Vous marchez vers un Oracle plus grand que celui de Delphes : celui de la Vérité Maçonnique

Auteur:

J∴ M∴ C∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Mes Frères et mes Sœurs, vous me pardonnerez je l’espère de reprendre en préambule un extrait d’un planche à deux voix dont j’avais écrit une partie il y a déjà quelque temps avec mon frère Michel… Mais puisque nous allons parler de « vérité » et plus précisément de « vérité maçonnique », j’ai trouvé approprié de commencer par balayer le sujet car la notion de vérité est extraordinairement complexe ! En effet, c’est un terme difficile à définir car il existe plusieurs aspects de la vérité.

Pour le dictionnaire, la vérité, du latin « veritas » est la qualité d’être conforme à ce qui est ou de ce que l’on dit. On y voit déjà une première difficulté car vous connaissez bien le fameux « entre ce que vous pensez, ce que vous voulez dire, ce que vous croyez dire, ce que vous dites, ce que l’autre veut entendre, ce qu’il entend, ce qu’il veut comprendre, ce qu’il croit comprendre et ce qu’il comprend, il y a au moins neuf bonnes raisons de ne pas s’entendre ». Ceci donne bien la mesure de la complexité du sujet…

Pour l’ontologie (1), la vérité consiste en l’accord de l’intelligence avec une chose, en l’adéquation d’un jugement avec son objet. La vérité d’un jugement suppose donc que nous ayons d’abord accès à la chose elle-même pour que nous puissions en juger. La vérité devient ce qui rend tout discours « vrai » par une concordance de la pensée avec la réalité… Oui mais…quelle « réalité » ? « La » réalité ou « une » réalité ? …Il y a deux mille cinq cent ans, Anaxagore disait déjà « Nous sommes impuissants à distinguer la vérité à cause de la faiblesse de nos sens ». Pour lui, notre perception étant limitée et de là incomplète, la vérité nous échappera toujours.

Les philosophes qui m’écoutent se rappelleront Platon né l’année de la mort de son illustre prédécesseur et qui, dans son « Mythe de la Caverne », avait aussi posé cette même question fondamentale : la réalité telle que nous la percevons est-elle unique et vraie ? Plus près de nous certains se seront rappelé que dans le même esprit, les édiles de la ville italienne de Monza ont interdit de garder des poissons dans un bocal argumentant que ses parois sphériques leur déformaient la réalité extérieure. Un exemple rare de largeur d’esprit philosophique de la part d’édiles municipaux…

Plus sérieusement, les propriétés de la matière telles qu’elles ont été démontrées par la mécanique quantique disent que celles-ci existent sous une forme que l’on pourrait qualifier de « latente », c’est-à-dire non visibles dans le temps et l’espace jusqu’à ce qu’un acte de mesure soit fait par un observateur extérieur. Avant cela, la matière à de multiples états possibles qui toutes ont des probabilités non nulles d’exister. Voilà un sérieux mystère : on ne peut par exemple, assigner à une particule une valeur pour sa position dans espace ou sa vitesse avant l’acte de mesure ; celles-ci ne deviendront définies qu’après (2). Il y a donc interaction entre l’observateur et le phénomène observé. La réalité ne devient unique que lorsque l’observation l’aura validée. Saint Augustin avait probablement deviné juste en remarquant que « le monde nous apparaît comme fait de choses qui ne nous apparaissent point » et Platon aurait été content d’entendre cela…

Pour la Logique, les vérités (car il y en a des multiples comme celles des mathématiques par exemple) sont vraies seulement en vertu de la signification des termes qui y figurent. Dans ce contexte, il doit y avoir cohérence des propositions entre elles mais aussi avec les prémisses et les axiomes posés préalablement.

Pour la Science, les vérités sont celles qui peuvent être vérifiables expérimentalement.

Pour la Morale, une vérité n’est pas d’ordre scientifique et dépasse donc le cadre de l’expérience car le domaine de la pensée reste ouvert au-delà de celle-ci (3). La pensée, en dépassant l’expérience, élabore la métaphysique, qui n’est constituée que d’idées pures.

Enfin en Ethique et en Politique, la vérité renvoie à des valeurs telles que la justice et la sincérité dont certains mauvais esprits me feront remarquer que, du moins en politique, voilà bien des vertus rares sinon inexistantes…

En d’autre termes, ce que l’humain appelle vérité, reste toujours sa vérité, c’est-à-dire l’aspect sous lequel les choses lui apparaissent à lui ou à elle. Nous possédons une rigueur intérieure qui nous pousse à rejeter tout ce qui ne semble pas vraisemblable à nos yeux et ce en fonction de nos expériences personnelles.

La vérité en elle-même serait-elle donc impossible à trouver parce que cela suppose un travail de l’esprit qui serait capable de distinguer le vrai du faux et que nous ne pouvons réaliser ? Pour Heidegger (4) une chose n’est pas vraie ou fausse, mais réelle ou irréelle. Avant lui, Spinoza (5) et encore bien plus tôt Aristote (6) affirmaient que la vérité est la caractéristique d’une proposition, d’un énoncé ou d’un jugement qui seuls peuvent être dits vrais ou faux. Et Lao-Tseu lui, disait « Les mots de vérité manquent souvent d’élégance. Les paroles élégantes sont rarement vérités ».

Il y a donc autant de « vérités » que d’êtres humains. Cette vérité, qui est ce à quoi l’on croit, n’est jamais une vérité absolue et devient une opinion qui est un mélange de vérité et d’erreur. En effet, nous savons tous qu’à force de marteler avec conviction une opinion, elle deviendra vraie à nos yeux. Des convictions qui ne peuvent être étayées que partiellement deviennent par là même des dogmes qui glissent vers ce mauvais compagnon nommé « intolérance ». Nietzsche affirma (7) « lacroyance forte ne prouve que sa force, non la vérité de ce qu’on croit ». Il se référait à ceux qui acceptèrent de mourir pour une vérité dont ils se considéraient comme détenteurs. La vérité marquée par l’intolérance devient mensonge.

Alors dirons-nous avec Sextus Empiricus (8) que le sceptique doit rester dans l’ignorance de la vérité en n’admettant rien qui ne soit douteux ? Doit-il se garder de ne jamais formuler d’hypothèses et laisser toujours ouverte la possibilité d’une réfutation ?

Dans la Bible, la vérité est un fondamental de Dieu (9) et le Nouveau Testament personnifie Jésus comme Vérité (10). Alors, le Maçon, cet éternel cherchant n’est-il pas en train en désirant la vérité, d’aspirer à la divinité ?

Celui qui le plus s’est approché de la Vérité Absolue acquiert une part d’intemporalité dit la Kabale…la Vérité est hors de notre espace mais aussi du temps ; hors de la création et est donc du domaine du Créateur.

Oui mais…comme je le disais en titre, c’est lors de la cérémonie de réception au 4ème degré de notre Rituel de Memphis-Misraïm, que le récipiendaire s’entendra dire par le T F P M : « Vous marchez vers un Oracle plus grand que celui de Delphes : celui de la Vérité Maçonnique ». Voilà au moins qui parait cohérent, un oracle étant la réponse donnée par un dieu à une question personnelle, concernant généralement le futur. Pour pouvoir parler du futur sans risque de se tromper, il faut nécessairement être en dehors du temps, chose que seul un dieu pourra faire et certainement pas un maçon…bien que certains s’en croient tout à fait capables. Dès lors, compte tenu des nombreuses incertitudes que j’ai relevé précédemment sur la notion de « vérité » et comme de plus ce dieu n’est pas vraiment précisé, notre récipiendaire va devoir faire appel à autre chose : la foi, cette croyance en la vérité d’une chose sans en avoir de preuve.

Houlà ! « Foi » et « Maçonnerie » sont des concepts qui ne font pas toujours bon ménage…il n’y a qu’à voir le nombre de planches écrites sur le sujet par d’innombrables de mes prédécesseurs. Et quelques soient nos envies de questionnement, il faut bien s’arrêter quelque part et arrêter de couper les cheveux en 4 (ou en 8 ou en 12 selon les penchants naturels de certains) si nous voulons poser les bases nécessaires à l’avancement de notre compréhension d’un sujet. Mais bien sûr dans notre cas, il ne s’agit pas de la « foi subie » imposée par certaines religions, ou même de la « foi librement consentie » dont certains nous dirons qu’elle est un refuge douillet pour une intelligence paresseuse. Il s’agit d’autre chose.

Car peut-on parler de Foi Maçonnique ? Pas vraiment car la foi est toujours liée à un dogme, chose inexistante en Franc-Maçonnerie. Alors de quoi s’agit-il ? Il s’agit d’une vérité maçonnique. Quelque chose qui ne requiert pas de foi puisqu’elle est prouvée.

Si notre récipiendaire marche donc sans trop de crainte vers cet oracle, quelle question devrait-il donc lui poser ? Des questions telles que « Quand vais-je devenir T F P M ? » ou « Comment dois-je faire pour devenir Président du Souverain Sanctuaire ? » sont probablement peu appropriées…même si de telles questions pourraient survenir dans l’esprit d’un Maître qui aurait oublié l’existence du troisième des mauvais compagnons et que lesdites questions sont bien personnelles et concernent bien son futur.

Si et quand le récipiendaire se retrouvera en face de cet oracle, il aura à réfléchir sérieusement sur la question qu’il souhaitera lui poser car la réponse qu’il obtiendra sera la vérité et celle-ci risque de ne pas lui plaire.

Déjà dans le rituel du 1er degré, le mot « vérité » apparait 7 fois avec entre autres un dialogue entre le V M et le 1er Surveillant où ce dernier lui dit : « Comme un architecte humain a conçu et réalisé ce Temple qui nous abrite à cette heure, assisté de ses ouvriers, de même ce Temple Universel qu’est le Monde a été conçu et réalisé par un Architecte Éternel, auteur de tout ce qui a été, est ou sera, assisté lui aussi d’autres ouvriers ». Voilà une belle vérité auquel tout maçon sera tenté de croire à moins d’être un matérialiste convaincu. On retrouve aussi le mot « vérité » pas moins de 17 fois dans le rituel de la cérémonie d’exaltation de notre Rituel et comme si cela ne suffisait pas le mot est cité 11 fois dans le rituel du 4ème degré. Ce doit donc être une notion importante…

Notre démarche maçonnique nous a, depuis notre initiation, poussé à remettre en cause nos croyances quelles qu’elles soient, à nous ouvrir vers les idées et opinions des autres – tout en les soumettant à la censure éclairée de notre raison j’en conviens – bref à ne rien prendre comme fait établi qui n’ait été soumis à notre jugement, notre morale et pourquoi pas de notre éthique.

Alors, quelle serait-donc cette « vérité » maçonnique puisqu’il y a tant de vérités possibles et surtout quelle serait cette vérité qui nous concernerait en propre ?

J’ai souvent dit à mes apprentis qu’ils seront invariablement déçus par certains francs-maçons mais qu’ils ne seront jamais déçus par la franc-maçonnerie. Il suffit de relire les préceptes maçonniques pour s’en convaincre. Comment ne pas être d’accord avec eux ?

Nous avons rencontré un certain nombre d’outils depuis notre entrée en maçonnerie et nous avons fait serment de nous en servir. Tous ces symboles de l’amélioration de notre être que nous avons eu à cœur de mettre en pratique à rectifier notre pierre, oh combien brute et qui en avait bien besoin. Puis, nous avons rencontré les 3 mauvais compagnons lors de notre cérémonie d’Exaltation : l’Ignorance, le Fanatisme et la si redoutable Ambition. L’ambition si destructrice responsable des délires égotiques de certains qui nous valent tant d’obédiences, de Suprêmes Conseils et autres Souverains Sanctuaires où les titres ronflants flattent le besoin d’estime et de reconnaissance et d’appréciation des autres bien avant le désir d’accomplissement de soi dans un schéma que Mazlov a si bien décrit. Le Principe maçonnique n° 17 le dit bien « Si tu rougis de ton état, c’est orgueil ; songe que ce n’est pas la place qui t’honore ou te dégrade, mais la façon dont tu l’exerces ».

Cette vérité maçonnique est donc ailleurs. Cette vérité maçonnique n’est pas dans les maçons mais dans la maçonnerie, Cette vérité maçonnique n’est pas dans les résultats mais dans la méthode. Cette vérité maçonnique c’est celle qui est dans les outils que nous avons rencontrés et que nous avons eu à cœur de mettre en application. Cette vérité maçonnique est dans les préceptes que nous avons rencontrés depuis notre entrée dans l’Ordre.

Alors cette vérité maçonnique sera pour chacun d’entre nous la source d’une question que nous pourrions poser à l’oracle si nous devions un jour le rencontrer : « Oracle, serais-je un jour capable de vivre réellement la maçonnerie telle qu’elle m’a été enseignée ? »

J’ai dit T F P M

Préceptes Maçonniques

Honore le Grand Architecte de l’Univers.
Aime ton prochain.
Ne fais point le mal. Fais le bien.
Laisse parler les hommes.
Le vrai culte du Grand Architecte consiste dans les bonnes mœurs. Fais donc le bien pour l’amour du bien lui-même.
Tiens toujours ton âme dans un état pur.
Pour paraître dignement devant le Grand Architecte de l’Univers, aime les bons, fuis les méchants, plains les faibles, mais ne hais personne.
Parle sobrement avec les grands, prudemment avec tes égaux, sincèrement avec tes amis, doucement avec les petits, tendrement avec les pauvres.
Ne flatte point ton frère ; c’est une trahison. Si ton frère te flatte, crains qu’il ne te corrompe.
Ecoute toujours la voix de ta conscience.
Sois le père des pauvres; chaque soupir que ta dureté leur arrachera augmentera le nombre de malédictions qui tomberont sur ta tête.
Respecte l’étranger voyageur ; aide-le il est sacré pour toi.
Evite les querelles ; préviens les insultes.
Mets toujours la raison de ton côté.
Respecte les femmes ; n’abuse jamais de leur faiblesse et meurs plutôt que de les déshonorer.
Si le Grand Architecte te donne un fils, remercie-le, mais tremble sur le dépôt qu’il te confie. Sois pour cet enfant l’image de la divinité. Fais que jusqu’à dix ans il te craigne, que jusqu’à vingt il t’aime, que jusqu’à ta mort, il te respecte. Jusqu’à dix ans, sois son maître ; jusqu’à vingt ans, son père, jusqu’à ta mort, son ami. Pense à lui donner de bons principes plutôt que de belles manières ; qu’il te doive une droiture éclairée et non une frivole élégance. Fais le honnête homme plutôt qu’habile homme.
Si tu rougis de ton état, c’est orgueil ; songe que ce n’est pas la place qui t’honore ou te dégrade, mais la façon dont tu l’exerces.
Lis et profite ; vois et imite ; réfléchis et travaille.
Rapporte tout à ton utilité pour tes frères et tu travailleras pour toi-même.
Sois content partout, de tout et avec tout.
Réjouis-toi de la justice.
Courrouce-toi contre l’iniquité.
Souffre sans te plaindre.
Ne juge pas légèrement les actions des hommes.
Ne blâme point et loue encore moins.
C’est au Grand Architecte de l’Univers qui sonde les cœurs à apprécier son ouvrage.
La Concorde grandit ce qui est petit.
La Discorde annihile ce qui est grand.

Notes

(1) En philosophie, l’ontologie est l’étude de l’être en tant qu’être, c’est-à-dire l’étude des propriétés générales de tout ce qui est.
(2) Et pour compliquer les choses si tant est que cela soit encore possible, on ne peut mesurer la vitesse ET la position d’une particule mais seulement l’une des deux. Si l’une d’elle est fixée, il y a une incertitude probabilistique sur l’autre et vice versa…
(3) Kant
(4) « de la vérité » (Questions I, 1943).
(5) Pensées métaphysiques (1663).
(6) Dans sa Métaphysique.
(7) Humain, trop humain, 1878.
(8) Philosophe, astronome et médecin grec, chef de l’école sceptique empirique et qui fut actif vers 190 après JC.
(9) Psaume 31.6 : Je remets mon esprit entre tes mains ; Tu me délivreras, Éternel, Dieu de vérité.
(10) Jean 14.6 : Jésus lui dit : Je suis le chemin, la vérité, et la vie.

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