La Parole
R∴ D∴
Trois fois puissant maître et vous tous,
maîtres secrets.
Le maçon est homme de discours par ses planches,
puisqu’un moment d’architecture est toujours
attendu avec plaisir.
La parole écrite, les images, les citations,
le thème vérifié et discuté
en font un moment authentique.
Même si le stade oral fut premier et reste dominant, assez
vite le besoin fut de fixer une pratique d’ensemble par les
rituels.
Les rituels indiquent les paroles à prononcer pour accompagner les différents moments des travaux. Ainsi de l’ouverture à la fermeture, la loge offre un lieu d’écoute privilégié pour la sensibilité du maçon à l’égard de la parole.
Nous allons donc passer, pour traiter le
thème de la parole, de saint Jean, par la parole perdue
d’Hiram au silence du sceau de Salomon.
A l’époque de Jean, la parole sous le terme logos
était très riche de sens et était
employée de différentes manières :
sens du discours, raison pure, loi du cosmos ou grand principe
organisateur.
Pour les Grecs, la parole se
réfère à la raison, à
l’intelligence et finalement à la pensé
divine elle-même, car elle est destinée
à être reçue, perçue,
comprise intellectuellement.
Pour Jean, le « logos » est Dieu,
est parole et lumière divines. Il est
l’expression, la manifestation incarnée par
Jésus.
Dans toutes les traditions, la parole est liée à la création, à la vie, elle est le mécanisme structurel de la genèse, Dieu parle et son ordre fait surgir la lumière, c’est un seul et même acte. Dieu sépare les ténèbres et le jour, en même temps qu’il les nomme.
L’acte est accompli dans le même
moment que la parole est proférée. Ainsi
l’invocation au Grand Architecte De l’Univers
s’inscrit dans cette parole avec une perspective
cosmologique, car l’art de bâtir est un acte
créateur.
Il s’agit donc pour le maçon de construire le
temple de la vie. Certains pensent avoir les plans en se
référant à la parole de dieu
exprimée dans le livre sacré, d’autres
que la parole à tenir vient d’un ordre social qui
tient compte de l’ordre individuel. D’autres
avancent une parole fondée sur le sens de
l’Histoire.
Quand Hiram meurt et est enterré
là où tout se désunit, le temple de
Salomon n’a-t-il plus d’avenir ?
Les travaux sont troublés, la lumière est
éteinte, la parole est perdue. Mais le temple à
construire reste bien le même, l’Homme
réalisé ou pierre Philosophale,
l’Humanité, dans un art d’amour ou
quête de la parole. Il subsiste le sceau de Salomon, signe de
l’équilibre entre les
éléments. Il faut bien de nouveau la transmission
d’une parole pour continuer
l’élévation de chaque individu
considéré comme la base de tout
l’univers.
Il faut parier que le Dieu qui préside à l’éloquence, « Hermès » a disposé des pistes pour associer la parole vivificatrice et la science du tracé. Il est intéressant à ce sujet de rapprocher le dessin architectural de la planche à tracer du 1° degré (tableau de loge) et la formation de l’alphabet maçonnique.
D’ailleurs la vielle formule initiatique
« je ne sais ni lire ni écrire,
je ne sais qu’épeler »
qui peut faire sourire un apprenti, en est la clé. Epeler,
c’est tracer la parole, comme autrefois le grand
prêtre du temple de Jérusalem devait
épeler, une fois par an, le nom de dieu, le
tétragramme sacré.
Tétragramme épelé, jamais
prononcé, car le pouvoir provient de la maîtrise
du verbe, or nommer c’est connaître et on ne peut
nommer Dieu.
Les trois mauvais compagnons veulent obtenir par la violence le mot c’est-à-dire la connaissance et l’autorité. Après le meurtre d’Hiram, les maîtres décident de changer la parole des maîtres. Le mot communiqué au 3° degré est un mot substitué et il faut donc aller à la recherche de la parole perdue. En fait la parole sera perdue, si on ne sait pas de nouveau produire une parole créatrice. Considérons qu’une direction à été épuisée et qu’il faut susciter de nouvelles capacités d’énergie pour avancer. Dès le degré d’apprenti, le néophyte apprend à parler.
La recherche de la parole s’identifie
à la démarche initiatique qui se
concrétise par l’acte de prononcer, de rechercher
ce qui est prononçable.
Quand on dit que toute vérité n’est pas
bonne à dire, c’est parce qu’une
affirmation est toujours réductrice, donc imparfaite, voire
entachée de fausseté et ne rend compte que
d’une interprétation. De la même
manière, le mot substitué est utile, mais
n’est qu’un reflet dans un miroir brisé,
comme nous le rendent les différentes facettes des
degrés de passage.
Donc être initié, c’est être toujours un néophyte, c’est vouloir découvrir sans cesse et ne pas s’habituer au même paysage et à la même parole, c’est ne pas limiter son champ de référence, sinon la pensée régresse en n’évoluant pas et pire, en s’habituant à ne plus entendre.
Au contraire chercher, la parole perdue, c’est
user d’autres métaphores, d’autres
expressions, images, symboles nouveaux. Chaque passage se dit
d’ailleurs élévation, mais horizontale,
car cela correspond à la connaissance successive de mots,
comme un voyage dans un labyrinthe.
Par conséquent, le mot substitué
désigne l’ensemble de nos pratiques rituelles dont
la transmission est le moteur et la parole perdue désigne
à la fois le tout et le rien, l’innommable.
De même, l’espéranto pourrait
être universel, mais serait artificiel.
Rappelons nous la légende de la construction
de la tour de Babel : Le peuple était uni, il parlait la
même langue, Dieu dispersa les Hommes en brouillant leur
parole et l’entreprise périclita. (Il est
d’ailleurs à noter que le diable se manifeste
souvent en parlant une langue incompréhensible).
C’est la même rupture que vécurent Adam
et Eve après le péché originel. Il y
eut séparation, or pour le Franc-maçon retrouver
la parole perdue, c’est réunir ce qui est
épars.
C’est dépasser la confusion des races, des
différences, c’est neutraliser la langue de bois,
c’est reconstituer la fraternité de
l’union qui fait la force, qui bâtit une tour, un
temple ou une société plus juste.
La parole perdue est peut-être un « je ne veux pas mourir », du temps où matière et esprit ne faisaient qu’un, d’avant le temps où le verbe s’est fait chair, bref, quand la vie est passée du simple au complexe.
Alors l’art royal est devenu une
géométrie qui trouve sa résolution
dans la matière.
C’est la Franc-maçonnerie qui a entretenu une
mémoire universelle et qui se perpétue par la
transmission, même si nous transmettons les moyens
d’accéder à la connaissance et non pas
la connaissance elle-même. Le rituel est le garant de la
méthode de transmission : oral, visuel, gestuel.
L’impact de la parole dépend de notre travail et de la rigueur que nous lui donnons. Le rituel a effectivement, par ses tournures et ses répétitions, une forme particulière voire archaïque, on peut penser aux chants grégoriens ou aux mantras bouddhiques qui offrent une voie de concentration et de méditation collective. Il s’agit d’une invocation sacrée qui s’ouvre et qui se clôt par un son, source même de la parole.
Dans le mantra c’est le « AUM », c’est le tout, c’est ce qui a été, est et sera, ce son, néanmoins signifiant est un moyen de concentration, de même que la batterie maçonnique qui ne peut se faire que collectivement pour nous mettre sur le chemin de l’éveil. Certes sa perception peut être très différente d’un individu a l’autre. Tout dépend du vécu de l’éducation et de la culture. Dans ce contexte, communiquer s’établit par le vécu collectif qui prend un sens commun pour nous tous.
En maçonnerie, chacun est perçu et compris par l’autre, parce que l’autre est « imprégné » de la même expérience. La conscience, affranchie des liens sociaux, est garante de la parole efficace, car plus humaine.
Le rituel crée pour celui qui parle un espace de liberté symbolique, ce qui étymologiquement, veut dire « celui qui rassemble ». Il est totalement inutile de limer la clé que l’on nous a prêtée, car elle est parfaite. C’est la serrure qui doit s’adapter, pour cela, il faut être plusieurs, car il n’est pas possible de transmettre seul. Nous apprenons en reproduisant le rite et en mimant la gestuelle, sans comprendre, mais en ayant tout à connaître. Au 4° grade, ne faut-il pas se laisser conduire par les maximes de sagesse et de devoir ? C’est la connaissance complète du devoir que nous appelons la parole perdue et que nous devons nous efforcer de retrouver.
Lors de l’initiation, le trois fois puissant
maître demande au maître des
cérémonies ce que nous cherchons dans nos
voyages. Sa réponse est « la
vérité et la parole perdue ».
La finalité de la démarche est donc
annoncée : s’agit-il toujours de mettre au
cœur de notre tenue le logos de saint jean, qui est la parole
mais aussi l’esprit ?
Le rituel d’initiation au 4° nous
intime également de ne pas nous payer de mots, les
lèvres du maître sont alors closes par le sceau de
Salomon. Maître certes, mais maître silencieux.
Il faut retrouver le dénominateur commun dans les mots muet
et mythe, dont la racine « mu »
est commune au mot grec mythos, au latin mutus et au verbe muere qui
veut dire « s’initier aux
mystères ».
La parole devient la mesure du silence. Sous le sceau de
Salomon, on fait référence au silence de saint
Jean qui précède la création, qui se
veut écoute, accueil, Annonciation, qui se met au service
des autres comme l’a fait Jean pour Jésus.
Le signe du silence par les deux doigts sur la bouche
concrétise la parole perdue ; c’est la
métaphore physique du tétragramme de Dieu perdu
dans la nuit des temps.
Ce signe ferme sur la réflexion intérieure, mais
ouvre le maître secret à la parole et à
l’esprit en lui. Pour moi, le silence renvoie à
Hiram, la parole à Salomon.
Pour bâtir il faut retrouver la pierre
philosophale en nous par le « connais toi
toi-même », cette pierre est la
même chose que la parole perdue, c’est la clef de
voûte du tout.
Elle nous est montrée des la première
épreuve de la terre par l’expression vitriol,
parole hermétique, qui contient l’œuvre
et sa matière.
Dans le livre 1 de Luc, on lit que : Zacharie, père de Jean Baptiste devient muet pour avoir douté de l’ange Gabriel, puis il retrouve la parole après avoir nommé son fils, qui est aussi celui qui fait retrouver la parole.
Ma conclusion est que la parole impose la
prééminence du silence, fondamentalement
lié à la vie spirituelle.
Le besoin en est d’abord d’éliminer ses
passions et le moi égoïste.
Le silence est donc l’apprentissage de cette
méditation au-delà de l’objet
qu’on peut appeler le son du silence en tant que
quête du verbe.
Alors, faire le sacrifice de la parole pour refuser le
dogmatisme et les bavardages et pour trouver le vitriol en soi,
c’est paradoxalement retrouver la parole perdue.
J’ai dit, trois fois puissant Maître.