pouvoir voir bien. »
Les 4 voyages sont donc d’une toute autre nature que les voyages vécus dans les trois grades précédents. Très sentencieux, ils aident à prendre conscience que ce n’est ni le lieu ni le moment de disperser ses efforts, d’hésiter et de douter mais qu’il faut au contraire comprenrre que l’ordre doit régner sur le chantier pour que le travail se poursuive et l’œuvre s’accomplisse.
Ainsi, au deuxième voyage : « Ne vous payez pas de mot, n’accordez à personne une confiance aveugle mais écoutez tous les hommes avec attention et déférence. Ayez la ferme intuition de les comprendre. Respectez toutes les opinions mais ne les déclarez justes qu’après en avoir fait vous-même un examen approfondi. Ne profanez pas le mot « Vérité » en acceptant le sens qu’en donnent les hommes et les institutions. La vérité absolue réside dans l’inaccessible et l’inconnaissable. L’esprit humain en approche sans cesse mais ne l’atteindra jamais. »
Le deuxième voyage rappelle ainsi que la connaissance est indispensable pour accomplir toute tâche utile et productive. Se dégageant de l’ignorance des préjugés et de la superstition, le Maçon doit reconnaître le caractère néfaste des dogmes et des slogans et comprendre l’efficacité des symboles. Il doit prendre ses décisions en toute liberté de conscience.
Chaque voyage va ainsi rappeler le Frère à l’essence de ses engagements et de ses serments car seul un maître accompli permettra la prolongation de l’ordre et de ses valeurs.
Cette nouvelle initiation mise en perspective avec un vécu maçonnique au minimum décennal peuvent alors permettre au Maître de prendre le recul nécessaire sur le ressenti de son parcours et prendre conscience que la Connaissance initiatique ne se comprend bien qu’avec le cœur. L’intuition prend alors le pas sur le savoir et les « connaissances acquises » prennent une dimension où, comme l’a dit l’un de nos Frères « les mots ont toujours la même orthographe mais des sonorités différentes. Le Frère écoute maintenant de la musique au lieu du bruit ».
La construction du temple intérieur n’est certes pas accomplie mais le Frère est maintenant sur la bonne voie et il dispose des outils symboliques et des règles éthiques pour aller le plus loin possible dans sa démarche.
Pour terminer cette seconde partie, j’illustrerai mon propos par cette citation d’André Gide extraite de son « Journal 1889-1939 » qui fait écho à l’avertissement de mon Frère de loge bleue : « Croyez ceux qui cherchent la vérité, doutez de ceux qui la trouvent. »
Comme je le disais en introduction, la décision de notre Trois Fois Puissant de choisir pour moi ce sujet a été motivé par le partage avec lui de mon ressenti sur mes premiers mois dans notre atelier.
La déconnection totale entre le monde réel et un travail purement symbolique en loge de perfection me déconcertait.
De toute façon, j’ai toujours eu des doutes sur la Franc-maçonnerie même si ceux-ci n’étaient pas relatifs à mon engagement mais plutôt à ma place dans les institutions que sont l’obédience et la loge. Ainsi, il y a peu, un de nos grands anciens qui était mon second surveillant lorsque j’étais Apprenti m’a donné un exemplaire qu’il venait de retrouver de ma première Planche qui s’intitulait « Mon engagement Maçonnique » et qui faisait déjà état de ces doutes.
Je ne reviendrai pas sur les affaires de toutes natures au sein du Grand Orient De France dont la presse s’est faite l’écho ses dernières années ni même sur les petits arrangements entre amis que j’ai pu vivre dans les différents ateliers dont j’ai été membre. Tout cela ressort de la nature humaine.
Non, mes doutes ont été d’une autre nature. Ainsi, dans tous les grades où je suis passé la même interrogation s’est faite jour : « Ai-je bien compris mon grade, son sens profond et suis-je digne de progresser ? ».
On pourra me rétorquer que cette décision de me faire progresser est prise par les Frères à l’occasion de votes sur la base d’un travail que j’ai fourni à travers mes Planches et ma contribution active à la vie de la Loge. Cela est vrai et m’aide à accepter cette dignité qui m’est accordée à chaque fois.
Curieusement, le travail sur cette Planche m’a véritablement été utile et a eu un double apport :
Il m’a permis de commencer à comprendre le Grade de Maître. Ainsi que je l’avais déjà observé aux grades précédents, la progression et l’accession à un grade supérieur facilitent la compréhension du grade précédent,
Il m’a amené à atténuer mes propres doutes quant à l’apport des Hauts-Grades dans une vie maçonnique.
Relire à de multiples reprises le rituel, me plonger dans les ouvrages de référence de Mainguy et de Beresniak sur les Hauts Grades en général et le Maître Secret en particulier, m’ont permis petit à petit de prendre goût à cette démarche beaucoup plus symbolique. Je crois que je commence seulement maintenant, deux ans après mon initiation au 4ieme, à entrevoir le sens de la voie sur laquelle je me suis engagée et combien elle complète et renforce mon engagement initial.
Pour terminer, j’avais envie d’ajouter à cette Planche une note plus personnelle mais toujours contextuelle en parlant de littérature. J’ai trois auteurs favoris : Arthur Conan Doyle pour la restitution de l’ambiance d’une période qui me fascine, Joseph Conrad, pour son humanisme et son sens du roman d’aventure et enfin William Shakespeare pour l’inéluctabilité des situations dans lesquels il place ses personnages.
Dans ses pièces, j’avais toujours vu le doute comme un facteur essentiel du ressort dramatique de ses histoires.
Dans au moins 4 de ses 5 grandes tragédies, j’exclurai ici Romeo et Juliette, Shakespeare place ses personnages face à leur destin, dans des situations qui les conduisent à une perte identitaire complète. Ce doute naît du contact avec des forces naturelles, comme le mensonge pour Othello et Macbeth, ou surnaturelles, fantôme pour Hamlet et sorcières pour le Roi Lear.
Ces situations les conduisent au doute sceptique le plus complet leur faisant perdre foi en leurs croyances dans l’homme et la justice, mettant bas leur conception du monde et remettant en cause jusqu’à leur existence: C’est le fameux « To be or not to be, that is the question ! » de Hamlet.
Voilà, j’en ai maintenant terminé. J’espère que personne ne s’est endormi.
Vous l’aurez compris, mon propos peut se résumer simplement : C’est en prenant appui sur son vécu maçonnique et sur la fraternité tout en se servant du doute comme d’un levier que le Franc-maçon pourra faire progresser sa réflexion et avancer sur la voie initiatique. C’est peut-être cela le Secret Maçonnique.
Le doute y a donc toute sa place et comme l’exprime parfaitement Alain dans une citation qui constitue à elle seule une synthèse de ma Planche: « Le doute est le sel de l’esprit, sans la pointe du doute, toutes les connaissances sont bientôt pourries »
J’ai dit