Lire et délire

Auteur:

G∴ S∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué
A la Gloire du Grand Architecte de l’Univers
Rite Ecossais Ancien et Accepté
ORDO AB CHAO
Sous les auspices du Suprême Conseil de France
Liberté Egalité Fraternité

Préambule

Lire et délire. formule qui m’attira immédiatement lorsque je la découvris glissée au milieu d’autres sujets d’étude de cette année, à la tonalité plus sérieuse, parés de noms célèbres ou de tournures de première vue plus aride. Elle m’attira comme la Lumière attire irrésistiblement le papillon de nuit, la nuit, de façon quasi hypnotique. Je n’ai pas été déçu et dus jouer les papillons de nuit bien souvent ces derniers temps pour tenter de briser la gangue bien lisse de cette phrase en forme de deux galets presque identiques qui roulaient l’un contre l’autre dans la main de mon esprit intrigué.

1er degré

Cabinet de réflexion. Je me souviens de mon enfance, des premières heures de mon existence, des moments qui l’ont précédé. Comme si c’était hier. C’était hier, 14 janvier 1991, au 8 de la rue Puteaux, par une belle et froide soirée d’hiver de l’ancien millénaire.

« Maintenant, Monsieur, vous allez être abandonné à vous-même, dans la solitude, le silence et avec cette faible lumière. Les objets, les images qui s’offrent à vos regards ont un sens symbolique et vous inciteront à la méditation ».

« Vous allez rédiger votre testament, en donnant vos réponses écrites aux trois questions qui vous sont posées sur la feuille que voici et en formulant à leur suite vos dernières volontés ».

Le Postulant découvre la scène, les objets, il ne peut que les lister, les regarder l’un après l’autre, les même pas encore les épeler. Sans en comprendre le moindre sens ?

Pas si sûr… Ce décor, cette mise en scène, ces dessins, ce temps sans limite dans le silence absolu, cette lumière blafarde, ces objets sont pour la plupart inhabituels, désuets, désertés par les hommes, rendus libres par l’oubli dont ils ont fait preuve. Choc du postulant, perte de repères, première réelle et physique acceptation de l’étrange, de l’inconnu, raccroché au souvenir du Parrain qui rétablit et maintient un lien de confiance, première acceptation qui va faciliter la suite des événements.

Ayant dû laisser ses métaux à l’entrée du réduit, après qu’on lui ait expliqué ce qu’ils représentaient, ayant reçu ses instructions, précises, lapidaires, devenu humble, le postulant se met à réfléchir. Il doit rédiger un testament philosophique, exprimer ses dernières volontés, comme s’il allait mourir. Il n’est plus dans le monde qu’il connaît. Hors du temps et de l’espace, en terre, il s’est coincé luimême ici, de sa propre et libre volonté. Surpris, vacillant dans ses anciennes certitudes d’il y a encore un instant, mais volontaire et sourdement joyeux de l’importance qu’il ressent de ce qui va se passer, il s’apaise peu à peu, entre en introspection.

Incapable de lire ce qui l’entoure, humble postulant, il se met, presque malgré lui, à entrouvrir son esprit, interpréter les symboles, avec l’aide bienveillante de sa culture, son savoir, ses connaissances, réminiscences, souvenirs profonds. Son imagination atrophiée, trop longtemps
repliée sur elle-même, laissée à l’abandon, objet de toutes les méfiances, se remet en mouvement timidement, sa force créatrice endormie, ankylosée, entravée, surprise d’être ainsi sollicitée, entrevoit une lueur d’espoir vers des promesses de jours meilleurs.

Un symbole et puis un autre, encore un, l’esprit volette de l’un à l’autre, le coq, la faux, la mort qui rôde, souvenirs d’angoisses remontant à la petite enfance, le coq, Vitriol, souvenirs de lectures adolescentes, mercure, soufre, sel, l’énigmatique alchimie se glisse entre mes doigts, pierre philosophale, mots magiques qui éclatent dans ma tête comme des bulles de mystère.

Je sens que je me prépare à mourir. Le voyage entrepris sera sans retour. Je ne m’y attendais pas. Mais l’accepte. Espoir de trouver une vie meilleure, de gagner une nouvelle existence, plus riche, plus puissante, plus éclairée. Celle-ci m’avait toujours finalement paru terne, sans odeur, sans
saveur, d’une platitude et d’une vanité désespérantes, sentiment de solitude et d’impuissance face à ses propres aspirations de démesure à construire une vie toujours meilleure pour les enfants de ma et de la création. J’avais pressenti avoir trouvé les âmes soeurs, à cet instant, j’en étais sûr. La simple propulsion de mon existence en cet endroit improbable et dans ce non-temps, la composition symbolique de la scène, complètement incompréhensible à ce moment, tout me portait à croire que j’étais enfin là où je devais être, depuis la nuit de mes temps.

Je ne savais même pas encore épeler, je n’étais pas encore né, que la puissance des signes dans lesquels je venais d’être littéralement plongé, produisaient sur moi leur premier ouvrage d’ouverture et de prémisse de libération de mon être à venir.

A ce moment-là de l’initiation, en son amont le plus proche, ce n’est pas moi qui lis ou même épelle quoi que ce soit, ce sont les signes eux-mêmes qui viennent à moi, m’entourent, me submergent m’embrassent et me caressent de leurs significations mystérieuses à venir et à découvrir.

Suit la cérémonie d’Initiation. Humble Postulant plongé dans les ténèbres, le bandeau qui couvre mes yeux est le symbole de l’aveuglement dans lequel se trouve l’homme dominé par ses passions et plongé dans l’ignorance et la superstition.

Aveuglement, incapacité physique à lire, incapacité à distinguer, à épeler. De l’incapacité à voir, à savoir même qu’on ne voit pas, bercé ébloui par l’éclat continuel et trompeur des ténèbres profanes et donc de l’incapacité de lire quelque signe qui soit, s’installe et se développe l’ignorance. Dans la chaîne écologique du chaos, de l’ignorance, se nourrit le fanatisme, la sensation imbécile de croire que l’on sait.

Il est donc nécessaire de dominer ses passions, bandeau sur les yeux, afin de pouvoir recevoir la Lumière, découvrir alors le mot sacré, l’épeler pour un jour le lire et alors le délire.

Pour l’heure, je ne sais ni lire, ni écrire, écrire, je ne sais qu’épeler. Donnez moi la première lettre, je vous donnerai la suivante.

2ème degré

Arrive le second degré. Dans les épreuves de réception au grade d’Apprenti, j’ai été purifié par les éléments. Dans celles du Compagnon, je vais être mis en possession des moyens et objets de la connaissance pour me réaliser en employant les outils symboliques et m’exprimer en utilisant les moyens représentés par les arts libéraux.

Je rencontre en effet au cours du 3ème voyage, les 7 arts libéraux. « De ces arts et de ces sciences, il n’en est aucun qui ne puisse aider l’homme à s’élever vers la connaissance parfaite, chacun étant un échelon qui lui permet d’apercevoir l’un des aspects de la vérité ».

Le Trivium, Grammaire, Rhétorique, Logique sont autant d’Arts de la parole, « qui ont fourni à la Franc-maçonnerie un grand nombre de ses symboles : Mots de passe, Mots sacrés, Langage convenu, Alphabet secret, Usage des initiales, Les expressions : Epeler, Lire, Ecrire ».

C’est donc au second degré, lors du 3ème voyage, que les conditions sont réunies pour que l’Initié, Compagnon de son état, soit mis en situation de pouvoir apprendre les arts de la parole. Alors seulement, il pourra commencer à essayer de faire plus qu’épeler.

Fraîchement équipé des Arts libéraux et plus particulièrement de ceux de la Parole, le 4ème voyage débouche sur l’oeuvre de Grands Initiés. Inutile de traîner en effet, l’efficacité et le pragmatisme de l’Initiation frappe une fois de plus, des Arts du Verbe à quelques unes de leur application les plus éclatantes, il n’y avait qu’un pas de Compagnon à franchir.

Maintenant que l’Initié manie les arts de la parole, il lui est possible de se référer aux écrits, ceux des ou relatifs aux 5 Grands Initiés présentés illustrent de façon éclatante, la puissance de la pensée et de la réalisation humaine lorsqu’elle est portée par le Génie.

Il ne reste quand même que reçu Compagnon, il m’a été appris d’être prudent dans ce degré tout comme dans le précédent. Et je ne puis toujours prononcer le mot sacré, mais seulement l’épeler. Je suis encore loin de pouvoir lier les lettres les unes aux autres pour lire le mot, étape préalable à une dé-lecture qui s’annonce encore plus lointaine.

3ème degré

Ouf, le 3ème degré arrive. J’ai accédé à l’honneur de pouvoir être reçu parmi les Maîtres. Vais-je pouvoir rassembler les lettres éparses ?

Au 3ème degré, j’apprends, je découvre l’existence d’Hiram, détenteur des plans du Temple, je découvre que je serais prêt à recevoir les mots véritables du Maître maçon, porteurs de la Vérité, mais je découvre un Hiram, mort. Qu’est-ce que cette arnaque initiatique ? La maîtrise n’est donc pas le gros lot d’un grand jeu de l’Initiation, en fait, il n’y a rien à gagner, pas de lot tombé du ciel, d’éblouissante révélation. Je ne recevrai dès lors que les mots substitués, après avoir vécu la mort de mon Hiram intérieur sitôt découvert, après avoir été relevé par les cinq points parfaits de la maîtrise mis en oeuvre par les Trois Lumière de la Loge. Ces mots substitués sont les mots sacrés des Maîtres, porteurs de l’esprit de l’Architecte qui m’est ainsi insufflé. Cette fois, je peux les prononcer, je vais pouvoir les lire, étancher ma soif de Connaissance.

Hélas. Ce n’est pas gagné non plus. Pourquoi donc puis-je enfin prononcer et lire ces mots sacréslà ? Quelle est l’anguille sous la roche ? Ces mots substitués, propres à chaque Maître relevé, me seront lisibles parce qu’ils viendront de moi, de ma rencontre propre avec l’esprit de la Lumière, de la façon dont je l’aurai vécue et fructifiée, ou laissée en jachère, à l’abandon. En tout état de cause, ces mots ne viendront de personne d’autre, et c’est bien.

Cette substitution des mots de Maître que je sais désormais que ne connaîtrai jamais, m’oblige enfin définitivement à produire l’effort de les inventer, les construire comme miens substitués propres, fruits en perpétuel devenir de mon propre travail d’interprétation progressive, de ma propre lecture, re-lecture, dé-lecture de la Tradition.

La mort d’Hiram comme circonstance de sa découverte me désigne, m’ouvre la voie à suivre vers la Vérité, tout en me protégeant immédiatement et fort à propos du risque mortel de tombée dans le dogme d’une vérité révélée et de l’idolâtrie, du fanatisme qui en découlent inexorablement.

4ème degré, ouvrages universels, signes parfaits

Il y a un mois, quelques Frères du Parvis m’ont fait découvrir, Marc-Alain Ouaknin, né un an avant moi, rabbin et philosophe, herméneuticien et Talmudiste, à même de m’ouvrir certains horizons dans le cadre de mon travail sur mes deux galets, lire et délire. Cadeau empoisonné qui a causé l’achèvement du processus de ma mutation en animal nocturne et non pas nyctalope comme j’ai failli l’écrire et à défaut de me transformer encore en talmudiste, mais cadeau fraternel parce que j’y ai découvert de quoi et pourquoi me mettre enfin à l’étude de certains mots, noms, nombres, qui parsèment Rituels et Volume de la Loi sacrée comme autant de petits cailloux que je feignais plus ou moins d’ignorer jusque là.

Bible, Mythologie grecque, Iliade et Odyssée, Bhagavad Gita, etc, ces Livres et bien d’autres ont traversé une bonne partie de l’histoire de l’humanité. Apparus avec l’écriture, ils ont repris ce qui était auparavant transmis de bouche à oreille, de signe gravé, dessiné, tatoué, scarifié à oeil, les premiers temps ont dû faire leur oeuvre de nivellement des aspérités, d’effacement des imperfections, de sélection naturelle et de purification des messages importants dignes de dépasser l’instantanéité du temps présent pour être à transmettre aux générations à suivre.

Les transmetteurs ont ensuite dû rafraîchir, adapter le contenant, le véhicule de l’information transmise, soit pour la rendre compréhensible et abordable pour les contemporains, et ce, en la modulant pour tenir compte des différences de niveau de possibilité d’appréhension et de d’autoprojection du lecteur dans le texte, soit pour en protéger certaines formes de contenu vis à vis des forces hostiles de l’ignorance et du fanatisme, toujours à l’affût de corriger, dénaturer, censurer, détruire ce qui est vécu par une lecture infirme comme politiquement incorrect, contraire au dogme, amoral, tendancieux… Ainsi, mythes, allégories, symboles, codes, jeux de nombres parsèment les écrits ou les oraux retranscrits en écrit, rendus suffisamment solides pour traverser l’épreuve de l’érosion du temps et transporter intacts leurs possibilités inépuisables de sens, ou alors, disparus à jamais.

Parlant de « signes parfaits », pour ce type d’ouvrage, Marc-Alain Ouaknin reprenant Emmanuel Lévinas (que je n’ai pas lu, encore…) écrit : « Quelques soient les modifications que le devenir introduit dans leur texture sensible, ils conservent leur privilège de révéler les mêmes significations ou les aspects nouveaux de ces mêmes significations ». Cette idée devait être la conclusion de ma Colonne gravée, j’ai trouvé cette phrase dans l’avant propos de « Lire aux éclats », à cette seconde là, posé mon livre et ai allumé une cigarette.

Peu m’importent les traductions, interprétations, déformations, je ressens que les sens possibles sont là, tapis à l’abri de leur tanière scripturale, prêts à se laisser découvrir par le lecteur habile qui saura glisser et se laisser couler entre les phrases, entre les mots, les lettres, les correspondances chiffrées, pour pénétrer l’antre du sens, dans le rocher du signe. Lire, délire, passer au tamis de sa propre culture, de sa propre histoire pour construire sa propre interprétation du livre, de la phrase, du mot, des lettres, mêler sa vie et sa pensée à celle offerte de l’auteur ou du re-transcripteur, pour dériver, découvrir de nouveaux horizons, défaire des idées trop faites, avancer sur le chemin de la Connaissance, devenir le Maître Talmudique Elicha ben Abouya, l’hérétique aimé, le subversif, celui qui interprète, pour qui, je cite Ouaknin, « la vraie vie est fondamentalement herméneutique ; parce que le propre de l’homme, sa définition est de ne pas avoir de définition, l’homme doit s’inventer, se construire, devenir. Interpréter consiste à s’arracher à tout déterminisme, à toute phrase et phase définitive ».

Emmanuel Lévinas continue : « Jamais la signification de ces symboles ne donne plein congé à la matérialité des symboles qui la suggèrent et qui conservent toujours quelque puissance insoupçonnée de renouveler cette signification, jamais l’esprit ne donne congé à la lettre qui le
révèle. Bien au contraire, l’esprit éveille dans la lettre de nouvelles possibilités de suggestion ».

Pour moi, ces ouvrages, de signes parfaits, sont autant de témoins qui se transmettent, éclairant celui qui le porte sur son chemin vers la Lumière, jusqu’au prochain relais humain et pour la nuit des temps.

Marc-Alain Ouaknin évoque la caresse que constitue l’acte de lire par rapport à l’objet de la lecture, qui ne sera ainsi jamais, ne serait-ce qu’égratigné par cette consommation de son inépuisable contenu.

Manne providentielle pendant 40 jours dans le désert, jusqu’à ce que le peuple hébreu fige sa perception de cette manne et en vienne à regretter l’Egypte, transformation de l’eau en vin pour les noces de Cana, multiplication des poissons et des pains au bord du lac de Tibériade, la nourriture céleste se révèle à chaque fois inépuisable, une fois offerte.

La connaissance est inépuisable et elle se multiplie d’elle-même par l’effet de sa consommation. A l’inverse, elle se tarit lorsqu’elle n’est plus partagée, cédant alors la place à l’aridité de l’ignorance, terre de prédilection de la violence fanatique.

Caresse par l’acte de lecture du livre par le lecteur, pour Ouaknin, j’avais, de mon côté, expérimenté l’inverse, le symétrique, le contraire, pour l’avoir ressenti à chaque reprise, à chaque fois que j’ai pris entre mes mains l’un de ces ouvrages. Enfant, l’Iliade et l’Odyssée en collection Pléiade, furent pour moi des livres magiques, qui luisaient doucement mais puissamment sur ma table de chevet, puis, une fois ouverts, m’engloutissaient dans des mondes démesurés, riches en couleurs et en luxuriances, d’où je ne revenais pas vraiment, une fois le livre momentanément refermé.

Plus tard, la Bible et quelques autres ouvrages me causèrent d’autres sensations du même type, attirance mystérieuse, excitante, quasiment charnelle. Le simple de saisir une Bible, mais aussi d’autres ouvrages, Le mystère des Cathédrales, les Demeures philosophales, hermétiques à ma
lecture, mais riches à l’effleurement, aujourd’hui ne sont pas pour moi des actes anodins. Le livre caresse ma peau, enchante mon regard et mon papilles olfactives. La lecture ensuite, se fait, de préférence, légère, laissant les signes pénétrer mon esprit en surface, privilégiant la musique des
phrases, des mots, des consonances, promettant des sens que je perce pas, que je ne pourrai jamais percer, au risque peut-être de les figer, les statufier, les idolâtrer, m’en aveugler. La caresse du livre et de sa musique modifie mes perceptions et m’attirent à de nouvelles découvertes, nouvelles régions de pensée, nouvelles sensations, remises en cause d’interprétations passées, mon esprit bouillonne et ce bouillonnement décolle les scories récurrentes de la croyance imbécile et vaine d’avoir acquis savoirs et certitudes par dessus les autres. Lecture effleurée salutaire, rafraîchissement de l’âme.

La lecture est alors un acte d’amour, du lecteur vers le livre, du livre vers le lecteur.

L’auteur, le transcripteur écrit-il pour être lu ? Pour raconter ? Pour transmettre ? Où écrit-il pour
générer un effet sur le lecteur, le déstabiliser, l’enchanter ? Pourquoi celui qui écrit, écrit-il ?

L’auteur, le transcripteur, le traducteur écrit. Point. Quelque soit la raison qui le pousse, le but qu’il poursuit par son écriture, le message qu’il veut transmettre, c’est le lecteur qui décidera de sa lecture, du monde qu’il en déduira. Et c’est bien comme cela. A chacun son travail, à chacun sa Liberté. Faut-il comprendre ce que le rédacteur a écrit ? Au risque d’emprisonner son esprit dans le livre, attaché à une nouvelle idole ?

Faut-il retrouver la parole perdue ?

Faut-il retrouver la parole perdue ? Hiram découvert mais découvert mort n’est-il pas le signe que la quête de la vérité doit demeurer au stade perpétuel de quête et que c’est cette quête qui se trouve justement être l’élément important ? Le 4ème degré, violent, ramenant le Maître qui s’endort à la réalité de son engagement, lui offre le signe d’ivoire qui permet le franchissement de la balustrade, tout en l’assenant en corollaire de lourdes sentences et en lui prodiguant de directes recommandations, visant toutes à lui faire comprendre que la vérité n’est pas de ce monde et ne doit pas être profanée, que seule la compréhension et l’appréciation par soi-même comme justes, des idées, opinions, actions, qui se cachent sous les mots et se découvrent sous les symboles, compte. Tout le reste n’étant alors qu’idolâtrie, aveuglement, retour à la case départ de l’ignorance.

« Vous ne vous forgerez point d’idoles humaines pour agir aveuglément sous leur impulsion, mais vous déciderez par vous-mêmes de vos opinions et des vos actions ».

« Vous ne prendrez pas les mots pour des idées et vous vous efforcerez toujours de découvrir l’idée sous le symbole ».

« Vous n’accepterez aucune idée que vous ne compreniez et jugiez vraie ».

En fait, il n’y a pas d’idoles, seulement des idolâtres : (P.179) – Ouaknin : « images et formes ne sont pas des idoles en elles-mêmes. Ce sont des signes et, comme tout signe, ils sont porteurs d’ambiguïté. Transformées en fétiches ou en tabous, elles deviennent idoles. Un signe devient idole lorsqu’on prétend lui faire dévoiler la totalité de ses sens ».

« Ne vous parez pas de mots, n’accordez à qui que ce soit une confiance aveugle, mais écoutez tous les hommes avec attention et déférence. Ayez la ferme intention de les comprendre ».

« Respectez toutes les opinions, mais ne les acceptez pour justes que si elles vous apparaissent comme telles après les avoir examinées ».

« Ne profanez pas le mot de Vérité en l’accordant aux conceptions humaines. La Vérité est inaccessible à l’esprit humain, il s’en approche sans cesse, mis ne l’atteint jamais ». Ouaknin : « Mais quand les images et les formes du monde sont comme des moments dans l’écoulement du temps, comme des instantanés qui saisissent un état fugitif du monde, ou comme des signaux, des appels venus de loin, comme des étapes dans un processus infini d’expression, de désignation, de donation de sens, alors l’homme devient historique, problématique et échappe à l’idolâtrie ».

L’homme devient historique au sens où il n’est plus pré-historique, figé dans sa vérité et son passé, avec ses idoles, dans un monde au sens évident et fini, mais au contraire, faiseur d’histoire, auteur et acteur de sa propre histoire, échappant à la causalité pour naître à la liberté, au mouvement, capable de provoquer son destin par la remise en question du sens du monde, capable d’inscrire l’oeuvre originale de sa vie dans la longue chaîne de la Tradition renouvelée.

Le Maître Secret est engagé sur la route du Devoir qui mène à la Lumière. Son Devoir premier, depuis qu’il a dépassé le stade de l’épeler, est de lire les mots sacrés, Iod, Adonnai, Ivah, et de les délire, jusqu’à pénétrer la caverne ou gravir la montagne de leur sens possibles.

Lire jusqu’à dé-lire par l’explosion des phrases, des mots, des lettres, en autant de nouvelles pistes à explorer jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus, comme le dit Jankélévitch, repris par Ouaknin dans l’avantpropos de son livre aux éclats est une voie de recherche extrême : « l’étude consiste à penser tout ce qui dans une question est pensable, et ceci, à fond, quoi qu’il en coûte, jusqu’à son impossible ».

Le lecteur chercheur doit être spéléologue averti et guide de haute montagne, pour descendre jusqu’au plus profond des signes s’ouvrant sur d’autres signes, pour remonter ensuite jusqu’en haut du plus haut des sommets des interprétations de ses possibles propres.

– Ouaknin propose que la lecture est une projection du texte comme monde. Le « monde du texte », découvert dans la lecture parce qu’il est monde, entre nécessairement en collision avec le monde réel, pour le « refaire ». Il distingue 3 moments dans l’expérience de lecture :

Le temps de l’imagination : L’irruption de l’imagination dans la lecture, provoque un effet bienvenu de neutralisation à l’égard de la thèse du monde. Rupture avec le langage quotidien, ouverture de nouvelles dimensions de la réalité.

Le temps de la narration/fiction une fois la référence au monde volée en éclat par le temps de l’imagination, le lecteur va se mettre à inventer, à raconter, à re-décrire la réalité, non plus telle qu’elle est, mais qu’est-elle justement ? Mais selon son désir, son vouloir. Ainsi, par le récit, le sujet se constitue une « identité narrative ».

Le temps de l’action : c’est d’abord dans l’imagination que se forme en nous l’être nouveau. Imagination et non volonté ! Aventure, rencontre, hasard, un « se laisser saisir par de nouvelles possibilités » précédent le pouvoir de décider et de choisir. L’imagination et le récit ont permis de créer divers projets. Place à l’anticipation, place à l’action, « Une telle lecture, telle que l’enseigne le Talmud, offre à l’homme la Liberté d’imaginer pour être capable d’imaginer la liberté ».

Au début, je ne sais rien, je suis dans l’aveuglement de mes passions, l’ignorance et les croyances toutes faites, la superstition. Et mes références sont solides pour ne pas sortir de la causalité et du déterminisme : Cogito, ergo…rien du tout…« prétention du sujet de se connaître lui-même par intuition immédiate, il faut dire que nous ne nous comprenons que par le grand détour des signes d’humanité déposés dans les oeuvres de culture » martèle Marc-Alain Ouaknin.

Je dois d’abord ouvrir les yeux, abandonner mon univers factice constitué de vérités préfabriquées.

Je dois ensuite apprendre à me voir, cet homme étranger que je découvre, moi-même, l’autre moi-même, le vrai ? qui était caché sous son armure d’apparences tourbillonnantes, je dois apprendre à le distinguer, et commencer à découvrir les lettres qui le composent pour pouvoir l’épeler.

Ensuite, des lettres apprises pour pouvoir épeler, de l’épellation, du comptage, je vais pouvoir rassembler les lettres, former les mots, remplir les phrases, construire le livre cathédrale, pour alors passer à la tâche de ma propre lecture.

Plus tard, j’apprendrai à délier tout l’épars que j’ai rassemblé, pour dé-lire, pour rouvrir, créer autant de nouveaux mondes possibles que de nouvelles pistes découvertes sur mon chemin de devoir vers la Lumière, puis re-construire, réunir, et recommencer, toujours, jusqu’à la fin du jour, jusqu’au moment de passer l’ultime relais.

Post scriptum

Cette Colonne gravé au 4ème degré comprend 7 chapitres, 7 pages, 3 fois 27 paragraphes, ce dernier en forme d’appendice compris. Voici mon humble participation à cet entremêlement des lettres et des nombres que je découvre, à cet Art subtil de la porte dérobée qui ajoute à la Liberté du texte et à celle de son lecteur.

J’ai dit.

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