La clé d’ivoire

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J’ai intitulé ma planche : la clé d’ivoire. Titre peu explicite, parce que justement, si j’ai été frappée par la présence de cette clé, j’ai surtout été intriguée par sa forte présence, …et, puisque ici tout est symbole, j’ai eu envie de décrypter ce symbole. Symbole qui au départ ne me disait rien d’autres que son alter ego dans la vie profane.

Je sais, nous savons tous, qu’une clé sert à ouvrir et fermer, évidemment, c’est la fonction de base ; mais nous savons aussi que c’est un objet précieux : qu’il vaut mieux ne pas perdre la clé de chez soi ; que cela sert à enfermer des secrets, ou du moins des choses auxquelles on tient, soit pour des raisons pécuniaires mais aussi pour des raisons affectives, des raisons qui relèvent de l’intimité ; donner la clé de chez soi, c’est donner un peu de soi ; la clé est aussi symbole de pouvoir : elle est le symbole du chef, de celui qui détient le pouvoir de décision. C’est ainsi que le maire présente au suzerain en visite les clés de la ville. C’est aussi par exemple la clé que les bourgeois de Calais, corde au cou rendent au roi Edouard 3 en signe de soumission et de reddition.

Avec ces évocations, on passe insensiblement du monde pratique, matériel, au monde symbolique, en passant par la vie intérieure. C’est qu’en effet, la clé a eu depuis fort longtemps une riche vie symbolique.

Janus était représenté une clé dans la main droite : il était pour les Romains le dieu protecteur des portes. On le priait au début des semences, au début des moissons, mais aussi à l’occasion des naissances…et finalement à l’occasion de tous types de débuts. Il est le protecteur de tout commencement. Il a par exemple donné son nom au mois qui est devenu le premier mois de l’année. Porteur d’une clé, il veille donc sur les débuts. Mais il est par ailleurs représenté avec deux visages : ces deux visages évoquent le présent comme transition entre le passé et le futur. Il est ainsi le dieu des passages. Comme si les débuts n’étaient que des passages.

De quel début la clé du 4ème degré serait-elle le signe ? Et de quel passage s’agirait-il ?

De passage il en est encore question dans un sens dérivé du terme clé, lorsqu’il s’agit de la clé d’une énigme. La clé, en ce sens, est ce qui met sur le chemin de la résolution d’un problème. Quel problème est posé au M S ?

Dans la légende du grade, il s’agit de la clé sensée ouvrir le Saint des Saints, le lieu qui contient la dépouille d’Hiram. Cette clé a été confiée à Adoniram, l’intendant du roi Salomon, et qui porte le titre d’inspecteur. Cette clé donnée au M S fonde chez lui l’espoir de parvenir à pénétrer dans le Saint des Saints, espace non matérialisé dans le Temple, et qui se trouve au-delà de la chaire de Salomon, représenté, lui, par le Trois Fois Puissant Maître. Il s’agit donc pour le M S de trouver une issue au labyrinthe, fait de multiples obstacles et impasses, labyrinthe qu’il doit traverser pour trouver des bribes de la Parole perdue. Car maintenant qu’il a reçu les outils destinés à la construction et qu’il a appris à s’en servir, il peut partir à la recherche de cette Parole, c’est son devoir. Le mémento du 4ème degré dit ceci : « Le bijou du maître secret est une clé d’ivoire, clé ésotérique qui ouvre le chemin et la longue et harmonieuse échelle initiatique du rite ». Au terme – provisoire – de mon travail, je trouve je cette phrase contient presque tout du symbolisme de la clé d’ivoire. Ma planche va donc consister à décliner successivement les différents éléments qu’elle comporte, les différents aspects de la symbolique sous-jacente. Symbolique, d’ailleurs, qui empreinte largement à la tradition que je viens d’évoquer.

J’ai tout d’abord cherché à camper le décor. Lors de l’ouverture des travaux, une clé blanche, de bonne taille, est posée par le Gd expert sur l’autel des serments. Par ailleurs, le M S porte, au bas de son sautoir, un bijou : une clé, blanche également. Il s’agit d’une clé bénarde, je reviendrai sur cette particularité ; elle est dite ésotérique : terme qui appelle, lui aussi, un décryptage ; elle est blanche, rappel de la couleur de l’ivoire ; et son panneton est percé de sorte à dessiner la lettre Z majuscule.

Tout d’abord, cette clé blanche est une clé d’ivoire. L’ivoire est blanc, symbole de la pureté. Symbole déjà présent lors de la cérémonie d’élévation au grade de maître. Les mains du récipiendaire sont dites pures et ses gants sont dits sans tâches.

Au 4ème degré se rajoute la matière : l’ivoire, une matière organique. Ceci est nouveau par rapport aux degrés précédents où les outils des bâtisseurs sont faits de minéraux et de végétaux.

La clé du M S est en ivoire, donc en os. Ce n’est pas un outil, comme ce qui est proposé aux degrés précédents. Faite d’une matière vivante, elle est faite de notre matière, et, par là, elle symbolise le forgeron lui-même, cad le M S au travail. Si l’on retient l’idée que le Temple, c’est le Franc-Maçon, la clé symbolise ce qui va lui permettre d’ouvrir son Temple intérieur, c’est-à-dire lui-même. Et ouvrir son Temple intérieur c’est se mettre sur le chemin de la recherche de la vérité. Le M S est au début du chemin, sous la protection de Janus, peut-être ?

En fait il me semble que la clé définit la tâche du M S : ouvrir le sanctuaire, le saint des saints, figuré ici dans le Temple par ce qui est derrière la balustrade, mais qui est en fait à l’intérieur de chacun de nous.

Cette clé, deuxième aspect, est dite : clé ésotérique. Ce qualificatif d’ésotérique renvoie à l’idée d’intériorité (« esoteros = intérieur » ou « eso » = en dedans). D’où le sens commun qui en dérive : ce qui est caché, et peu connu. Puisque ce qui est intérieur n’est pas exposé au plein jour. Il me semble qu’ici c’est le sens originel qui fait sens. La clé est ce qui va nous permettre d’ouvrir, au moins d’entr’ouvrir notre Temple intérieur. Le projet, c’est de pénétrer dans notre Temple intérieur, c’est-à-dire dans le Saint des Saints, au coeur de l’édifice, non pour le contempler dans ce qui serait un repli sur soi ou une extase, mais, c’est ainsi que je me représente l’objectif : « pour mieux participer au projet inscrit dans notre constitution : chercher à réaliser sur la terre et pour tous les humains, le maximum de développement moral, intellectuel et spirituel ».

Mais la clé, ce n’est qu’une piste. Encore faut-il trouver la serrure, la bonne, mais aussi savoir la faire fonctionner, vérifier qu’elle n’est pas trop rouillée, et si elle l’est, et elle l’est sûrement, vaincre cette rouille, ces préjugés qui nous encombrent, dont il est tant question dans la cérémonie d’élévation, préjugés que l’on promet d’essayer de combattre… Et puis, si tant est qu’on arrive à entr’ouvrir la porte, accepter cette ouverture.

Troisième caractéristique : cette clé est, comme je l’ai évoqué tout à l’heure, une clé bénarde. Je vous fais profiter du recyclage que j’ai eu à faire en matière de clé. Une clé bénarde est une clé à tige pleine (j’ai vérifié sur la clé du cordon) et qui permet d’ouvrir une porte d’un côté comme de l’autre. C’est vrai aussi de nos clés modernes, qui sont le plus souvent des clés plates. Mais la clé qui nous est proposée est une clé qui nous vient de la Tradition, rappelant sans doute par là que notre démarche s’inscrit dans une Tradition. Et j’ai eu envie de suivre cette piste du symbole de la possibilité d’ouverture d’un côté comme de l’autre. Si le Saint des Saints est en chacun de nous, si nous avons besoin de nous y enfermer de temps en temps, nous avons un besoin mais surtout un devoir, je dirais un devoir choisi, d’en sortir, d’en ressortir nourri des avancées, des pas de fourmi effectués grâce à ces incursions, pour, comme nous le dit notre rituel, « achever au dehors l’oeuvre commencée dans le Temple ».

Enfin, sur le panneton de cette clé est dessinée la lettre Z, initiale de Ziza, nom d’un des descendants de Salomon, mot de passe du grade. Le rituel traduit le mot Ziza par « éclat de Lumière ». Ce n’est qu’un éclat, car devant le M S se dresse une balustrade, symbole des obstacles à franchir, des préjugés à combattre, des opinions à forger sérieusement. Daniel Béresniak propose une analyse linguistique en se référant à un dictionnaire hébreu-français (dictionnaire de Sander et Trenel, 1858). Ce mot, d’origine chaldéenne selon les auteurs de ce dictionnaire, aurait deux sens : éclat (premier sens) ; et mouvement (deuxième sens). Il en tire l’idée que la lumière est mouvement, une onde, un rayonnement. Il rapproche alors Ziza de
l’enseignement d’Hermès, le dieu du mouvement, qui conduit le voyageur, ou bien, dit-il, qui l’égare. Et il ajoute : cela dépend du voyageur. Et je trouve cet ajout très évocateur. S’approcher de l’éclat de lumière suppose donc que le voyageur qu’est le M S ne reste pas immobile, qu’il se mette lui aussi en mouvement, qu’il ne reste pas enfermé ni dans le Temple, ni dans le Saint des Saints, mais que les allers et retours que lui permet cette clé bénarde lui servent à la progression vers plus de Lumière que le simple éclat.

Ainsi, pour conclure et faire écho aux questions posées au début de ce travail : De quel début la clé du 4ème degré serait-elle le signe ? Il s’agit de l’orée du chemin qui conduit à la Parole perdue.

De quel passage s’agirait-il ? Celui du passage de la construction du Temple à celui de la recherche de la parole perdue, du faire au dire, pour reprendre des expressions empruntées aussi à Daniel Béresniak.

Quels obstacles se présentent à lui ? Ce sont les impasses, ces préjugés qui bloquent l’ouverture du Temple intérieur et l’avancée sur le chemin vers cet éclat de lumière pour que de l’éclat surgisse un peu plus de Lumière.

J’ai dit Trois Fois Puissant Maître

Résumé : La clé a eu depuis fort longtemps une riche vie symbolique. Janus était représenté une clé dans la main droite. Il était le protecteur de tout commencement.

Cette clé est en ivoire, donc en os. Elle symbolise le Maître Secret au travail et définit sa tâche : ouvrir son Temple intérieur. Ziza, éclat de Lumière, inscrit sur son panneton lui rappelle sa tâche : progresser vers plus de Lumière.

Porteur de la clé, le Maître Secret passe de la construction du Temple à la recherche de la parole perdue, du faire au dire.

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