La corde à nœuds coulants
A∴ M∴

En aparté et en confidence, quelques SS m’avaient dit « tu verras, c’est magnifique ! » et voilà que dans l’émotion de la cérémonie je me retrouve avec une corde autour du cou, liée à mes SS d’initiation, emmenée comme un troupeau pour accomplir 4 voyages symboliques au rythme puissant des coups de maillets et des sentences.
Dès qu’elle me fut passée autour du cou, des images violentes assaillirent ma pensée en même temps que se braquèrent mon esprit d’indépendance et mon orgueil. Elle ne fut pas non plus sans me rappeler la chaîne qui entravait mes mains, et mes pieds nus de mon initiation. Mais un peu d’humilité sied à la F M.
Chacune des cérémonies que nous vivons laissent la trace indélébile d’un moment vécu plus fortement que les autres. Pour moi ce fut au 1er degré la chute du bandeau et la musique qui l’accompagnait, au 2ème degré la marche forcée des voyages, au 3ème degré la marche à reculons et le retournement, au 4ème degré, le port de la corde.
On trouve la trace de la corde à nœud coulant dans les questions et réponses qui suivaient les obligations prêtées par les maçons intégrés dans l’Assemblée d’York et énumérées dans l’ordonnance de 1370 de la Cathédrale du même nom, puis en 1390 dans le « Régius ». On peut les lire dans le « Dumfries N 4 » daté de 1710 :
« Q. 12 : Comment avez-vous été introduit ?– D’une façon humiliante, avec une corde autour du cou.
Q. 14. Pourquoi une corde autour du cou ?
– Pour me pendre si je trahissais la confiance ».
Trois thèmes sont associés ici : l’humilité, la pénalité et la discrétion. Judas ne s’est-il pas pendu après avoir vendu Jésus aux grands prêtres de Jérusalem ? Cette corde ne pourrait-elle avoir été passée au cou des mauvais compagnons pour les punir de leur trahison ? Et lorsque nous entrons dans le temple pour cette nouvelle initiation ne serions-nous pas l’un d’entre eux ?
Le port d’une corde autour du cou n’est pas anodin. Mes quelques années de F M m’ont fait prendre conscience à quel point dans la méthode qui est la nôtre, rien n’est fortuit. Combien chaque mot, chaque objet, chaque symbole porte en lui un sens profond et ésotérique qui nous rattache à la force de notre Tradition et nous oriente vers ce que nous ne savons ni nommer ni décrire, ces hautes sphères inaccessibles, siège de l’Unité et de la transcendance.
Depuis nos premiers pas, la corde et ses nœuds formant un huit symbole de l’infini nous est familière par sa présence sur les tapis et aux murs de nos loges. Mais au-delà, elle nous livre des pistes subtiles de réflexion, des liens entre le passé et le futur, entre la terre et le ciel.
Dans le monde profane, corde et nœud coulant sont souvent représentatifs de servitude, d’humiliation, de mort. Leur omniprésence en F M ne nous invite-t-elle pas à penser qu’à l’inverse, leur sens symbolique est vivifiant, unificateur, constructeur et céleste ?
Est-ce pour cela que la corde à nœuds accompagne notre marche au 4ème degré ? Que nous apporte-telle ? Quel sens peut-on lui donner ?
Elle est en chanvre, c’est-à-dire inusable et imputrescible, elle est tressée, elle est blanche et noire, elle est fermée par un nœud coulant, tel un lasso. Autant de points qui la constitue, autant de sens à lui donner, autant de possibilités de s’y trouver liée ou déliée.
Ressentir cette corde comme une entrave ou une menace de punition, un lien d’union rendant la marche collective, une chaîne qui nous lie aux autres, à la tradition, aux racines de l’initiation ou au contraire chercher à s’en défaire, la vouloir au-delà de l’humain comme une reliance à l’Univers, une invitation à la liberté de la marche individuelle, voilà autant de possibilité de l’interpréter.
La corde peut se voir à l’horizontale, comme à la verticale, mais aussi en longueur, en cercle ou en équerre. Corde de l’arpenteur, corde du bâtisseur, corde cosmique, elle crée, unit, construit, structure. Portée à notre cou lors de l’initiation, si elle n’est pas sujétion ou menace, elle devient la corde de l’éveil.
Le cou sépare le corps de la tête, siège du pouvoir, de la pensée consciente et de l’esprit. C’est dans cette partie, si forte et si fragile, composée des 7 vertèbres cervicales que se termine le rachis, empilement d’os qui pourraient ressembler à autant de nœuds. C’est là que s’abrite la moelle épinière composée de fibres irradiant l’influx nerveux prolongement du système central dont la transmission est assurée par des milliards de neurones.
Cette complexité et cette perfection ne sont pas sans rappeler celle de l’Univers. L’homme « microcosme » inscrit dans l’Univers « macrocosme », vision cosmogonique qui conduit à s’interroger sur la création d’un monde invisible et intemporel situé à la frontière de deux éternités, celles qui ont précédé et suivi la conscientisation de l’homme capable désormais de concevoir et percevoir un devenir spirituel.
Comment répondre aux questions métaphysiques essentielles ? Comment envisager la création de l’Univers ? Y a-t-il un but à sa marche ? Et lequel ? Pourquoi la vie a-t-elle émergé sur la terre ? Quel est le but de la marche de l’Humanité ? Entre hasard et déterminisme, entre croyance et incroyance, nous avançons avec la corde de l’éveil à notre cou.
Placée entre la matière et l’esprit, elle est à la fois une séparation et une jonction. Autre vision, celle de l’alchimiste convaincu que de la matière jaillira l’esprit.
Tressée de fils blancs et noirs, elle est une autre façon de décliner le pavé mosaïque, de l’intégrer, de le dépasser. Dans les premiers grades, celui-ci était au sol, comme une exhortation impérative à nous libérer de la dualité pour commencer une élévation intérieure. Une fois explorés nos secrets intimes, une fois admise notre réalité profonde, une fois détachée de nos intentions impures, alors seulement nous pourrons commencer à espérer entrevoir la blancheur diaphane, prémices de la Lumière à laquelle nous aspirons.
Alors la corde peut apparaître comme un dernier lien au monde horizontal. Un lien dont il nous faut nous séparer si nous voulons accéder à autre chose. Serait-ce le sens ésotérique de ce symbole qui unit étroitement la corde et le nœud ? Tel le serpent qui perd sa peau et se métamorphose, quittons les oripeaux des mauvais compagnons pour devenir vraiment le cherchant entrant dans la Lumière.
Dans la mythologie hindoue, le lacet, le nœud coulant, ou encore le lasso sont les attributs de certaines divinités, tel Ganesha. Ils symbolisent la capacité du chercheur à discerner l’erreur au sens ésotérique, c’est-à-dire le manque de connaissance et de la circonscrire, car elle est l’ennemie de la vérité.
Chez les Égyptiens, le nœud était considéré comme un symbole puissant unissant les forces positives et repoussant les forces maléfiques. C’est à l’aide des nœuds d’un cordon qu’Isis a redonné vie à Osiris, recréant l’unité de l’existence dans son double aspect de vie et de mort et opérant une transmutation de la matière inerte en corps de lumière capable d’enfanter dans l’invisible. C’est ainsi que naîtra Horus, le faucon de lumière qui éloigne les ténèbres.
Le nœud d’Isis ressemble à l’ankh, clé de vie dont les branches horizontales se serrent repliées vers le bas comme des bras, le tout suggérant une silhouette humaine.
Dans notre cérémonie, la corde à nœud coulant reste présente aux quatre voyages, ce n’est qu’après le serment qu’elle nous est retirée. Corde symbolique, elle permet de s’élever au-dessus des contingences humaines, d’explorer ce qui flotte au-dessus de la surface de la terre et de pénétrer dans les hautes régions de la connaissance spirituelle.
Elle représente nécessairement un lien. Un lien qui nous relie à la F M mais aussi à ce qui nous entoure comme à ce que nous tentons de percevoir au-delà des mondes. De la profondeur mystérieuse de l’Univers, elle nous invite à épouser le rythme, la pulsion, car nous sommes une force parmi les autres et que nous nous devons d’atteindre l’harmonie promesse d’intégration à sa Loi. Nous retrouvons ici le symbolisme de la tresse qui en entrecroisant plusieurs fils nous montre que notre destin s’accomplit par une multitude de croisements avec d’autres destins, mais aussi avec d’autres forces.
Alors, ce qui enchaîne devient ce qui unit. Extraordinaire transmutation qui nous remplit de ce qui nous entoure et nous fait prendre conscience que sans les autres nous ne serions que « des êtres vides ».
Connaître les fils, c’est-à-dire, se connaître et connaître ce que nous avons à faire peut conduire à la maîtrise de son destin ou à celle de son Devoir. Mais il ne faut pas perdre ces liens, car c’est alors notre propre dilution qui pourrait survenir. Ainsi l’histoire de Samson le nazir, évoquée dans le Livre des Juges, et qui tenait sa force de sa chevelure. Trahi par Dalila il perd en même temps ses 7 tresses et la vue, sa force et son pouvoir. 7 comme le nombre de l’heptagramme sacré, comme le nombre de la création, du devenir et de la transformation du cosmos. Une autre manière de dire qu’il faut sortir des sentiers fleuris de l’erreur et poursuivre la marche.
Ainsi la tresse peut-elle nous relier au sacré et à la Connaissance.
Dans la corde, comme dans le nœud, l’Initié peut voir non plus l’entrave ni la menace, mais l’esprit en extension, une « reliance » au Principe, le moyen de s’élever sur sa voie. Elle va lui permettre l’ouverture mentale et spirituelle, et se révéler être une invitation à aller au de-là des empêchements, des obstacles, des difficultés matérielles, une incitation à s’ouvrir sur une autre dimension plus spirituelle.
Dans le rituel du 4ème degré, plus aucune menace de châtiment n’accompagne le serment. Le M S aurait-t-il atteint à un niveau de conscience tel que la sanction ne lui est plus nécessaire pour l’inciter à respecter sa promesse ?
Le flambeau, la corde et le voile lui sont retirés lorsqu’il s’engage sur la voie du Devoir car son cœur, son esprit et son regard sont désormais libres et que c’est en toute liberté que le M S jure d’accomplir son Devoir et de partir inlassablement à la recherche de la Parole perdue.
Trois Fois Puissant M, j’ai dit.