L'Apprenti #310005 Le silence de l’apprenti Auteur: Non communiqué Obédience:Non communiqué Loge: Non communiqué « En vérité ce n’est pas tout de garder le silence, mais il faut voir aussi le genre de silence qu’on garde » Samuel Beckett, L’innommable. Silence ! Tais-toi ! N’ouvre pas la bouche, ne dessille pas tes lèvres, car l’abîme te guette, le vide d’avant, le Χαοσ, s’approche. Pince tes lèvres, motus et bouche cousue, silence du mot, protection contre l’abîme. Sais-tu qu’en grec, avant de désigner l’abîme, Χαοσ désignait l’ouverture des lèvres (1) ? L’ouverture des lèvres, l’espace d’où sort la parole, la bouche, est devenue le Χαοσ. Par quel mystère de la langue cette métamorphose s’est-elle faite ? Je ne sais. Garde cependant le silence, tais-toi, tue ton verbe, garde ta langue. Les langues nourrissent l’illusion de l’inexistence du silence alors qu’elles en sont remplies. Recherche donc le silence sans la langue, hors d’elle, le silence pour lui-même. Ferme les lèvres, fuit l’abîme et plonge dans le silence. Le silence, oui, mais quel silence parmi les silences ? Celui qui parle, lourd de sens, ou encore le pénible, bruyant ? Non ! Garde-toi de t’exprimer avec ce silence. Contrôle-toi. Quel silence parmi les silences ? Celui des choses à leurs places, de ces choses muettes, celles qui ne viennent pas à la conscience ? Non. Ta présence compte dans l’assemblée, bien que tu ne dises rien. Quel silence parmi les silences ? Celui de ce qui est implicite, donc silencieux et qui, ainsi, perd la maîtrise de son sens ? Non. Crois-tu être le premier à être passé par-là ? Quel silence parmi les silences ? Celui qui renforce notre parole intérieure ou le préambule au silence intérieur ? Quel silence parmi les silences ? Le silence comme écoute ou le silence comme réponse ? Fais attention, remarque que le Χαοσ, l’ouverture des lèvres, est comblé par la parole. Car elle est avènement de la chose – la rem. Elle pallie la perte du tout, le vide qui guette. Nous prenons la parole pour faire parler les choses, faire advenir du sens, reconstruire un tout qui fuit. Quête indéfinie, chaque parole ne construit qu’un tout éphémère. Faudrait-il garder le silence pour conserver le tout, pour échapper à l’abîme ? Difficile à faire, difficile à dire, car le silence ruisselle vers le néant. Tu gardes le silence mais tu ne le saisis pas. C’est lui qui t’entraîne, sans te saisir, qui t’entraîne dans sa fuite. Lui, l’insaisissable qui te plonge dans le silencieux. Instinctivement, nous remplissons le silence par la parole car nous avons perdu le tout et nous avons peur du néant embusqué. Pourquoi garder le silence, alors ? Est-ce pour plonger dans l’abîme ? Veut-on t’immerger dans le Χαοσ en t’imposant de te taire ? Ou cherche-t-on la décantation nécessaire à l’obtention (la formation) de la materia prima, la base pour travailler à l’œuvre ? Purification. Avant de monter vers la lumière il faut descendre au centre de la terre, visitae inferno. Epreuve, combat contre la peur, faire face au vide. Tu es déjà mort de nombreuse fois, de quoi aurais-tu peur ? Peut-être de ce que tu n’as jamais rencontré la mort. Car c’est le silence que l’on rencontre, la mort jamais. Insaisissable, elle s’évanouit. Et le silence prend sa place, la remplace. Et toi, tu dois habiter le silence, habiter avec le vide. As-tu peur ? Le silence de l’apprenti est mutisme, bouillonnement au début de la décantation. Il faut le laisser fermenter. Que les passions se calment, que les feux se raisonnent, que l’apprenti regarde le silence en face. Quand le mutisme s’est transformé en silence, quand l’apprenti ne doit plus se forcer à se taire, il est mûr pour prendre ce qui alors lui fait peur, la parole. J’ai dit V\ M\ Note : (1) « Quand un mot est transféré dans un domaine d’application auquel il n’appartenant pas à l’origine, la véritable signification originaire ressort comme si elle était mise en relief. La langue a opéré ainsi par anticipation une abstraction qui est en soi tâche d’analyse conceptuelle. La pensée n’a plus qu’à exploiter ce travail préalable » Hans-Georg Gadamer, Vérité et Méthode. Navigation des articles Planche Précédente "Les nombres de l’Apprenti" Planche Suivante "Où vas-tu, frère apprenti …?"