Levons un coin du voile…
M∴ A∴
T.F.P. et vous tous, mes SS et FF, Maîtres
Secrets,
Plusieurs sujets ou thèmes de réflexion
symboliques et philosophiques, susceptibles d’être
traités au 4ème degré, me sont venus
à l’esprit depuis mon accession au grade de Maître
Secret et si, finalement, j’ai choisi de parler du
« Voile », c’est parce
que ce terme désigne une
réalité concrète, dont la
définition ne nécessite pas d’avoir recours
à l’usage d’un dictionnaire, il est présent dans
bon nombre d’expressions courantes imagées, accessibles sans
longues explications savantes au plus commun des
« mortels », qui comprendra de
suite :
Que « prendre le voile » signifie pour une femme devenir religieuse ;
Que « mettre les voiles », c’est prendre un départ, le large ou la fuite ;
Que « soulever un coin du voile » veut dire chercher à découvrir ce qui nous dérobe la connaissance de quelque chose ;
Que « avoir un voile sur ou devant les yeux », c’est avoir des illusions, être aveuglé ; …pour ne citer que les plus connues… Bref, parler du « Voile », c’est exciter la curiosité ou faire travailler l’imagination de celui qui veut jouer « les passe-murailles » et savoir ce qu’il y a « derrière », tant il est vrai qu’un « dévoilement » progressif a tellement plus d’attraits qu’une révélation ou exposition crue et brutale, et je pense, là, tout particulièrement à l’effet de séduction recherché par les danseuses orientales, à la « danse des sept voiles », exécutée par la Princesse juive, Salomé, pour obtenir de son oncle, Hérode Antipas, la tête de Saint – Jean Baptiste ou à « l’effeuillage » érotico-suggestif des « strip-teaseuses » !…
Mais qu’en est-il du
« voile » pour qui apprend
à parler la langue des oiseaux, c’est à dire pour
celui qui cherche à comprendre le langage des Symboles, en
d’autres termes, pour l’Initié, le Franc-Maçon ?
Ce terme, reconnaissons-le, n’est pas souvent utilisé dans
nos Rituels et pourtant, aux différents grades, le
« voile » est souvent
présent sous ses différentes formes, bandeau,
tentures ou pièces d’étoffe,conférant
encore plus de solennité et de mystère
à la cérémonie.
Ainsi, au 1er Degré, lors de son Initiation, le
Récipiendaire a les yeux couverts par le bandeau du monde
profane, dont le retrait correspond à la
réception de la lumière, littéralement
à l’illumination spirituelle, mais tant que le voile
épais de l’illusion et des préjugés
l’aveuglera, l’obscurité régnera en lui et le
rendra insensible à la splendeur du Vrai : en effet, il ne
suffit pas d’être mis en présence de la
Vérité, pour qu’elle soit intelligible et la
lumière n’éclaire l’esprit humain que lorsque
rien ne s’oppose à son rayonnement.
Le Rituel du 3ème Degré fait
également allusion au voile. Rappelons-nous la disposition
de la Loge lors de la réception d’un Compagnon au grade de
Maître :
un rideau noir épais, placé en haut des marches
de l’Orient, isole, le moment venu, le Debbir du restant du Temple,
figurant le « voile cosmique »
qui dissimule le Trône ou Mercaba et le Delta
lumineux (qui pour certains MM symbolise le G.A.D.L.U.),
à la manière de la pièce
d’étoffe ornée posée sur le Calice
pendant une partie de la Messe ou du grand voile dans le Temple de
Jérusalem qui séparait le Saint des Saints du
reste de l’édifice.
Il représente aussi ce qui nous sépare des MM
Illustres et inconnus, passés à l’Orient Eternel
qui continuent à diriger nos Travaux, grâce
à la Tradition fidèlement suivie.
Lors de la cérémonie d’Initiation au
4ème Degré un voile noir transparent
surmonté d’une équerre d’argent est
posé devant les yeux du Néophyte, pour lui
rappeler que l’instruction qu’il a reçue jusqu’à
présent n’est pas complète, tout comme est
incomplète la perception de la lumière
à travers ce voile symbolique ; il est difficile de bien
comprendre ce que l’on ne voit pas bien et il en est ainsi avec la
Vérité, lumière que l’Homme
perçoit plus ou moins confusément. Elle peut
pourtant se révéler dans tout son
éclat à celui qui veut ouvrir les yeux
et regarder.
Tout ceci représente, entre autres, plusieurs voies
possibles de développements sur le voile.
Humble postulant plongé dans les
Ténèbres, nous avons tous ici, un jour, de notre
propre et libre volonté, demandé à
être admis aux mystères et aux
privilèges de la Franc-Maçonnerie et c’est
ensemble que je vous propose de soulever un coin du Voile (avec un V
majuscule) pour tenter de percer un peu du mystère qui
l’entoure…
Le mystère du Voile est une expression de Frithjof SCHUON
pour qui, je cite, le « Voile
évoque par lui-même l’idée de
mystère, du fait qu’il dérobe au regard quelque
chose de trop sacré ou de trop intime ; mais il
possède également un mystère en sa
propre nature, dès qu’il devient symbole du voilement
universel ; c’est-à-dire que le voile cosmique est
un mystère parce qu’il relève des profondeurs de
la Nature divine…
La notion hindoue de
« Mayâ », l’Illusion,
coïncide avec le symbolisme islamique du Voile
(Hijâb) : l’Illusion universelle est une puissance qui, d’une
part cache et d’autre part
révèle; elle est le Voile devant la face d’Allah,
ou encore, elle est la série des soixante dix
mille voiles de lumière et d’obscurité qui, soit
par clémence, soit par rigueur, tamisent le Rayonnement
fulgurant de la Divinité. »
A propos du Voile et de ses différentes interprétations dans les principales religions ou doctrines philosophiques, je me réfère au Dictionnaire des Symboles, qui nous apprend que « Hijâb, voile, veut dire en arabe, ce qui sépare deux choses. Il signifie donc, selon qu’on le met ou l’enlève, la connaissance cachée ou révélée. »
Dans la tradition chrétienne monastique,
prendre le Voile signifie se séparer du monde, mais
aussi, séparer le Monde de l’intimité
dans laquelle on entre d’une vie avec Dieu.
Il est dit (Mathieu 27,51) que, à l’instant de la
mort du Christ, le voile se déchira du haut en bas. Ce
déchirement montre la brutalité de la
Révélation opérée par le
dévoilement, qui possède un sens initiatique,
« Rien ne se trouve voilé qui
ne doive être dévoilé »
(Mathieu 19,26). Il en va de même dans l’Islam :
« Nous avons ôté ton
voile ; aujourd’hui ta vue est perçante. »
(Coran 50,21).
Pour Al Hallâj « le voile ?, c’est un rideau interposé entre le chercheur et son objet,entre le novice et son désir, entre le tireur et son but. Il est à espérer que les voiles ne sont que pour les créatures, non pour le Créateur. Ce n’est pas Dieu qui porte un voile, ce sont les créatures ».
Dans le Soufisme, une personne est dite
voilée, quand sa conscience est
déterminée par la passion, qu’elle soit sensuelle
ou mentale, de telle sorte qu’elle ne perçoit pas la
Lumière divine dans son cœur.
Dans le Bouddhisme, ce même voile qui dissimule la
Réalité pure est Mâyâ ; mais
Mâyâ comme Shakti voile et
révèle en même temps, car si elle ne
voilait l’ultime réalité -qui est
l’identité du moi et du Soi – la manifestation
objective ne pourrait être perçue. Ici le symbole
s’infléchit, le Voile devenant ce qui permet de voir au lieu
de cacher, en tamisant une lumière par elle-même
éblouissante, celle de Vérité. C’est
en ce sens qu’il est dit en terre d’Islam que la Face de Dieu est
voilée par soixante dix mille rideaux de lumière
et de ténèbres, faute de quoi serait
consumé tout ce que le regard atteint. C’est la raison qui
fait que Moïse avait dû voiler son visage pour
parler au peuple hébreu.
Le Voile peut être épais, impénétrable ou transparent, unique ou multiple ; il voile ou il dévoile, violemment ou doucement, subitement ou progressivement ; il inclut ou il exclut et, ainsi, sépare deux régions, une intérieure et une extérieure. Tous ces modes se manifestent dans le microcosme comme dans le macrocosme, ou dans la vie spirituelle aussi bien que dans les cycles cosmiques.
Le Voile impénétrable soustrait au regard quelque chose de trop sacré ou de trop intime. Le voile d’Isis illustre ces deux rapports : le corps de la Déesse coïncide avec le Saint de Saints, il y a à la fois le « sacré » se référant à l’aspect divin ou « Jalâl », la Majesté ; « l’intime », c’est le « Jamâl », c’est-à-dire la Beauté.
Le Voile épais cache la Divinité, il est tissé de phénomènes sensoriels autour de nous et de phénomènes passionnels en nous-mêmes, il est donc fait des formes qui constituent le monde, mais aussi des passions qui agitent l’âme, ce qui rend son épaisseur à la fois objective et subjective.
Quand le Voile est transparent, il
révèle la Divinité : il est
constitué des formes communiquant leurs contenus spirituels,
que nous les comprenions ou non ; de manière analogue, les
vertus laissent transparaître les Qualités
divines, tandis que les vices indiquent leur absence ou leur contraire.
La transparence du Voile est à la fois subjective et
objective, en effet, c’est l’esprit humain qui rend les formes
transparentes par sa capacité de
pénétration.
La transcendance épaissit le Voile, l’imminence le rend
transparent, soit dans le monde objectif, soit en nous-mêmes,
du fait de notre prise de conscience de l’Essence sous-jacente, mais il
est bon de souligner que la compréhension de la
transcendance est un phénomène de transparence,
tandis que la jouissance brute de ce qui nous est offert en vertu de
l’immanence est, de toute évidence, un
phénomène d’épaississement.
L’ambiguïté du Voile s’exprime dans l’Islam par les
deux notions d’abstraction (tanzïh) et de ressemblance
(tashbïh). Sous le premier rapport, la lumière
sensible n’est rien au regard de la lumière divine, qui
seule « est » ;
« aucune chose ne Lui ressemble »,
dit le Coran en proclamant ainsi la transcendance. Sous le
deuxième rapport, la lumière sensible
« est » la lumière
divine-ou « n’est autre » que
celle-ci – mais manifestée sur tel plan
d’existence ou au travers de tel voile existentiel.
« Dieu est la lumière des cieux
et de la terre », dit encore le Coran,
donc la lumière sensible Lui ressemble, elle
« est Lui » sous un
certain rapport, celui de l’immanence.
On parle souvent de multitude de Voiles, ce qui laisse
apparaître la complexité du voilement. La
pluralité du Voile promet un mouvement progressivement
accueillant ou à l’inverse fait craindre un mouvement
d’exclusion successive. Le Voile qui s’ouvre doucement
indique l’accueil dans quelque
« béatitude » ; le
Voile qui s’ouvre brusquement – ou le déchirement du Voile –
signifie au contraire un « fiat
lux » subit, une illumination
éblouissante, l’irruption inattendue d’une
Lumière céleste à la fois
vengeresse et salvatrice, donc équilibrante. Quant
au Voile qui se referme doucement, il le fait sans intention de
rigueur, alors que s’il se referme brutalement, il indique une
disgrâce.
C’est encore le Coran qui fait allusion aux divers aspects de la
fonction
« séparatrice » ou
isolante du Voile : soit le rideau sépare l’Homme de la
Vérité qu’il refuse, soit il le sépare
de Dieu qui lui parle, soit encore il sépare les hommes des
femmes auxquelles ils n’ont pas droit, ou enfin il sépare
les damnés des élus ; mais la
séparation la plus fondamentale, est celle entre le
Créateur et la création ou entre le Principe et
sa manifestation.
Dans son usage terrestre, c’est-à-dire en
tant qu’objet matériel et symbole humain, le Voile cache le
sacré pur et simple, d’une part, et d’autre part, l’ambigu
ou le périlleux. Ainsi, Mayâ, l’Illusion,
possède ce caractère
d’ambiguïté, puisqu’elle voile et
dévoile, éloignant de Dieu parce qu’elle
crée et rapprochant de Dieu, parce qu’elle
libère. La Beauté en
général et la Musique en particulier fournissent
une image éloquente de la puissance d’illusion, en ce sens
qu’elles ont une qualité à la fois
extériorisante et intériorisante, agissant dans
un sens ou dans l’autre suivant la nature et l’intention de
l’Homme : nature passionnelle et intention de plaisir, ou nature
contemplative et intention de se
« ressouvenir » au sens
platonicien du mot.
Ainsi le Voile, selon qu’il est impénétrable ou
transparent, selon qu’il s’ouvre ou se referme, brusquement ou
doucement, évoque une idée, un sentiment, ou une
émotion. Notre Rituel du 4ème Degré ne
précise pas la manière dont il est
retiré au Néophyte une fois son serment
prêté. Il appartient à chacun d’entre
nous de retrouver ce qu’il a ressenti lors de cette
cérémonie. En ce qui me concerne, je me souviens
avoir associé la présence du
Voile sur mes yeux, qui pouvait rendre hésitante ma
progression vers une meilleure connaissance la corde – sorte de fil
d’Ariane- nous reliant au Maître de
Cérémonies, notre Guide au cours des 4 voyages
symboliques, nous évitant ainsi tout
« égarement »
fâcheux.
C’est à dessein que je n’ai pas une seule fois
évoqué le fait que le Voile, en
Maçonnerie, est de couleur noire, cette
particularité pouvant à elle seule faire l’objet
d’une Planche.
Que ce soit dans l’optique religieuse, mystique, philosophique ou
symbolique, il semble bien qu’au mot
« Voile » soit souvent
associé celui de
« Vérité »,
but premier des Voyages et se définissant comme la
lumière placée à la portée
de tout Homme qui veut bien « ouvrir les
yeux » et suivre la grande route du
Devoir qui y conduit sûrement.
Tout au long de notre cheminement maçonnique, il nous est rappelé que la route à parcourir est longue et non dépourvue d’obstacles et de « fausses pistes » plus ou moins importants ; nous aurons donc toujours devant les yeux un Voile noir, mais par un incessant travail sur nous-mêmes, par nos lectures et à l’aide des réflexions et méditations qu’elles nous inspirent, par le travail en Loge à l’écoute des SS et des FF, nous ne pourrons que progresser et voir chaque jour davantage au travers, à la manière de nouvelles portes ou tentures qui s’ouvrent ou s’écartent, rendant accessibles d’autres secrets et mystères sur la voie de la Vérité et de la Connaissance.