Ne profanez pas le mot Vérité en l’accordant aux conceptions humaines
A∴ P∴
« Ne profanez pas le mot Vérité en l’accordant aux conceptions humaines ». C’est une des très nombreuses sentences que le nouvel impétrant candidat au 4ème degré peut entendre lors de son Initiation à ce degré.
Toutes ces sentences, ces exhortations, ces conseils, qu’importe le nom qu’on leur donne, doivent nous amener à une réflexion globale dans un premier temps puis spécifique dans un second temps.
On ne peut que s’étonner du caractère contradictoire de certaines d’entre elles, comme par exemple celle-ci « Vous n’accepterez aucune idée que vous ne compreniez et jugiez vrai » dont on se demande si elle s’applique aux autres et à elle même ! En l’acceptant, on la nie, en la niant on s’y conforme…la pensée réflexive amène parfois à ce genre de cocasserie paradoxale !
Il n’est donc pas possible d’accepter ou de renier ces sentences sans auparavant faire un travail de jugement, et nous nous devons de nous interroger sur chacune, car, au delà de leur aspect arbitraire et pourquoi ne pas le dire, dogmatique, elles pourraient bien nous conduire sur les chemins de la Vérité !
C’est bien ce que nous sommes venus chercher, n’est-ce pas et en cela le Rite Écossais Ancien et Accepté fait de nous des « cherchant » …mais fort heureusement, jamais des « trouvant ». Revenons à notre sentence et en premier lieu à sa première partie.
« Ne profanez pas… »
entrer dans les détails soporifiques d’une étymologie rigoureuse, on peut quand même dire que profaner c’est amener dans le monde profane ce qui est sacré. Profaner c’est traiter une chose sacrée comme si elle ne l’était pas. La question est donc de savoir ce que veut dire « sacré ». Si l’on en croit Mircea Eliade que je cite :
« Quel que soit le contexte historique dans lequel il est plongé, l’homo religious croit toujours qu’il existe une réalité absolue, le sacré, qui transcende ce monde ci, mais qui s’y manifeste et, de ce fait, le sanctifie et le rend réel ». fin de la citation
De fait le sacré est bien de l’ordre de la croyance et il est indissociable d’une autre croyance, celle d’un absolu. Il est d’ailleurs intéressant de noter que ce n’est pas l’absolu qui est sacré mais les différentes manifestations de l’absolu, tels les écritures, les symboles ou les lois.
C’est en tous cas particulièrement remarquable dans les religions monothéistes qui ne disent pas que Dieu est sacré mais les Textes dans lesquels sa parole est exprimée par l’intermédiaire des prophètes, les rites d’invocation comme le mariage, le baptême ou les derniers sacrements et aussi les lois divines, les symboles et même les lieux de pèlerinages.
A cette réflexion nous pouvons ajouter cette analyse d’Emile Durkheim – dans son ouvrage « les Formes élémentaires de la vie religieuse » – je cite :
« Une société dont les membres sont unis parce qu’ils se représentent de la même manière le monde sacré et ses rapports avec le monde profane, et parce qu’ils traduisent cette représentation commune dans des pratiques identiques, c’est ce qu’on appelle une Église. Or, nous ne rencontrons pas, dans l’histoire, de religion sans Église ».
Il y a là de quoi s’interroger sérieusement sur ce que nous sommes, sur notre Rite, nos croyances et la cohérence de nos propos. S’il y a de quoi nous interroger et nous plonger dans des abîmes de perplexité dès le premier mot, je vous rassure, ce n’est pas avec le second que nous nous reposerons. Car avec le second il est question de « Vérité ».
Avec un V majuscule.
On retrouve ce mot Vérité avec un V majuscule dans le célèbre aphorisme de Pascal :
« Vérité en deçà des Pyrénées erreur au delà » mais ça n’est du qu’au fait que le mot Vérité est situé en tout début de phrase et cette vérité relative dont il parle est justement celle du monde profane.
Je vous épargnerai, mes T C F les innombrables définitions du mot vérité mais je n’ai pu résister au plaisir de lire toutes les sentences et proverbes se rapportant à ce concept…et vous savez à quel point j’apprécie les proverbes en faisant ces petits rajouts qui leur donne un piquant dont je ne me lasse pas. Mais pour aujourd’hui je ne garderai que celle de Romain Rolland.
« La vérité, c’est de toujours chercher la vérité ».
Pilate eut pu, en son temps, nous faire gagner un temps précieux… A quelques secondes près nous aurions pu avoir une définition à laquelle nous aurions pu nous référer. En effet, dans l’Evangile de Jean au chapitre 18 on peut y lire ceci :
Pilate lui dit : « Alors, tu es roi ? » Jésus répondit : « C’est toi-même qui dis que je suis roi. Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix ».
38 Pilate lui dit : « Qu’est-ce que la vérité ? » Ayant dit cela, il sortit de nouveau à la rencontre des Juifs, et il leur déclara : « Moi, je ne trouve en lui aucun motif de condamnation ».
Pfff il s’en est fallu de peu pour que nous sachions ce qu’est la Vérité et cela de la bouche même de Dieu, enfin pas tout à fait, son fils mais qui est aussi Dieu sans l’être vraiment. Bref on s’y perd mais pour le coup nous voilà nous aussi condamnés, mais seulement à chercher, jusqu’à ce que mort s’en suive.
Alors cherchons si vous le voulez
bien. Cherchons la différence entre le mot
vérité écrit avec un v minuscule et le
mot vérité avec un V majuscule.
Remarquons tout d’abord que dans le monde profane il peut exister
autant de vérité qu’il existe de forme de
subjectivité humaine. On pourrait l’appeler certitudes,
révélations, vérifications
expérimentales pour le scientifique, vraisemblances,
convictions ou validités. Il existerait donc une
Vérité et une seule dans le monde
sacré et c’est bien pour cela que le mot serait
écrit avec un V majuscule.
La suite de la sentence nous éclaire quelque peu sur la nature de cette Vérité lorsqu’il est dit que cette Vérité est inaccessible à l’esprit humain mais que nous pouvons nous en approcher. Elle est donc de nature transcendantale, nous sommes dans le registre d’une Connaissance métaphysique… Pour savoir ce qu’elle est peut être pourrions nous chercher ce qu’elle n’est pas ?
Qui voyage ainsi avec vous, Maître des Cérémonies ?
LE MAÎTRE DES CÉRÉMONIES
Des Vénérables Maîtres qui cherchent la Vérité ET la Parole perdue.
La Vérité n’est donc pas la Parole perdue sinon on ne mettrait pas un « et » entre les deux dans la phrase prononcée par le Maître des Cérémonies.
Le rituel nous parle de lumière en parlant de la Vérité et j’aime assez l’idée de Paul Naudon qui écrit que « la Connaissance est l’absolu et la Vérité à la fois, l’absolu et l’Unité ». En liant les deux, Connaissance et Vérité, il nous montre cette identification qui s’établit dans le Rite Écossais Ancien et Accepté et qui apparaît plus clairement à partir du 4ème degré.
Nous entrons alors dans le monde de la spiritualité et nous sommes à la recherche de ce lien avec l’Unité primordiale que nous aurions perdu. Ce lien avec l’universel qui nous échappe à chaque instant dans le monde matériel dont nous sommes prisonniers.
Ce n’est que lorsque le temps et l’espace disparaissent à l’ouverture de l’espace sacré par le rituel que nous pouvons alors percevoir le lien perdu avec le grand Principe de l’architecture de l’univers, celui qui nous permet de prendre conscience de qui nous sommes, de donner un sens à notre vie mais aussi à notre mort.
C’est en cela que nous sommes des cherchants et ce que nous cherchons, cette Connaissance du grand Principe, celui d’où vient la Lumière car il est Lumière, c’est sans doute cela la Vérité à moins que ça ne soit Dieu ?
Qu’importe le nom que l’on puisse lui donner. J’aurais aimé avoir cette magnifique répartie qu’on attribue à Einstein alors qu’on lui demandait s’il croyait en Dieu :
Il répondit : « Définissez-moi d’abord ce que vous entendez par Dieu et je vous dirai si j’y crois ».
Mais entrer dans les voies de la Connaissance pour aller vers la Vérité exige de nous cette conversion du regard et de la pensée qui nous permettra d’aller au delà des mots et des savoirs.
Cette recherche ne peut se faire
que par la voie de l’intuition et du coeur ou plutôt par la
voie de l’ésotérisme du coeur.
et l’ésotérisme du coeur c’est traverser le
miroir des mots avec leur sens cartésien, c’est utiliser le
symbolisme. Le symbole c’est l’outil essentiel qui nous permet de faire
vibrer les harmoniques qu’il porte en lui. Rien d’intellectuel ici,
seul le silence de la méditation et l’introspection peuvent
nous permettre de ressentir la richesse de sa musicalité et
de prendre conscience de l’Universalité intemporelle de
cette recherche. Le symbolisme c’est l’outil incontournable pour passer
d’un niveau de conscience à l’autre, du monde
matériel au monde spirituel.
C’est notre aptitude à nous mettre à l’écoute de notre monde intérieur que nous permet de développer le Rite Ecossais Ancien et Accepté. Encore faut il que nous en fassions l’effort et que nous ne cédions pas aux tentations de l’intellectualisation ou de la paresse du prêt à penser philosophique ou religieux.
Notre quête de la Connaissance c’est celle du Compas trop souvent caché sous l’équerre, et pour cela il nous faut franchir la porte de notre rationalité, aller au delà des mots et chercher en nous cette parcelle de lumière, reflet de la Grande Lumière, qui éclairera alors notre chemin initiatique.
C’est sans doute ainsi que nous nous approcherons sans cesse de la Vérité sans jamais l’atteindre.
J’ai dit.