Que sont pour vous les secrets véritables du Maître Maçon ?

Auteur:

M∴ D∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué
A La Gloire Du Grand Architecte De L’Univers
Deus  Meumque  Jus
RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ
Ordo  ab  Chao
Au nom et sous les auspices du SUPRÊME CONSEIL DE FRANCE
Liberté Égalité Fraternité

…Mais rendre la lumière
suppose d’ombre une morne moitié. (1)

Hiram est mort. Il me faudrait maintenant dire ce que sont pour moi les secrets véritables perdus avec cette mort… Le puis-je vraiment quand, dans cette Loge de Perfection, il m’a été très tôt signifié que la Véritéabsolue était inaccessible à l’esprit humain (2) ? Or il se pourrait bien que ces secrets véritables entretiennent quelque lien avec cette absolue Vérité. Sans doute est-il plus facile de s’y référer que de réellement les connaître (3) puisque je les situe toujours, ces secrets véritables, dans la nuit de mon non-savoir, autrement dit en un Lieu que je n’ai pas encore atteint – à supposer qu’il existe, ce Lieu, et qu’il me soit possible de l’atteindre un jour.

Donc Hiram est mort alors qu’il savait, lui et lui seul, les secrets véritables de l’Œuvre qu’il fallait accomplir… Il me faut désormais continuer l’Œuvre qu’il aurait pu achever. Conti­nuer cet Œuvre, c’est même, dans cette Loge de Perfection, un Devoir (4).
Pourtant manquent les secrets véritables… Au cours des deux premiers degrés de notre Rite, des secrets m’ont été communiqués, constituant alors autant de sésames certes nécessaires, mais en aucun cas suffisants pour connaître les mystères de l’Œuvre à accomplir. Ce n’étaient pas des secrets véritables… Avec le Troisième Degré aurait du s’ouvrir ce passage permettant d’accéder cette fois à d’ultimes secrets décisifs… Or ce passage, il m’a été demandé de l’effectuer à reculons. Pas de lumineuse révélation, pas de contemplation radieuse du terme de la démarche. En me retournant j’ai appris la mort d’Hiram. Arriverais-je trop tard ?

Hiram est mort. Aurait-il pu me transmettre ce qui me manque et que j’assimile aux secrets véritables ? Suis-je par ailleurs bien certain de pouvoir dire ce qui me manque absolument ? Comment conceptualiser ce sentiment de quelque chose qui me dépasse dans mon univers, alors que bien souvent j’ai tendance à ne tout expliquer que par rapport à cet univers lui-même ?
Quelque chose qui me dépasse… J’ai déjà évoqué dans ce Lieu la marche du Maître maçon. Cette marche renvoie au passage du domaine du tangible à celui des idées. Pour réaliser ce passage, je dois enjamber le corps d’Hiram. Et dans l’Instruction au Troisième Degré se trouve ce commentaire : Le passage du Maître par-dessus le Tombeau fait allusion aux plus grands mystères sur lesquels il convient de méditer en silence (5).
Symboliquement parlant, cette marche me place aussi en confrontation – non pas avec la mort – mais avec ce que sera ma mort. Puis-je dès lors concevoir métaphoriquement et philo­sophiquement (6)des secrets plus véritables que ceux auxquels je serai (peut-être ?) confronté dans l’instant de ma mort ?

Dans l’attente (7), maintenant que le Rituel m’a fait considérer le grand mystère de ma vie, je peux m’extraire du domaine du tangible pour accéder aux régions les plus hautes de la Connaissance spirituelle.
Pour ce faire, je dois me construire une pensée capable de supporter sa propre incertitude et de maintenir l’illusion que ma vie a quand même – non pas un sens – mais du sens. Et maintenir l’illusion, cela peut s’appeler croire, avec tout ce que croire implique d’incertitude reconnue et de subjectivité assu­mée. Pour moi, croire, c’est au moins cela : chercher à penser plus loin que je ne sais en me créant cette transcendance (8) qui doit me projeter au-delà de toute impression d’absurde (9). Au-delà aussi de toute espérance, c’est-à-dire au-delà de ce qui lie mon espérance (10) à ce qui ne dépendrait plus de moi. Mais pour cela je dois éviter de figer le sens – ou l’essence – de cette transcendance dans des excès irrationnels ou rationnels. Et cette transcendance, je me la construirai dans la recherche des véritables secrets, de la Parole perdue (11).

Hiram est mort et je dois maintenant me persuader qu’il fallait qu’il meure avant l’achèvement de l’Œuvre. Comme Moïse, mort avant que ses pieds ne foulent la Terre promise… Leur mort, en laissant inachevée non pas leur œuvre mais l’Œuvre, permet que d’autres réalisent leur propre destinée en poursuivant à leur tour l’accomplisse­ment de cet Œuvre (12). Me reviennent ces mots de R. Kipling :
Quand j’étais Roi et Maçon, au plein midi de ma gloire, il m’advint une Parole des Ténèbres. Elle me dit : La fin est interdite. Elle me dit encore : Ton rôle est rempli. L’œuvre que tu construis restera inachevée, comme l’œuvre de celui qui t’a précédé. C’est ainsi qu’elle servira un futur bâtisseur. Je rappelai mes ouvriers et, à mon tour, je gravai ces mots dans la pierre et la poutre : après moi viendra un bâtisseur. Dites lui que moi aussi j’ai compris. (13)
Compris quoi ? Que mon œuvre importe bien moins que l’Œuvre que je dois accomplir, et que la Vérité de l’Œuvre réside plus dans sa pérennité que dans son achèvement.
Les hommes d’avant Babel partageaient cette maîtrise de la parole qui permet d’accomplir ensemble l’Œuvre. Avec Babel ils décidèrent de construire non plus l’Œuvre mais leur œuvre. Ils perdirent aussitôt cette parole qui les liait les uns aux autres. Ils ne se comprirent plus et s’installa avec la discorde l’impossibilité de construire ensemble…

Je veux croire qu’il adviendra un jour d’autres bâtisseurs (14)capables de créer ou de recréer un lien intangible (15)entre les hommes, un lien qui les lierait les uns aux autres (16)(et pas seulement qui les relierait). Un lien qui permette de poursui­vre l’Œuvre et d’en préserver l’inachèvement, la permanence pour que toujours puissent advenir d’autres bâtisseurs.
Quant à moi, comment pourrais-je apporter ma pierre à la pérennité de l’Œuvre sans me confronter à une transcendance en tant que référence qui me précède dans le temps et qui me survive ? Dans ma mise en ordre maçonnique, j’appelle cette référence Grand Architecte de l’Univers… Au-delà, je n’en finis pas de m’enfoncer dans la nuit de mon non-savoir. Là pourrait s’y trouver ce qui m’est fondamental mais dont, présentement, je ne peux parler pour ne l’avoir pas atteint.

Hiram est mort. Pour tenter de continuer l’Œuvre, je dois en chercher (ou rechercher) les secrets perdus. Au terme des travaux au Troisième Degré, je rapporte non pas les secrets véritables mais des mots substitués. Substitués : autant dire imparfaits, insatisfaisants. Mais, paradoxalement, cette imperfection pourrait bien les rendre salvateurs. Ils me contraignent en effet, ces mots que j’ai trouvés, à ne jamais m’en satisfaire et à toujours en chercher d’autres.
Mon Devoir…c’est la quête de la Parole perdue et je possède aujourd’hui une clef qui doit bien ouvrir quelque issue (17). Pourtant je m’interroge : le Devoir consiste-t-il à trouver ou bien consiste-t-il in fine à chercher ? Pourquoi me faudrait-il absolument mettre en mots ce qui m’est transcendant en finissant par trouver ces secrets véritables ou par trouver ces mots qui diraient cette Parole perdue ?

Pour que le chemin du Devoir conduise vers la Lumière (plutôt qu’à la Lumière), peut-être faut-il que cette transcen­dance (18) revendiquée dès l’origine ne s’épuise pas à devoir constituer le terme de la Quête. Ce terme, elle devrait plutôt contribuer à le maintenir absent.
Et si, comme le Graal, la Parole (19), les secrets véritables, devaient tous rester perdus pour que leur Absence devienne un principe créateur… Créateur de cette impérative démarche existentielle qui consiste à se mettre en chemin et à chercher, à chercher sans cesse…
Là sans doute se situe un véritable secret de la démarche maçonnique : m’inciter à devenir et à rester un perpétuel Che­minant, un perpétuel Cherchant trop soucieux de Perfection pour se satisfaire de ce qu’il peut parfois trouver.

Je me suis bâti sur une colonne absente, aurait dit le poète Henri Michaux. Je m’y emploie.
Sur cette colonne absente, j’ai dit.

Notes :

(1) Paul Valéry. Le cimetière marin.

(2) Rituel de Maître Secret. (page 20)
Reconnaître la vérité ? Reprendre en la transposant la formule d’André Malraux : l’art, c’est ce qui résiste à la mort.
La vérité est éternelle, universelle. Le vrai est l’éternité du Réel… (Tradition ?)
Réel et Vérité ne s’accordent donc que partiellement aux conceptions humaines. Au moins pour cette raison : je n’ai accès qu’à une représentation du Réel : la réalité.

(3) Le Rituel énonce qu’il est plus facile de faire son devoir que de le connaître.
Rituel de Maître Secret. (page 25)
Différencier savoir et connaître (verbes) savoir et connaissance (substantifs) ?
La connaissance est une démarche quand le savoir est un terme.
Connaître, c’est avoir une idée vraie quand savoir, c’est pouvoir faire.

(4) Dépasser l’acception kantienne de ce concept (impératif moral) pour en faire, dans le contexte maçonnique, un impératif initiateur et propulseur de dé­marche(s) ou de quête(s).

(5) Tandis que les pas de l’App  et du Comp  se font au ras du sol, ceux du M, enjambant le corps d’Hiram, décrivent une courbe qu’on trace avec un compas : c’est donc le passage de l’Equerre au Compas, du domaine du tangible à celui des idées.
Rituel du Troisième Degré. (page 78)

(6) Philosophiquement, et plus précisé­ment : épistémologiquement.

(7) Ayez toujours présentes à l’esprit la brièveté de la vie humaine et l’immensité de la tâche que nous devons accomplir. Ne vous attardez pas dans les sentiers fleuris, mais hâtez-vous de gravir les pentes abruptes de la montagne, de crainte que la Mort ne vous surprenne avant que vous n’ayez approché du sommet.
Rituel de Maître Secret. (page 26)

(8) Le transcendant n’est pas ce qui boucle le savoir et en fait une totalité, mais ce qui ouvre à une option sur le sens même du savoir et rend à la fois nécessaire et légitime la croyance.
Jean Lacroix. Marxisme, existentialisme, personnalisme. PUF (1949).

(9) La vie n’est absurde que pour qui chercherait à lui assigner un sens sans en apprécier l’essence. L’absurde de la vie disparaît pour qui sait situer sa Mort en tant que terme. L’essence de la vie doit alors s’apprécier dans sa passagèreté

(10) Espérance… Je n’espère que ce qui ne dépend pas de moi. Spinoza voyait dans l’espérance un manque de con-naissance (espérer, c’est désirer sans savoir) et une impuissance de l’âme (espérer, c’est désirer sans pouvoir).

(11) Certains glissements sémantiques doi­vent interroger.
Rituel du Troisième Degré : la Recherche concerne les secrets véritables et les mots substitués.
Rituel de Maître secret : la Recherche concerne maintenant la Parole perdue. (ou la vraie Parole, la Vérité, la Vérité absolue, la Lumière, la vraie Lumière…)
Ces termes secret, mot, Parole, puis Lumière, Vérité restent-ils synonymes ?

(12) Je choisis volontairement l’acception masculine du substantif œuvre, pour ses renvois liés à l’art, à l’art de bâtir, à l’alchimie (qui fait du Grand Œuvre le but suprême).

(13) Traduction et adaptation personnelles du poème intitulé Le palais (1902).

(14) Rechercher aussi cette Parole perdue, celle qui permet de rassembler ce qui est épars pour, de nouveau ensemble, accomplir l’Œuvre.

(15) Vous voulez une reliance entre vous ? Trouvez-vous une transcendance.  
Appelez-la Jéhovah, si cela vous im-pressionne plus. Mais je vous préviens : si vous ne faites pas de trou dans le plafond, vous allez asphyxier. Peu importe ce que vous y mettez, ce qui compte, c’est la bouche d’air.
Régis Debray. Dieu, un itinéraire.
Editions Odile Jacob (2001).

(16) La tradition chrétienne fait dériver éty-mologiquement le terme religio (original latin de religion) de religare, verbe voulant dire relier.
En fait, religare aurait donné religatio. Religio dériverait, lui, de relegere. Le sens premier de religio renverrait alors à l’observation scrupuleuse des cultes et des rituels.
Faut-il en déduire que la religion, au plus près de son étymologie, participe d’une dimension subjective personnelle, mieux : d’un scrupule de conscience ?
Religio serait alors, dès le latin, le senti­ment, avec crainte et scrupule, d’une obl­gation envers les Dieux…
Emile Benveniste. Le vocabulaire des institutions européennes.
Editions de Minuit. (1969)

(17)…Vous avez la clef et, quelque jour, il vous sera permis d’ouvrir et de passer.
Rituel de Maître Secret. (page 26)

(18) La transcendance doit pouvoir cons-tituer ce qui m’oblige à parier pour une signification du monde, à lui donner un sens. Elle n’est pas le dernier chaînon de l’explication, mais plutôt ce qui empêche qu’il y ait un dernier chaînon.
Jean Lacroix. Marxisme, existentialisme, personnalisme. PUF. (1949).

(19) La quête de la Parole perdue
Dans une nouvelle de Jorge Luis Borges, la quête d’Averroës, le personnage cen-tral, Averroës, est à la recherche de mots (de paroles ?). Cette recherche, Borges l’achève ainsi :
Quelque chose lui avait révélé le sens des mots obscurs. D’une ferme et soi-gneuse calligraphie, il [les] ajouta à son manuscrit. […] Il eut sommeil et un peu froid et se regarda dans un miroir de métal. Je ne sais ce que virent ses yeux, car aucun historien n’a décrit son visage. Je sais qu’il disparut brusquement, comme si un feu sans lumière l’avait foudroyé
Nouvelle placée dans le recueil L’Aleph.
Très proche aussi : le livre de sable.
La quête de la Parole perdue doit rester une aporie

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