Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer

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A la gloire du grand Architecte de l’Univers,


Vénérable maître et vous tous mes frères en vos grades et qualités.




Cette phrase est attribuée à Guillaume d’Orange, dit le Taciturne, qui, comme les francs maçons, sait sortir à bon escient de son silence. Celui-ci, nommé par Charles Quint, Gouverneur Général de Hollande, de Zélande et d’Utrecht, s’est opposé au fanatisme et à l’absolutisme des espagnols. Tiraillé entre les catholiques espagnols de la partie méridionale des Pays-Bas et les protestants des provinces du Nord, il meurt assassiné par un fanatique.


Cette citation peut être dite dans tous les sens, chacune des formulations en disant autant sur son propre sens que sur les intentions de son auteur. Ainsi, Gilbert Cesbron qui avance qu’il « est souvent nécessaire d’entreprendre pour espérer et de persévérer pour réussir, place l’action avant la réflexion et prône le courage comme vertu primordiale dans la réussite. Dans sa logique libérale, l’ancien patrons des patrons, Yvon Gattaz, ne conçoit pas l’entreprise sans sa dimension de capitaine d’industrie ayant une vision d’avenir ; aussi affirme-t-il qu’ « il est indispensable d’espérer pour entreprendre ».


Il ne m’a pas été possible de retrouver le contexte dans lequel Guillaume d’Orange avait prononcé cette phrase. Je ne peux donc que tenter d’en fournir des explications au travers d’exemples de la vie courante, et de vous offrir quelques pistesde réflexion pour notre entreprise franc-maçonne.



Il semblerait que dans la vie courante, un grand nombre d’entreprises, d’actions importantes aient trouvé leur origine et ensuite leur moteur dans l’espoir de trouver quelque chose, de voir aboutir une recherche ou se concrétiser une énergie.


Les exemples sont nombreux qui racontent avec quelle foi, avec quelle énergie de grands hommes d’état, des chercheurs ou des aventuriers se sont battus pour arriver à leurs fins : la loi contre la peine de mort en 1981 défendue par Robert Badinter contre l’avis des français exprimé dans les sondages; la loi sur l’avortement défendue par Simone Weil contre les sarcasmes et les quolibets de ses confrères parlementaires ; Galilée prononçant « et pourtant elle tourne » face à ses juges le condamnant pour blasphème ; Christophe Colomb parti découvrir une routes vers les Indes ; Magellan prouvant contre tous que la Terre était ronde. Mais l’Histoire ne retient que les vainqueurs, elle se souvient de Blériot et aucunement de ceux qui, mués par la même énergie et la même rage de réussir, se sont écrasés en pleine mer.


Vénérable Maître? J’avoue ne pas avoir été en parfaite adéquation avec la première partie de la citation de Guillaume le Taciturne quand j’ai commencé à y réfléchir. S’il n’est point besoin d’espérer pour entreprendre, il faut bien souvent une bonne dose d’anticipation sur le résultat souhaité pour commencer des actions d’envergure.



Et pourtant, nous savons que la tâche qui attend l’Homme sur la route du progrès, sur la route de la perfection est immense. Qu’elle est même impossible. Cela fait des siècles et des siècles que nos prédécesseurs s’y sont attelés à tenter de perfectionner leurs semblables, à faire de notre monde un monde plus juste, plus parfait, plus beau. Y voyez-vous un quelconque progrès ? Le spectacle qu’aujourd’hui nous offre le monde ne doit-il pas nous désespérer et nous faire douter de la réussite de notre Œuvre ? On torture joyeusement au Tibet, on emprisonne sans procès en Birmanie, on refoule sans ménagement à nos frontières, on abandonne sur nos trottoirs des sans-abris grelottant de froid, on s’étripe au nom de Dieu ici et là-bas. Comment se fait-il qu’il y ait encore des hommes et des femmes pour croire au bonheur et tout tenter pour apporter une étincelle de lumière dans ces ténèbres ? Le progrès de l’Homme ne serait-il donc qu’une utopie irréalisable ?



Que me faut-il entreprendre ? Quel sera l’idéal de ma vie ? Vers quoi dois-je tendre ? Quel sera mon grand Œuvre ? Voilà autant de questions que se pose le franc-maçon lors de son initiation. « Cherche et tu trouveras », lui a-t-on répondu.


Et je me suis mis à chercher.


Et pour l’instant, je ne trouve pas. J’ai même l’impression de savoir de moins en moins ce que je cherche. « La Lumière », c’est ainsi que le Rituel exprime ma recherche. Ou « la Vérité ». Ce qui est encore moins clair dans mon esprit, car si la Vérité était de ce monde, elle serait du domaine de l’homme et lui serait accessible.


J’ai prononcé ces mots « Lumière », « Vérité », ou « Connaissance », comme bien d’autres avant moi, je suppose, sans savoir ce que ces mots représentent mais en sentant confusément au plus profond de moi qu’ils portent un sens sur l’accomplissement de la création. En effet, comme dit Lamartine : « Borné dans sa nature, infini dans ses vœux, l’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux ». Dans toutes les cultures, et de tous temps, les hommes ont aspiré au savoir, à la connaissance, et se sont trouvés invités à une recherche, une quête qui ne sera jamais au repos, tant les questions posées sont infinies, tant aussi les réponses provenant des cultures ou des horizons différents sont tous dignes d’intérêt.


Originale dans sa nature, puisque essentiellement initiatique, la quête maçonnique nous propose de nous élever et de nous unir selon deux axes :


– un axe vertical, qui nous mène vers le bas, dans la recherche en soi-même, et vers le haut, dans la recherche de la lumière. « Visita interiora terrae, rectificandoque invenies occultum lapidem ». Le fil à plomb, symbole du premier degré est là pour nous le rappeler


– un axe horizontal, où la recherche nous mène vers l’union avec les autres, tous les autres, dans l’idéal d’une fraternité universelle. L’équerre du second degré nous invite à travailler dans ces deux dimensions.



Arrivé à ce moment de ma réflexion, je perçois davantage la signification de la première partie de la phrase : « il n’est point besoin d’espérer pour entreprendre », car comme tout franc-maçon, je me suis posé la question du sens de mon action sur terre : « qui suis-je et pour aller où ? » N’étant pas un simple animal ou une plante, je ne suis pas ici-bas uniquementpour me déplacer, me nourrir ou me reproduire. Il me faut donc découvrit ce qui caractérise ma nature humaine, aller au-delà de mes simples impressions sensitives, communes au règne animal, et franchir les limites de mes certitudes pour découvrir le sens caché de la vie. La franc-maçonnerie nous propose de partir de nous, de ce que nous connaissons, pour aller progressivement, d’étapes en étapes, comme le pèlerin de Compostelle, vers l’inaccessible étoile. Compostelle ne signifie-t-il pas étymologiquement « champ des étoiles » ?



En m’engageant dans la franc-maçonnerie, j’ai pris le parti de me mettre en mouvement et d’aller du connu vers l’inconnu. J’ai fait confiance en d’autres hommes, maître francs-maçons, qui avaient entrepris la longue recherche du sens de la vie. Pourtant, comme le profane lors de ses premiers voyages dans le Temple, j’ai du mal à voir, à percevoir ce que je cherche. Il se pourrait même que je ne parvienne pas à devenir ce que je souhaite devenir parce que je ne perçois pas d’où je viens, ni qui je suis.


En prenant conscience de mes imperfections lors de l’épreuve de la terre, je ressens la nécessité de mourir symboliquement au profane pour renaître, me transformer et prendre de la hauteur. « Quand tu auras fini avec la terre, ta demeure sera le ciel » dit un mystique persan du 13ème siècle. Le franchissement de la porte basse insistera ensuite sur la nécessité de faire preuve d’humilité en passant du monde profane au monde du « cherchant ». Passé cette première étape, la marche de l’Apprenti me rappelle l’importance de l’activité, de l’initiative et du raisonnement que tout maçon doit pratiquer. La troisième étape, c’est la rectification, le travail sur la pierre. En taillant sa pierre, le franc-maçon accepte de se voir tel qu’il est et, par la méthode définie, oriente son action pour, peu à peu, se perfectionner. Il devient l’acteur de son propre accomplissement. « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’Univers et les Dieux » dit la célèbre maxime socratique gravée au fronton du temple de Delphes. Que cette maxime est importante dans notre travail ! L’essentiel n’est pas de rivaliser ou d’égaler tel maître. L’important c’est de se rendre compte que nous détenons une parcelle relative de la Vérité et qu’il nous faut la cultiver en nous appuyant sur ce que nous sommes. A partir de ce constat, nous pouvons nous mettre en marche, car nous avons conscience de la nécessité de ce travail pour le progrès de l’Homme. C’est tout le sens du travail initiatique : conquérir notre humanité en exerçant nos aptitudes particulières qu’aucun être vivant ne possède en dehors de l’Homme.



On ne sort pas intact de l’initiation. Elle vous marque à jamais. Pourtant, qui, d’entre vous n’a jamais hésité ? Qui n’a jamais douté ? Que suis-je venu faire dans cette galère ? A quoi riment toutes ces simagrées, ces gestes, ces déguisements, ce goût du secret ?


Retourne au Rituel, mon Frère, car je n’ai aucune Vérité à te délivrer, je n’ai aucun dogme à te révéler. Je suis comme chacun d’entre vous, un Apprenti en cours de perfectionnement. Et comme vous, j’aspire seulement à devenir un Maître soucieux de conduire mon Frère à découvrir ce qu’il veut être. « Le véritable Maître est le Rite et ses paroles sont les Rituels » dit Alain Pozarnik et la méthode qui nous permet de comprendre notre Humanité, c’est la Tradition. Cette Tradition, nous nous devons de la faire vivre en la préservant de toute altération. Chacun de nous doit y contribuer en respectant l’ordre « prenez place ! ». Ce qui ne veut pas dire « asseyez-vous » mais plutôt : prenez vos places au sein de l’Atelier pour que règne l’égrégore et qu’ensemble nous nous élevions vers notre idéal. Ces moments sont rares, même en Loge, car ils nécessitent plusieurs conditions difficiles à réunir : silence, concentration de tous, déroulement du rituel sans anicroche, montée lente et progressive vers cet instant d’équilibre, de tension et d’éveil. Ces instants d’éternité, comme je me les appelle, sont la preuve que la rencontre avec le secret tant convoité peut se faire au plus profond de nous-mêmes.



Mes actions de franc-maçon, nos actions de francs-maçons en faveur du progrès ont deux significations : elles prouvent que nous restons persuadés que ce monde est perfectible, et donc que ce que nous entreprenons le rend meilleur. Par ailleurs, elles témoignent de notre volonté de croire en un monde meilleur, et dans cet esprit, elles peuvent rendre espoir aux autres. Dans ce monde divisé, perturbé, sans repères, il existent des hommes qui jettent un regard du fond de leur prison vers l’horizon, des peuples affamés qui tendent la main vers les riches pays du Nord, des familles en détresse qui attendent un regard, une attention leur permettant d’espérer en un nouvel été. Mon combat pour la Liberté et pour ma Dignité rend l’Homme plus libre et plus digne car « je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».



J’ai entrepris un grand Œuvre sans espoir d’aboutir. Je travaille sur un chantier dont j’ai conscience qu’il n’est et ne sera certainement jamais achevé. Avec d’autres ouvriers qui savent cela aussi mais ne s’en découragent pas pour autant. Tous les quinze jours environ, ils reviennent en Loge pour y puiser un puissant stimulant. Car aller en Loge, c’est apporter mon aide à chacun de ceux qui m’entourent et recevoir la leur, pour progresser ensemble afin que la Lumière l’emporte sur les ténèbres et que l’Homme assume la dignité de son état et retrouve sa véritable nature d’Être de Lumière.



Aller en Loge, ce n’est pas m’enfermer avec des amis pour écouter l’un d’eux présenter oralement une rédaction écrite sur un sujet quelconque, ce n’est pas m’éloigner du monde et profiter de ces courts instants pour me reposer d’une vie trépidante. Aller en Loge, c’est tenter de comprendre le monde sans en ignorer toutes les imperfections. Puis, c’est continuer au dehors le travail commencé dans le Temple. Cent fois sur le métier je remettrai mon ouvrage car si la perfection n’est pas du domaine de l’homme, le progrès, oui. Et ce n’est que lorsque notre Être de Lumière sera réalisé que nous aurons réussi notre entreprise et qu’il ne sera plus nécessaire d’espérer.



J’ai dit.

E G

Bibliographie


Alain REY. Chroniques sur France Inter. 31 janvier 2005. « Le mot du jour : espérer ».


Alain POZARNIK. L’Agir et l’Etre initiatiques. Edit Dervy. 2004


Armand CUVILLIER. Textes philosophiques. A. Colin. 1967.


Philippe BODHUIN. Rapport du colloque Interobédientiel. Dunkerque-Espace-Fraternité. Avril 2005

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