Devoir et Justice

Auteur:

M∴ P∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué
A la Gloire du Grand Architecte de l’Univers Ordo ab Chao


Deus Meumque Jus


Trois Fois Puissant Maître et vous tous vénérables maîtres, Le sujet qui m’a été proposé est :





La vie maçonnique est une confrontation permanente avec nous même. Ce parcours ne cesse de nous faire douter, de nous exposer à des choix, à des alternatives.


La voie maçonnique, bien que librement consentie, n’en reste pas moins un parcours ponctué de repères, de règles.


Nous traçons résolument notre chemin sans que nos Frères ne nous jugent. Néanmoins nous évoluons dans un cadre, dans un Ordre.


La réception au Grade de Maître Secret est ponctuée de références aux Devoirs. L’instruction ne cesse de rappeler à l’impétrant cette notion. La Justice, bien que moins évoquée n’en jalonne pas moins la cérémonie.


L’intitulé du sujet pourrait apparaître équivoque tellement ces deux notions sont proches.


Il convient donc de les explorer pour tenter de déterminer ce qui distingue Devoir et Justice. Bien que distinctes, nous verrons ensuite que ces deux notions sont intimement liées.



I/ Devoir et Justice, deux notions distinctes
Le Devoir est une notion centrée vers celui qui en est l’objet, le devoir s’impose à l’individu, l’individu se l’impose.


La Justice est une notion plus élargie. Elle est une finalité, elle implique un étalonnage, une comparaison, elle porte dans son étymologie même l’idée de juste.


Le Devoir est un moyen, la Justice une finalité.


Devoir, verbe et nom à la fois qui renvoie à la même notion d’obligation, de lien.


Emmanuel KANT définit le devoir au regard de la morale. La morale est, selon lui, un ensemble de devoirs auxquels l’homme doit répondre.


Ainsi, si l’homme agit pour lui, il s’inscrit dans une démarche subjective, fondée sur ses besoins et ses désirs. Au contraire, s’il agit sans recherche de satisfaction de son propre intérêt, s’il agit sur un plan général, il agit en respectant des règles qui s’imposent à lui, qui lui sont extérieures.


Le devoir répond alors à la loi morale qui s’impose au sujet.



La loi morale n’est pas discutable, KANT définit le devoir au regard de cette loi morale qui n’est subordonnée à aucune notion d’utilité, comme un impératif catégorique.


La loi morale se justifie par elle même, elle est incontournable, elle est.


La loi morale c’est, selon le philosophe, le respect de principes qui valent pour tous. Dans cette acception la morale est universelle.


KANT définit donc le devoir comme la réponse impérative à une loi universelle laquelle est elle même définie en écho à l’inclinaison personnelle, la subjectivité.


Une telle définition rend bien difficile la compréhension de la moralité, elle suppose un pré- requis, l’acceptation de l’existence d’une sorte d’ordre inconditionnel, immanent.


Cette définition implique que l’homme possède en son for intérieur la capacité de transcender l’intérêt personnel. S’il peut s’affranchir de cet intérêt personnel, c’est également qu’il peut décider de ne pas le faire.



Cette faculté de choix renvoie l’homme à sa dualité, d’une part l’homme objet d’obligations déterminées dont il ne peut se soustraire et d’autre part l’homme auteur de choix .


Dans cette acception, devoir renvoie à liberté. Dès lors qu’il y a choix, il y a la liberté dont le devoir est un des corollaires. L’alternative, la faculté d’opter pour telle ou telle action c’est donc la possibilité de se comporter dans son propre et unique intérêt, ce que KANT dénomme l’impératif hypothétique. Ces alternatives peuvent, in fine, contrevenir à la loi universelle et rendre l’action de l’homme profondément injuste.


Le devoir lié à la loi et à la morale implique la notion de Justice.


Selon Justinien1, la Justice est une volonté qui n’est pas donnée d’emblée, mais qui dépend de l’engagement que nous prenons pour la promouvoir.


Cette définition est en décalage avec la notion de devoir telle qu’elle résulte de la pensée de KANT. En effet, dans la Justice, il n’y aurait ici, rien d’immanent.


Elle n’existerait que dès lors que l’homme décide, par son action, de se l’approprier, d’en faire l’apologie.


La notion de Justice est double, vertu ou institution. Bien que Justinien est promu l’institution par l’établissement du Corpus Juris Civilis, la définition qu’il en donne renvoie largement à la vertu.


C’est à cette valeur que nous nous attacherons.


Platon nous dit que la justice est le bien suprême de l’âme considérée en elle même.



Justinien Ier né le 11 mai 482 en Illyrie (Slovénie – Croatie – Albanie) – mort le 13 novembre 565 fut empereur byzantin de 527 à 565. Il est l’inspirateur du Corpus Juris Civilis ou code justinien.



Il est difficile, à cette lecture, de ne pas rapprocher la justice de la bonne volonté dont KANT fait état à propos du Devoir.


Ce dernier ne nous dit-il pas si la Justice disparaît, c’est chose sans valeur que le fait que des hommes vivent sur la terré.


La Justice est donc une finalité. Cette finalité ne peut être atteinte, pour l’animal social qu’est l’homme, que par le respect d’un certain nombre de contraintes.


La Justice devient alors la transposition, dans le contrat social, de la vertu à laquelle elle voudrait correspondre.


Toutefois, et en se référant aux différentes définitions du devoir, on s’aperçoit qu’il n’est pas toujours aisé de distinguer ces deux notions.


Bien qu’autres elles sont intimement liées. La Justice (vertu) suppose l’injustice et renvoie, à l’instar du devoir, à la faculté de choix. On peut choisir d’agir justement ou injustement.


Il existe cependant une nuance, de taille, lorsque l’on choisi de ne pas respecter un devoir, le résultat n’est pas nécessairement injuste. L’irrespect du devoir ne nuit pas forcément à autrui. En revanche, lorsque notre action est injuste, c’est bien qu’elle a eu un effet sur autrui supposément négatif.



La Justice, enfin, n’est pas liée à la seule notion d’obligation, elle recouvre également la notion de droit. Si l’homme a le devoir d’accomplir, pour vivre en société, des actes justes, il est également en droit d’attendre la réciprocité de ses contemporains.


L’idée de Justice recouvre non seulement le devoir, mais également le droit. Peut être s’agit il d’une notion plus complexe, plus entière que celle de devoir ?


Les deux notions sont imbriquées et peuvent faire l’objet d’interprétations telles qu’il serait prétentieux de vouloir en circonscrire le périmètre et de prétendre les connaître.


Devoir et Justice sont, pour nous maçons les piliers de notre démarche. Il convient donc de se pencher désormais sur le sort que leur réserve nos rituels.



II/ Devoir et Justice, deux faces d’un même parcours
Quels sont les devoirs primordiaux d’un franc maçon ? Lors de l’apprentissage, il s’agira de se connaître soi même, lors du compagnonnage, il s’agira de se confronter aux autres, lors de la maîtrise il faudra diffuser.


Le devoir est, dit-on, la notion clé du grade de maître secret. Mais ne nous dit on pas également que nous sommes, à ce stade, à nouveau apprentis ?


De même qu’au sortir du cabinet de réflexion nous n’étions pas en mesure de voir, si ce n’est au risque d’être ébloui, la position de maître secret sera d’approfondir l’apprentissage.


2 KANT, doctrine du Droit



Ainsi, régression ou cercle vertueux, il nous faudra remettre l’ouvrage sur le métier et réapprendre, la maîtrise tout juste acquise, que rien ici ne se fait sans le respect de l’Ordre. Sans la soumission au Devoir, point de Justice.


Cette confrontation au devoir bien que particulièrement soulignée n’est néanmoins pas la première.


Dès avant l’initiation, dans le cabinet de réflexion, les devoirs nous ont été rappelés. D’une manière des plus étonnante, le testament, les devoirs vis à vis de Dieu, vis à vis de la patrie, vis à vis de soi.



Le Rite Ecossais Ancien et Accepté est initiatique. L’apprentissage se fait en vivant les concepts auxquels l’on est confronté, en accomplissant les voyages de la cérémonie de réception au grade de Maître Secret.



Le premier de ceux-ci ne fait que rappeler qu’il est impératif de rechercher, de connaître, de se connaître.



Lors du deuxième la voix nous dit Accueille toutes les opinions, mais ne les déclare justes que si elles apparaissent telles à ton examen propre. Nous assistons à l’introduction du juste. Alors qu’en qualité d’apprenti, il nous appartenait d’observer uniquement, le deuxième voyage nous montre que notre évolution, bien qu’inachevée, nous permet d’apprécier ce qui peut être bon ou juste.



Le troisième voyage rappelle la loi unique. Il insiste donc sur le caractère immanent de nos devoirs. Ceux-ci s’imposent au Maître secret. Comment ne pas repenser à l’impératif catégorique de KANT ?



Les voyages s’effectuent selon une marche que le maître des cérémonies a qualifiée de serpentine. Ne s’agit il pas là du cheminement aléatoire ou complexe représentatif des tiraillements que peuvent occasionner le respect du devoir ou encore la complexité d’avoir à déterminer ce qui est juste ?


Le Maître Secret se voit rappeler à la notion de devoir. Le devoir, dont il est dit, à l’issue de la réception, qu’il est plus difficile de le connaître que de le faire.


Le Trois Puissant Maître demande à l’impétrant le but de ses voyages, ce dernier répond la recherche de la Vérité et de la Parole Perdue. Le Trois Fois Puissant Maître indique que le Devoir y conduit sûrement.


Le Devoir est un outil, c’est un moyen.


L’accomplissement des Devoirs nous conduit à trouver la Vérité et la Parole Perdue, la Connaissance. C’est l’objet du parcours maçonnique. Il s’agit là manifestement de cette part de Divin que nous cherchons. Le chemin est émaillé d’embûches, envie, vanité, ignorance et le manque de persévérance



Le chemin ne mène pas nécessairement là où l’on espérerait qu’il nous conduise. Nous ne devons pas rechercher une finalité égoïste, individuelle à nos actes, nous devons accomplir les devoirs car ils sont les devoirs.


Enfin, le quatrième voyage nous indique que la Maçonnerie nous demande de promouvoir la Justice. Ce voyage fait écho aux devoirs auxquels nous sommes confrontés en loge symbolique forger des chaînes aux vices et tresser des couronnes à la vertu.


La Justice apparaît au cours des deuxième et dernier périples comme conséquence évidente et salutaire de la soumission aux devoirs.


Sans se connaître il n’est point possible de déterminer ce qui est juste.


Les quatre voyages alternent notion de devoir et notion de juste. Le lien entre devoir et justice est intime.


L’outil Devoir, la recherche, permettra de qualifier ce qui est juste, l’acceptation du Devoir, la soumission à la Loi Unique permettra de conduire à la Vérité et à la Parole Perdue et donc de promouvoir la Justice.


A ce stade, il me semble important de revenir sur la distinction entre LE Devoir, et LES devoirs.


J’ai, dans ce texte, fait alternativement usage du singulier et du pluriel.


Les devoirs, ensemble de règles, LE DEVOIR, acception principielle, qui pourrait peut être se résumer à la recherche de la Parole Perdue. Le Devoir s’est donc à mon sens tenter d’accéder à la connaissance et plus particulièrement la connaissance de soi. Les autres devoirs découlent de ce devoir premier.


Ne nous dit-on pas, dès avant notre initiation visitae interiorae terrae rectifiquandoque invenies occultum lapidem ?


Cette rectification vers une rectitude, je la perçois parfois comme une chimère. Puis-je réellement prétendre à accéder à cette connaissance intime qui me permettra d’être en accord avec moi-même, dans le respect de l’altérité ?


Devoir et Justice, deux notions manifestement indissociables et pourtant bien distinctes. Elles se croisent, nous avons vu que si l’une est la conséquence du respect de l’autre, ces deux notions renvoient à d’autres telles que notamment la morale ou l’immanence.


Il nous est demandé de ne pas espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer, je ne peux néanmoins m’empêcher d’espérer que ces lignes auront ouvert d’autres portes. En effet, comment, confronté à ces notions, ne pas se demander ce qui, de la connaissance ou du chemin qui y mène, est le plus important ?



J’ai dit Trois Fois Puissant Maître.



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