Le Problème du bien et du mal
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Ce texte nous a paru intéressant tant cet aspect de la philosophie est proche dans pas mal d’aspects avec la philosophie maçonnique.
Le problème de la valeur de la vie est d’abord un problème moral. Mais il domine à la fois la psychologie, la morale et même la logique. On ne saurait le résoudre, même pour soi, sans prendre parti pour une doctrine métaphysique. Il s’agit de savoir si la vie a un sens. L’instinct de conservation nous force à la défendre comme un bien, en dépit de toutes les souffrances. Mais l’homme espère davantage. Il aspire au bonheur, il cherche la vérité ; il voudrait réaliser le bien. Ses aspirations sont-elles autant d’illusions dont il est la victime ?
1er leçon
L’OPTIMISME.
Problème : la plupart des hommes sont naturellement
optimistes. Il croit en la valeur de la vie, au bonheur, à
la science, à la moralité. Mais peu nombreux sont
ceux qui se préoccupent de fonder en raison leur conviction.
I- L’optimisme vulgaire. L’attitude confiante que l’on adopte devant la
vie est souvent déterminée par des raisons
psychiques qui passent inaperçues.
A. Un naturel léger.
Il s’agit ici d’une sensibilité plus apte à
cueillir les menues joies, même passagères,
qu’à ruminer ses douleurs ; une intelligence qui sait saisir
le présent plutôt que se retourner avec regret sur
le passé, où se pencher avec crainte sur l’avenir
; une volonté impulsive et spontanée, servie par
des forces abondantes qui rendent l’activité facile et
joyeuse.
B. Une destinée
favorable confirme ces dispositions naturelles.
Les succès de tous genres (la santé, la
réussite dans les affaires, les amitiés
fidèles, etc.), nous attachent à une existence
qui se poursuit dans la joie. Cet optimisme spontané
été irréfléchi retient
l’attention du vulgaire, mais il est précaire, parce que
superficielle et sans valeur philosophique.
II- Les affirmations fondamentales de l’optimisme philosophique. L’optimisme, pour être durable, doit reposer sur une réflexion philosophique qui estime que le fond des choses et le Bien, et pose un certain nombre d’affirmations.
A. Le mal est une illusion.
En dépit des apparences et de l’égoïsme
individuel, on comprend que mal n’existe pas réellement, si
l’on réfléchit sur l’ensemble de l’univers. C’est
l’argumentation de Leibniz.
1° Le mal physique.
Les événements qui le constituent (douleurs
corporelles, maladies, mort, deuils, etc.) se produisent, en effet, en
vertu des lois qui régissent le monde. Or, l’intelligence du
sage comprend la nécessité et même
admire la beauté de cet ordre. Elle accepte ces
événements. D’autre part, l’amour du saint, qui a
confiance en la Providence et respecte ses dessins, se
résigne même à supporter des
épreuves qu’il ne comprend pas, mais qu’il sait
être salutaires. L’on échappe, en somme,
à l’illusion que le mal physique existe, dès que
l’on cesse, par raison ou humilité, de se
considérer comme le centre du monde et de tout rapporter
à soi.
2° Le mal moral.
Ce mal consiste dans la faute, le crime, le
péché. Il constitue, certes, une
déchéance et on doit l’éviter. Mais
l’intelligence comprend que la liberté implique
nécessairement comme condition le pouvoir de choisir entre
le bien et le mal, donc de désobéir au devoir.
Or, la liberté est un bien. Si l’homme était
déterminé à obéir
nécessairement à la loi morale, il perdrait sa
dignité ; il n’y aurait même plus de vie morale.
3° Le mal
métaphysique.
Ce mal n’est autre chose que l’imperfection de notre nature. L’homme
est limité de tous côtés et il souffre
de ses limitations. Mais, d’une part, ces souffrances sont la preuve
qu’il a de la force pour les dépasser, qu’il vaut mieux que
sa destinée humaine, qu’il participe à la
perfection. D’autre part, si nous étions parfaits, nous ne
serions pas. Nous nous confondrions avec Dieu. Or, il vaut mieux
être que n’être pas. La croyance au mal est donc
une illusion que se forgent les esprits bornés, les
cœurs égoïstes, les volontés
vaniteuses. Pour la dissiper il faut, mais il suffit de se replacer,
par une méditation philosophique dans l’ensemble de la
réalité.
B. La connaissance est
fondée, car l’essence des choses est rationnelle.
De même, en dépit des sens, l’intelligence qui
réfléchit comprend que le fond de la
réalité est analogue à la raison.
1° pour Platon, il est fait d’idées.
2° pour Descartes, c’est Dieu qui a mis dans le monde les lois
qui le régissent, et qui a mis aussi dans l’esprit les
principes qui le dirigent. Il y a accord entre eux et il suffit
d’attendre l’évidence, pour atteindre le vrai.
3° Leibniz va même jusqu’à affirmer que
l’intelligence divine a eu une raison pour créer notre
monde, parmi tous les mondes possibles. Elle l’a choisi, parce
qu’à tout point de vue, il était le meilleur,
donc le plus rationnel. En somme, toutes les doctrines, qui affirment
l’accord entre la raison et la réalité et
légitiment la recherche de la vérité,
sont des thèses optimistes.
C. La moralité
était garantie, car le principe de l’être est le
bien.
Enfin, en dépit des injustices et des fautes commises par
les hommes, l’intelligence qui réfléchit place,
à l’origine de tout, non seulement un Principe, mais encore
un Être moral. Ainsi, le devoir-être devient plus
réelle que l’être, si nous entendons, par
là, les défaillances de la volonté
humaine.
1° Pour le « Rationalisme moral
métaphysique », il en est
ainsi. Pour lui, en effet, le Souverain Bien est un être :
c’est Dieu, et les bonnes volontés forment la
cité des esprits dont Dieu est le roi et le père.
2° Pour Kant, il en est de même.
Sans doute, il refuse à l’intelligence le pouvoir d’atteindre la réalité. Mais l’existence de Dieu, garant de la moralité, est un des postulats de sa morale. Dieu assure le triomphe de la bonne volonté et de l’ordre moral sur l’ordre naturel.
3° Pour M. Bergson, enfin, et les morales du cœur, l’affirmation reste vraie. En effet, l’élan qui nous soulève au delà du règlement, au delà des lois imposées par une société fermée, est un élan d’amour. Mais cet amour plus qu’humain vient encore de Dieu, principe de toute vie. Pour tous ces philosophes et tous ces moralistes, la loi du devoir n’est pas une convention humaine qui serait précaire. Elle émane de la Réalité même et peut compter sur un appui tout puissant, car le Principe du Bien est aussi le principe de l’Univers.
Nous arrivons toujours à la même conclusion : quiconque réfléchit sur le monde, sur la vie, sur la pensée découvre toujours au fond des choses, la raison et le bien. Cette conviction délivre l’homme de l’illusion du mal, le rend heureux et le sage ou le saint quitterait à regret cette vie, s’il n’avait la ferme espérance de la continuer dans un monde encore meilleur.
III- L’évolution et la Croyance au Progrès.
De ces affirmations fondamentales, certains optimistes ont conclu que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ». Ce sont ceux que W. James appellent « des esprits subtils » et qu’il accuse « de se refuser à ouvrir leurs yeux de chair, de peur d’être aveuglés par la poussière des faits », c’est-à-dire par le spectacle des misères humaines qui semblent contredire leurs spéculations. D’autre part, le monde évolue ; par conséquent, il n’est pas immobilisé dans la perfection. Pourtant, les optimistes modernes se sont rassurés en affirmant que cette évolution a fait un progrès, et que, s’il existe du mal, le bien l’emporte toujours davantage sur lui. Bien plus, certains estiment, avec W. James, que cette idée de progrès, précisément parce qu’elle laisse à l’Humanité et même à chaque individu, quelque chose à faire pour promouvoir le bien dans le monde, constitue une forme supérieure de l’optimisme. Bornons-nous à rappeler très brièvement ce qui a été dit plus haut sur l’idée de progrès.
A. Progrès dans le
monde physique.
L’évolution de l’univers est un passage de
l’homogène à
l’hétérogène, de
l’indifférencié au
différencié, de l’inorganisé
à l’organisé, c’est-à-dire des formes
les plus rudimentaires de l’être à des formes de
plus en plus parfaites. L’unité n’est plus
équilibre mécanique dans l’identique, mais
harmonie entre la diversité des formes multiples de
l’être.
B. Progrès
économique.
L’homme accroît sans cesse son pouvoir sur la nature
grâce à ses inventions techniques. Le travail
matériel qui asservit la pensée est, de plus en
plus, remplacé par un effort qui se borne à
surveiller les machines qui accomplissent les mouvements
matériels demandés jadis à l’organisme
humain. La division et l’organisation du travail, fruits de
l’intelligence, le rendent plus productif. Le bien-être
s’accroît. La pensée elle-même,
obligée ainsi de rester au contact des faits, en est
transformée et vivifiée. L’esprit domine de plus
en plus la matière.
C. Progrès scientifique.
La somme des connaissances précises acquises,
grâce à l’effort des savants, s’accroît
chaque jour. Les méthodes se perfectionnent. De nouveaux
instruments de recherche sont inventés. Les moyens de
vulgarisations se multiplient et font bénéficier
la foule, un peu plus chaque jour, des découvertes faites.
Le niveau intellectuel de l’humanité
s’élève constamment.
D. Progrès artistique.
Sans doute, les progrès de l’art sont moins
marqués. L’œuvre d’un artiste, si rudimentaire
soit-elle, exprime toujours la personnalité de l’auteur.
Pourtant, les artistes modernes peuvent cultiver leur goût et
enrichir leur sensibilité, en contemplant les
chefs-d’œuvre du passé. Ils peuvent
améliorer leur technique en étudiant les
procédés employés par leurs
devanciers. Les progrès de la pensée, et
même de la science, sont pour eux de nouvelles sources
d’inspiration. Enfin et surtout, la technique met sans cesse, de
nouveaux moyens d’expression et d’exécution au service de
cette inspiration. Que l’on songe, par exemple, à nos
instruments de musique et qu’on les compare à ceux des
peuplades non civilisées ou même à ceux
de l’antiquité.
E. Progrès moral.
1° Il y a d’abord progrès dans les mœurs
et les institutions. Et ainsi la société
réalise toujours plus de justice. Elle permet à
ses membres de jouir de plus de liberté dans plus
d’égalité.
2° Il y a ensuite progrès dans les consciences
individuelles. Sans doute, les mérites d’une bonne
volonté un reste toujours identiques ; mais les consciences
s’affinent. La moralité s’intériorise, se
spiritualise, s’universalise. Et avec un mérite
égal, l’homme agit mieux.
En un mot, à tous les points de vue, l’esprit l’emporte, de plus en plus sur la matière, l’humanité sur l’animalité. Mais ce progrès doit se poursuivre et l’homme a un rôle à jouer dans l’amélioration du monde, de la société, de l’âme humaine. Sa dignité et sa confiance en sont accrues.
Conclusion
Sous toutes ses formes, même les plus spontanées, l’optimisme est donc tout au moins, une de ces convictions bienfaisantes qui aident l’homme à vivre. William James, dans une de ses plus belles pages, déclare que s’il lui était demandé de parier, il le ferait en faveur de l’optimisme, car il donne une valeur à tout ce qui fait, a ses yeux, le prix de la vie : la science, l’art, la moralité, et lui permet d’espérer que la cause à laquelle il consacre ses efforts triomphera. Mais n’y a-t-il à qu’une belle espérance ? Le spiritualisme en fait une conviction vraieen montrant que l’Esprit souffle et règne partout. Optimisme et spiritualisme sont donc solidaires. Cependant, certains philosophes spiritualistes, dans leur désir de fonder l’optimisme sur des bases inébranlables, en arrivent à nier le mal, et affirment que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. On peut envier ces « esprits délicats ». Mais n’oublient-ils pas les données de l’observation, pour se réfugier un peu hâtivement dans la spéculation ? Les « esprits grossiers » parmi lesquels W. James veut bien se ranger, c’est-à-dire ceux qui font leur part aux faits, ont peine à croire que ce monde humain, qui leur offre le spectacle de tant de misères, de tant d’ignorances, de tant d’injustices, soit un monde parfait. Ils ne veulent pas, en niant le mal, se donner une excuse pour fermer leur cœur à la pitié et rester dans l’inaction. Ils ne consentent pas à s’évader de la vie, où il faut souffrir et agir, pour s’enfermer « dans ces temples sereins » de la méditation dont parlait Lucrèce. Ils auraient même scrupule à être les bénéficiaires oisifs d’une œuvre à laquelle ils n’auraient pas contribué selon leurs forces.
Plus profondément encore, l’esprit réfléchi, qui souffre sincèrement des imperfections et des limitations qui bornent son moi, ne peut pas croire que tout est pour le mieux en lui-même. Il éprouve le besoin qui se transforme en devoir, de travailler à s’améliorer lui-même. Il a conscience, d’ailleurs, que par là sa dignité est accrue en même temps que sa responsabilité. Il accepte comme un honneur d’avoir à travailler de toutes ses forces, au triomphe de l’esprit en lui-même et dans le monde. Il aurait peur, en acceptant sans réserve que tout est bien, de sombrer dans l’insouciance et la paresse. Il lui suffit d’avoir la conviction que la tâche, à laquelle il se donne, n’est pas une entreprise chimérique. Or cette conviction s’impose à tous ceux qui sentent affluer en eux les forces spirituelles car ils savent que si elles peuvent être provisoirement tenues en échec, elles ne sauraient être vaincues, encore moins anéanties. Leur optimisme, né de la vie, alimente leur vie, au lieu de bercer leurs rêves.