Quelles doivent être les qualités d’un franc-maçon ?
P∴ R∴
Ce travail me permet de vous exposer ce que m’ont apporté mes expériences d’Apprenti, de Compagnon et de Maître. Des expériences qui ont changé ma vie d’homme et de maçon, et les changeront encore. Enfin, je vous dirai aussi quelles sont mes attentes pour ma vie maçonnique future, ce pourquoi je me présente devant vous ce soir.
La première étape, la plus marquante selon moi, reste la cérémonie d’initiation au premier degré. L’isolement préalable dans le cabinet de réflexion m’a fait réaliser que je m’engageais d’abord dans un travail d’introspection, dans une recherche de fond sur moi-même, sur ma vie, sur ma place dans notre société : quelle est la petite pierre que je peux modestement apporter à l’édifice ?
Au début de la cérémonie, le VM, évoquant le symbole de la pointe de l’épée sur la poitrine, me signifie l’importance de la fidélité à mon engagement fraternel maçonnique. Le bandeau, c’est l’aveuglement qui est le mien dans ma vie profane guidée par l’ignorance et le superficiel. J’entends invoquer le Grand Architecte de l’Univers qui me parle déjà plus que le Dieu dont j’ai si souvent douté. La question sur la vertu me donne une trame : force de l’âme qui nous porte à faire ce qui est bien, même au détriment de notre propre intérêt. Cela confirme ce que je sens peut-être en moi mais que mes faiblesses inhibent. Pour moi en effet pratiquer la vertu, c’est vivre en homme de cœur ; mais pour cela il me faut vaincre mes passions et soumettre ma volonté. Je mesure la difficulté du chemin pour y parvenir.
Parmi les devoirs imposés, le silence : le silence sur tout ce que je verrai et entendrai en loge. C’est le silence dans le sens du secret, ce qui permet à tout maçon de s’exprimer en totale liberté car il sait que son expression, son attitude, sa pensée restera dans le secret de la tenue en loge. La maçonnerie n’est ainsi pas jugée en fonction des membres qui la composent. L’esprit maçonnique se situe au dessus de l’idée que l’on pourrait se faire en jugeant la personnalité de ces membres.
Ce silence, c’est aussi le silence de l’écoute. Je vais savoir que pendant mon chemin d’apprentissage, je vais garder le silence, écouter mes frères sans m’exprimer. Je me suis beaucoup enrichi de cette expérience, enrichi notamment d’humilité car je me suis souvent demandé, en écoutant, comment je pourrais apporter en retour plus tard, même un peu petit peu, ma contribution à la construction de l’édifice.
Les voyages de la cérémonie d’initiation sont chargés de symboles :
L’épreuve de l’Air me fait réaliser combien ma vie est polluée par mes passions et mes travers : tout ce qu’il me faudra maîtriser si je veux progresser dans ma vie d’homme et de maçon.
L’épreuve de l’Eau me fait espérer et entrevoir la sérénité indispensable pour suivre le chemin de la vertu. Mais le chemin sera long et ardu, jalonné d’obstacles.
L’épreuve du Feu, la purification qui permet au cœur d’exprimer et de vivre ce pourquoi il existe « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fit » « Fais aux autres le bien que tu voudrais qu’ils te fissent ».
Le moment du serment me confirme l’importance du secret, me confirme aussi que les principaux obstacles sur les sentiers de la vertu ne sont pas extérieurs : mon plus grand ennemi, c’est moi-même. Je sais cependant que je pourrai toujours compter sur l’amour de mes frères pour tenir mes engagements car ils m’accompagneront sur le chemin de la perfection.
L’instruction confirme l’importance des ces engagements : le signe de la gorge coupée si je manque à mon serment. « Je ne sais ni lire ni écrire, je ne sais qu’épeler » : cette expression me renvoie à l’humilité qui j’en suis sûr doit accompagner tout maçon pendant son cheminement. De même la couleur blanche du tablier symbolise la pureté et l’innocence qui doivent rester inaltérables et indispensables à l’action du maçon.
J’ai retenu de la restitution des métaux, symboles du matériel, des préjugés et de la richesse illusoire que la solidarité, la charité ne doit pas être ostentatoire ni emprunte de vanité car elle perd alors son véritable sens si elle humilie celui qui reçoit.
Après cette courte expérience d’apprenti, est venue le moment de l’augmentation de salaire. La pierre brute que j’ai commencée à travailler grossièrement lors de la cérémonie d’initiation va tendre à devenir cubique ; mais pour cela, il va me falloir achever de faire disparaître ses aspérités.
Le premier voyage de la cérémonie de passage au grade de compagnon s’effectue muni du maillet et du ciseau.
Le ciseau sans le maillet n’exécute rien. Le maillet seul ne fait que du bruit. La beauté n’est donc obtenue qu’en unissant la sagesse qui conçoit à la force qui exécute. Sur le chemin de la perfection, le maçon doit d’abord se connaître, se mettre en état de voir la Lumière. C’est l’étude des sens dont le Grand Architecte nous a dotés pour transmettre à notre intelligence la perfection de ce qui est au dehors, comme au dedans de nous. Le compagnon doit s’éclairer et apprendre à vouloir. Le maillet et le ciseau remplissent leurs offices, tenus par les mains elles-mêmes guidées par ma volonté.
La règle et le compas sont les outils du deuxième voyage à la cour duquel nous méditons sur l’Architecture utile à la construction du temple digne du Grand Architecte. La règle nous rappelle notre devoir de droiture et de justesse dans nos relations. Les branches du compas s’écartent symboliquement et nous permettent de mesurer le rapport entre l’intérieur de nous-mêmes, le centre de notre personnalité et le cercle de tout ce qui nous entoure. Pour prendre notre place, au fur et à mesure que les branches s’écartent, il nous faut veiller à toujours faire preuve de sagesse et de discernement.
Le troisième voyage : étude des Arts Libéraux du trivium céleste, et du quadrivium terrestre. Le symbolisme des outils de ce voyage, la règle et le levier, me montre que pour bien utiliser ces différentes sciences utiles à la recherche des principes supérieurs, il me faut faire preuve de pureté, de droiture (la règle) pour mettre en action la puissance de ma volonté inébranlable, intelligente et désintéressée (le levier).
Le quatrième voyage m’évoque la notion d’harmonie : l’harmonie entre sphères terrestre et céleste : première approche de l’Hermétisme, « Tout ce qui est en bas est comme ce qui est en haut » ainsi qu’il est dit dans la table d’Emeraude ; cette harmonie que l’on retrouve entre la règle et l’équerre. Ainsi, la loyauté, la droiture de la règle est complétée par l’équerre qui permet de tailler les pierres de façon parfaitement rectangulaire pour que chacune d’elle trouve sa place dans la construction du temple. Je façonne ma pierre, je me façonne, pour que je trouve ma place en totale harmonie dans l’édification du temple de l’humanité.
Les outils ne sont plus utiles au cinquième voyage. Je l’effectue les mains libres et il me faut maintenant ordonner tout ce que j’ai appris, en retenir le meilleur pour exprimer mon « génie », je préfère dire : faire parler mon cœur.
J’ai donc la chance de pouvoir dire que j’ai vu l’Etoile flamboyante symbole de perfection humaine et d’amour. Et sans doute, sans être parvenu au degré de perfection qu’elle symbolise, je me suis suffisamment intégré en elle, pour que mes Frères me proposent de devenir leur pair en m’élevant à la Maîtrise.
Deux questions consécutives du Vénérable Maître, lors de l’instruction au troisième degré, font particulièrement le lien entre les deux premiers et ce troisième degré : « Quel enseignement avez-vous tiré de ces premières connaissances ? Par l’étude des facultés intellectuelles et des secrets de la nature, j’ai été amené à pénétrer la connaissance jusqu’au Trône du G.A.D.L.U ».
Puis : « Qu’êtes vous venus faire ici ? Chercher la Parole de Maître qui était perdue ».
Egalement, l’entrée en loge en
reculant lors de la cérémonie
d’élévation au grade de
Maître, montre bien la phase préalable de
régression, d’introspection nécessaire
au cherchant. Le chemin du Maître commence par une parfaite
connaissance de soi-même. C’est le parcours de
l’Apprenti et du compagnon. C’est dans la
« chambre du milieu »
que le compagnon effectue cette entrée. La chambre du milieu
est donc cet endroit secret, réservé aux seuls
Initiés, les Maîtres. Dans ce Centre,
s’élabore la pensée transformatrice,
positive, compromise par la corruption.
Je découvre le cadavre allongé au milieu de la
loge, cadavre que je dois enjamber pour donner les gages de mon
innocence. Innocent, l’étais-je vraiment ? Mes
gants sont-ils toujours blancs et mon tablier immaculé ? Je
prête serment et retrouve la confiance de mes
Frères.
Le VM me conte l’histoire de l’assassinat du Maître Hiram par les compagnons parjures. Il emporte avec lui le secret de la Parole à jamais perdue. La tradition maçonnique est donc mise en péril par l’ignorance, le fanatisme et l’ambition de Maçons qui n’ont pas su la comprendre ni se dévouer à son œuvre sublime. C’est peut-être tout simplement l’histoire de l’humanité.
Je prends à mon tour la position du cadavre. Il y a t’il une part d’Hiram en moi ? Mais l’espoir renaît par la découverte de la tombe d’Hiram, à l’ombre de l’acacia, symbole d’encrage à tout ce qui survit à la tradition maçonnique. L’équerre et le compas, insignes des Maîtres, sont posés sur la tombe : l’équerre, la rectitude qui contrôle les travaux du Maçon s’inspirant de la plus scrupuleuse équité, et le compas éclairant cette activité pour qu’elle trouve son application la plus judicieuse et la plus féconde. Le Maître se situe entre l’équerre et le compas car il se distingue par la moralité de ses actes et la justesse de son raisonnement.
Les invocations des 1ers et 2emes surveillants : « BOAZ, la chair quitte les os » « JAKIN, tout se désunit », montrent l’impuissance de l’isolement. Mais la chaîne est formée et le TVM, par les cinq points parfaits de la Maîtrise me relève, me fait renaître. La Lumière d’Hiram, réincarné à travers moi resplendit à nouveau. Je pressens que cette mort symbolique, introspective, est peut-être nécessaire et préalable à tout maçon pour qu’il puisse renaître à la vraie vie, et préalable à la recherche de cette Lumière qu’il se devra de communiquer à ses Frères et dans sa vie profane. C’est peut-être la mission du Maître Maçon, comme nous l’indique la dernière parole du TVM, à la fin de cette cérémonie d’élévation : « Que rentrés dans le monde, on reconnaisse toujours à leur sagesse les vrais enfants de la Lumière ».
De ce parcours initiatique j’ai tiré un certain nombre de conclusions en ce qui concerne ma vie et donc mes devoirs de Maçon.
Le Maçon doit tout d’abord être maître de soi. C’est un impératif pour lui de prendre possession de ses organes et facultés pour tendre à en tirer la quintessence de ses possibilités. C’est ce qui distingue l’Initié du commun des humains. La recherche de l’Apprenti est complétée par celle du Compagnon avant que le Maître achève de soumettre ce qui doit obéir. L’initié ne songe à émerveiller personne, il ne se préoccupe que de la tâche qu’il lui incombe à l’aide d’une parfaite maîtrise de soi.
Pour apprendre, il faut comprendre, approfondir. Une judicieuse compréhension de la vie est à la base de toute sagesse initiatique. La supériorité réside dans le pouvoir d’approfondir, aller au fond des choses. C’est dans l’intérieur de la terre que les Alchimistes devaient chercher la « Pierre cachée des Sages » : V.I.T.R.I.O.L. Ces mêmes profondeurs révèleront au Maçon la Parole Perdue. C’est à force de travailler dans le creuset de notre athanor intérieur que nous ferons naître le feu principiel.
Mais l’apprentissage passe par l’écoute. La contradiction est source d’enrichissement. Le Maçon ne doit pas la fuir et pour cela doit au contraire développer la Tolérance, vertu essentielle du véritable Franc-maçon. L’Initié évite le dénigrement systématique source d’erreurs. Il ne doit pas craindre d’accepter la controverse car toute opinion répandue, même contraire à son idée, peut renfermer une parcelle de vérité, parfois déguisée sous des dehors grossiers.
Pour apprendre, tolérer, écouter, le Maçon doit se libérer du superficiel, de l’illusion. La vision pénétrante du Sage perçoit le squelette des choses. La vraie liberté ne se transmet pas par l’héritage comme un acquis ; elle se construit en permanence grâce à l’affranchissement de notre esprit qui se refuse à se laisser enfermer dans les préoccupations les plus vaines.
Cette illusion, le Maçon la retrouve (nous pouvons ajouter « hélas ») dans la vie maçonnique. Nos loges sont des sociétés d’hommes, avec leurs limites et travers. L’initiation exige la mort à la vie profane pour la renaissance à une vie supérieure. Peut-être nous contentons-nous trop de vivre la symbolique de ces passages et, finalement, ne restons-nous que l’ombre de ce qu’ils nous proposent d’être. Pourtant, nous avons à retrouver la Parole Perdue avec Hiram, ce qui doit « réellement » inspirer en permanence notre action en vue du Beau et du Bien.
En somme, sans résumer les qualités qui doivent être celles du Franc-Maçon que j’espère avoir su entrevoir, je dirai que les plus importantes sont : la maîtrise de soi-même obtenue par la rigueur morale au long d’un constant travail qui ne sera jamais achevé, le sens du Devoir, une volonté inflexible qui n’a de réalité que dans la persévérance. On voit bien que cela conduit à un dépouillement, à une perte d’individualité égoïste pour devenir une individualité ouverte sur les Autres. Aussi ma conviction est-elle que l’acquisition des connaissances ne doit pas être un but : elle n’est qu’un moyen pour vivre et partager ce qui est l’essence même de l’esprit maçonnique : tolérance, fraternité et amour pour tous les Frères et ceux qui nous entourent dans notre vie profane.
J’aurais pu penser que, devenu Maître, j’avais réuni toutes les qualités pour accomplir cette mutation personnelle avec succès. Aujourd’hui, j’ai conscience qu’il me reste beaucoup à apprendre, que la Lumière que j’ai reçue n’est pas totale. Dans mon être intérieur plus éclairé aujourd’hui qu’hier, une étincelle s‘est allumée, mais il me faut en faire une flamme vivace et riche.
Il faudrait être bien aveugle pour ne pas comprendre que si notre rite propose 33 degrés, c’est qu’il en existe, au dessus du grade de Maître, qui peut apporter de nouveaux outils pour parfaire ma réflexion, ma quête. J’ai bon espoir que ce pas en avant, vertigineux (mais ne serez-vous pas toujours là à mes côtés ?) m’aidera dans ma quête de réponses à certaines questions : quel est ce Dieu, ce Grand Architecte de l’Univers ? Quel est le sens du passage sur terre ou comment le vivre au mieux pour l’accepter et lui donner sens ?
J’ai dit,
Très Vénérable Maître.