Dire et faire : des mots à la réalité
B∴ G∴
A
La Gloire Du Grand Architecte De L’Univers
Ordo
ab Chao
Deus Meumque Jus
Deus Meumque Jus
Trois Fois Puissant Maître et vous tous mes frères maîtres secrets,
Dire et faire, voilà deux mots que l’on pourrait, de prime abord, considérer comme différents, au mieux complémentaires. Ma première idée fut donc de les traiter séparément. A vrai dire, je pensais me livrer à une tirade moralisatrice liée à ma capacité d’indignation, assez vive encore à mon âge, en fustigeant les comportements de certains d’entre nous qui ont du mal à relier le dire et le faire. Il m’est clairement apparu que cette voie n’était pas une voie de sagesse mais de discorde, que cette mise en adéquation des principes et des actes devait rester de l’ordre de l’intimité. La parole et les actes de chacun permettent de définir ce qu’Annah Arendt appelle le « qui », c’est-à-dire donne une définition de la personne bien plus perceptible qu’une simple énumération de qualités (ou de défauts), une idée de son moi profond. Ainsi, le dire et le faire seraient les deux éléments déterminant l’humanité. Au fil des lectures, ces deux verbes m’ont paru de plus en plus liés, au point maintenant de ne pouvoir vraiment les dissocier, comme JL Austin dans son livre « Quand dire c’est faire » dans lequel il introduit la notion d’élocution performative, dans laquelle l’énoncé même est l’accomplissement d’un acte (par exemple : Je vous marie ») qu’il oppose aux énoncés purement constatatifs. Les acteurs de ces énoncés performatifs doivent être les bons (ex : le maire et les mariés) pour que l’acte s’accomplisse et devienne réalité du seul fait de la prononciation de la bonne phrase. La parole est devenue acte, elle est alors la réalité, indissociable des mots prononcés.
Vous voyez, TFPM et vous tous mes frères maîtres secrets, la complexité du sujet si peu qu’on veuille bien le triturer un peu. Je vais cependant revenir à ma première idée de dissection analytique du sujet pour mieux montrer les liens complexes unissant les mots utilisés. « Il faut savoir ce que l’on veut. Quand on le veut, il faut avoir le courage de le dire. Quand on le dit, il faut avoir le courage de le faire » disait Georges Clémenceau entre autres bons mots. Ce fut ma première approche de ce sujet, chercher à lier les actes à la parole, à agir sur la réalité de manière effective et pas seulement de manière spéculative. Nous nous engageons par serment à agir en conformité avec les anciens Devoirs et Landmarks, à vivre notre idéal afin que rentrés dans le monde on reconnaisse à leur sagesse les vrais enfants de la lumière. Ainsi, notre quête spirituelle aurait un accomplissement réel ? Elle devrait induire des actes de transformation plus ou moins conscients afin d’élever sur les sentiers de la vertu à la recherche de la Parole perdue les FF désireux d’accomplir leur destinée de Franc Maçon. La non traduction en actes, des paroles, des réflexions philosophiques, ésotériques, symboliques, des mots des rituels, me semble être impossible tant nos recherches nous guident vers un chemin de vérité. Cette Vérité avec un grand V, doit passer par la réalité, doit être actée pour entrer en résonance avec nos frères. Les mots et les actes sont un moyen de se rapprocher de notre intimité en tant qu’homme, se rapprocher du Principe qui fonde notre humanité. Nous ne pouvons espérer atteindre (ou du moins approcher) cette Vérité, qu’en harmonisant nos énergies, en nous mettant, tout d’abord en cohérence intérieure, en ayant réglé les échanges entre nos différents niveaux de conscience (surmoi, moi, ça, soi), c’est-à-dire en mettant en conformité nos actes et nos envies, besoins, désirs, auxquels je rajouterais priorités et urgences. On peut aussi penser à passer ses mots au travers des trois tamis préconisés par Socrate : « Si ce que tu as à me dire n’est ni vrai, ni bon, ni utile, je préfère ne pas le savoir et te conseille de l’oublier ! » afin d’éviter que dire ce soit faire mal.
Faire n’est pour le franc maçon que le simple accomplissement d’un devoir, en particulier celui de mettre en œuvre les mots prononcés, dont nous avons appris l’économie au premier degré durant les années de silence de l’apprenti. Peu de mots traduits en actes plutôt qu’une logorrhée passive, voilà la réalité du maçon. Il nous est dit au 4ème degré qu’il est plus facile d’accomplir son devoir que de le connaître, peut-être ce devoir est-il avant tout un devoir de vérité et de cohérence.
Les mots suffisent-ils à décrire la réalité ? Pour ce qui est de la réalité matérielle, cela semble fort possible. Cependant, les mots prononcés sont porteurs d’une double dimension : le signifiant qui est le support phonique ou scripturaire et le signifié qui est l’idée de la chose que le signe vise. Ce signifié est bien entendu lié au locuteur et à l’auditeur, c’est-à-dire éminemment variable, subjectif, et donc sujet à interprétations. Le langage revêt donc la réalité de signification et organise notre regard sur le monde. Ainsi pour Platon, le monde matériel ne serait qu’une forme dégradée du monde des idées constitué d’essences éternelles, immuables, divines. Le langage met en mots la réalité, il donne sens et organise. Il donne une existence aux choses et aux événements qui seraient restés inconnus sans leur description langagière. Les mots permettent alors de créer dans notre représentation mentale des choses pré existant et cependant invisibles (forces, atomes, inconscient, idéalisation). Le langage dans ses deux dimensions exprime la réalité, la rend signifiante. Il est un intermédiaire entre l’homme et l’univers permettant de donner une existence et un sens aux choses. Cependant les mots ne sont pas les choses.
Mais notre humanité, notre vie se limite t’elle à cette matérialité ? Les mots et les actes nous définissent comme des êtres humains, car pensant et disant nos actes avant de les effectuer. Quand la parole n’accompagne pas les actes, la violence arbitraire de la barbarie se fait jour. Il n’est plus besoin alors d’expliquer pour terroriser et asservir. La condition de la participation à une assemblée humaine est forcément la parole et les actes. Sans eux, l’anachorète se retire du lien social pour finalement échapper à la réalité, et chercher par la méditation solitaire et la pénitence le chemin de la Vérité. Notre chemin est un chemin social, nous appartenons à un Ordre, dans lequel avec la participation de nos frères, nous nous construisons et élevons notre temple intérieur. Ce que l’on perd en profondeur de méditation est peu en rapport de ce que les autres nous apportent. « Souvenons-nous mes frères, que sans le secours des autres nous ne pouvons rien ».
Faire n’est donc considéré ici que comme l’accomplissement de nos pensées et de nos paroles. Il est possible de faire sans penser, sans parler. Les actes automatiques de la vie sont ainsi réduits à de simples gestes ne nécessitant pas de réflexion. Mais Faire au sens noble de ce mot commun, c’est avoir la volonté d’agir et en ce sens est directement lié au Dire car la fonction essentielle du langage est d’agir sur autrui, ce que R. Jakobson dans son essai de linguistique générale nomme la fonction conative du langage. On retrouve ici les arts du trivium : la logique, la grammaire et la rhétorique qui auront pour but de persuader, de convaincre, de suggérer.
Les conférences de JL Austin regroupées dans son livre « How to do things with words » « Quand dire c’est faire » montrent que les énoncés ne peuvent se réduire à la seule constatation d’un fait ou d’une réalité. Certaines phrases sont elles-mêmes des actes tels les serments ou les phrases rituelles comme « Je vous déclare unis par les liens du mariage ». Austin appelle ces énoncés performatifs (du verbe to perform) en ce sens qu’ils accomplissent un acte. Il faut bien entendu que les protagonistes respectent certaines conditions appelées « conditions de félicité » pour que ces phrases aient une signification effective.
Austin en tire une typologie des différents sens dans lesquels nous pouvons faire quelque chose en disant quelque chose : l’acte locutoire (action d’émettre des sons ayant une signification donnée), l’acte illocutoire (j’utilise le discours pour effectuer un acte), l’acte perlocutoire (conséquence intentionnelle ou non du discours sur soi ou sur l’auditeur). Il semble qu’alors la distinction entre énonciations constatatives et performatives ne puisse plus être maintenue. Dire c’est déjà faire, voilà la conclusion à laquelle arrive Austin. Ce serait déjà une étape dans la quête du Maître Secret.
Les mots et les actes sont les deux facettes de notre réalité profonde et certainement invisible à nos propres yeux. Lorsqu’ils sont en phase, ils expriment la plénitude de la personnalité, la confiance dans le chemin et dans la recherche de la Parole perdue. Déphasés, ils révèlent nos faiblesses et nos manques aux yeux de nos frères plus qu’aux nôtres, d’où l’importance de la vie communautaire (des agapes et autres manifestations) et de la confrontation aux autres pour progresser. C’est dans un esprit de fraternité et de compassion que l’on pourra aider nos frères à l’accomplissement de leur devoir. Indissociablement liés, ils sont l’essence même de notre humanité, ils se mêlent, se complètent, se confrontent. Ils nous permettent d’accéder à une parcelle de vérité « mes frères me reconnaissent pour tel » passant par la réalité des actes concrets. Quand les mots cachent la paresse, la vilénie, la médiocrité, ils apparaissent comme un refuge nous éloignant de la réalité, instruments de l’illusion et du mensonge. Quand au contraire, le langage est acté, prend racine dans la réalité, il est traversé par la vérité. Dire et Faire sont alors un seul et même acte de foi et de vérité permettant aux mots d’être la réalité.
J’ai dit Trois Fois Puissant Maître.